‹ Shakespeare (volume 2)Chapitre 98 sur 112 · LA TEMPÊTE · texte numérisé non relu

LA TEMPÊTE

La plupart des critiques terminent aujourd'hui la liste des pièces de Shakspeare par le Conte d'hiver. J'avoue que cette place me paratt réservée à la Tempête^ quoique nous sachions que celle-ci a été représentée devant le roi, à Whitehall, quatre jours avant le Conte d^ hiver. Une si légère différence ne mérite aucune attention. D'ailleurs, la date de la représentation d*une pièce à la cour n'entraîne pas nécessairement celle de la composition. L*une peut avoir été représentée avant l'autre à la cour, quoique écrite et jouée la dernière au théâtre.

Aucune œuvre ne couronne plus dignement la carrière dramatique du poète que la Tempête, Nous savons qu'il est impossible de la reporter avant 4609, qu'elle date sans doute de 4614 , et, tant qu'il ne sera pas démontré d'une manière certaine qu'elle a été suivie d'autres productions, je persisterai à y voir, comme l'ont fait les successeurs immédiats de Shakspeare et les critiques du dix-huitième siècle, la dernière née de ses œuvres, celle où il adresse ses adieux au public. La sérénité admirable qui y règne répond, en effet, à l'état d'un esprit qui se * détache des préoccupations mondaines et qui va se recueillir volontairement dans la retraite. Le merveilleux en fait le fond comme dans le Songe iune nuit d'étés et l'aimable Ariel appartient à la même famille que Puck, le messager d'Obéron. Mais ce merveilleux, bien loin d'exprimer un pur caprice de la fantaisie , obéit ici aux

lois d'une logique rigoureuse et contribue à la moralité de la fable. Les aventures ne se succèdent pas au hasard comme dans un Masque, et les personnages n*y sont pas le jouet d*un sort aveugle.

Dans la Tempête^ tout -est prévu «t dirigé par une volonté supérieure. Dès le premier acte on aperçoit la main de Prospéro, qui, jusqu*! la fin, fait sentir sa puissance invincible. Ce magicien, jkous le costume du4}uel l^akspeare se cache , veut éproav^ £es ennemis et ses amis , amener les uns au repeutir par Tex^ialion , les autres iiu bonheur par le sacrifice et aboutira un dénoûment moral ei philanthropique. Pour y arriver, il trace son plan dont ks diffiéreotes scènes de la pièce ne ' s(mt que \e& parties et 41 Tiaxécute avec une précisioa mathématique. Il ordonne luéme les choses si exactement qu'il s'impose des limites de temps dont il ne doit pas sortir, et qu'en effet il n'en sort pas. Il faut qu'au bout de trois heures les évténemeuts qu'il prépare s'acc<Huplissent, et il a soin de rappeler, à deux reprises différentes, qu'il ne veut pas dépasser ce terme.

Shakspeare, dans ses deux dernières pièces, traite évidemment la question des unités que lui opposaient les poètes de l'école classique et particuUèrement Ben Jonson. Dans le Cmte d'hiver, il déclare qu'il a le droit de s'en passer, et pour le prouver il met dix-sept ans d'intervalle entre la première et la deuxième partie de son drame. Ici, au contraire, il les observe scrupuleusement, comme pour montrer qu'il lui est indifférât de les respecter, qu'elles n'enchatnent pas son imagination, et que, même dans un sujet fantastique» il peut, sans rien sacrifier de l'abondance de ses conceptioeas, s'en accom— moder aussi bi^i que le plus timide imitateur de l'anti—

quité. ffi! falhit juger âe Tefficaeité de la règle par la ccKnpararson du Conte (Fàiver où elle est violée, avec la Tempête oô elle est suivie, la qnestio» serait tranchée en faveur des classiques; car le Conte éPhtver, malgré de grandes beautés de détail , est une des conceptions les moins heureuses de Shakspeare , tandis que la Tempête en est une des pltis belles. Voîcî donc que le dieu ées romantiques donne fui-môme un démenti aux théories qu'on tirera plus tard de ses œuvres et nous apprend, par son exemple, que les principes d'Arrstote peuvent se concilier avec ïes plus Bbrcs inspirations du génie. Il n'en reste pas moins vrai, comme notre Favons dît ailleurs, qu'il ne se sent nullement obligé de s'y conformer, qu'il s'en affranchît avec intention et qu'il réclame pour Tauteur dramatique une entière in-dépendance, en ne lui imposant d'autre règle que le succès. On a, par conséquent, raison de le considérer comme un adversaire déclaré des unités. Mais il est curieux de voir avec quelle lEacilité il les accepte , et comme il porte légèrement, le jour où il le vent, le poids de ces chaînes qui paraissent si lourdes aux critiques de Técole de Schlegel. Ceux qui plaignent Corneille et Racine d'avoir subi ce joug, qui en concluent que leurs œuvres valent moins que si elles avaient été conçues dans un système plus large et qui félicitent Shakspeare de la liberté dont il a joui; peuvent juger, par Texemple de la Tempête, de ce qu'aurait été son théâtre s'il avait eu le malkemr d'y appliquer la poétique d'Aristofte. A coup sftr, ni la poésie, ni Fimagination, ni Je mouvement dramatique n'y auraient manqué. Le vrai génie n'est pas plus arrêté parles règles lorsqu'il les observe, que diminué lorsqu'il s'en passe. Sa puissance, qui ne lui vient d'aucune théorie, éclate, en dépit

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de tous les obstacles , dans uii temps où la critique a des principes fixes dont il est obligé de tenir compte, aussi bien qu'à une époque où les esprits ne reconnaissent aucune discipline.

La Tempête t quoique ordonnée très-sévèrement, n'en contient pas moins les éléments les plus riches du drame, des scènes merveilleuses, des aventures surprenantes, des passions vraies et des caractères vivants. Elle se compose d'un mélange habile d'événements surnaturels et de réalités qui excitent au plus haut point la curiosité, et qui, en étonnant la raison, finissent néanmoins par la satisfaire. Le sujet porte l'esprit vers un ordre d'idées qui intéressait alors singulièrement les compatriotes de Shakspeare. 11 nous jette sur une terre lointaine, inconnue, habitée par une race différente de la nôtre, au milieu des enchantements d'une nature admi* rable, et elle nous y retient par toutes les séductions de la nouveauté. Quelle source d'intérêt pour un peuple de voyayeurs et de marins qui, dès le seizième siècle, envoyait déjà en Amérique de hardis explorateurs et préparait cette puissance maritime et coloniale qui a fait sa grandeur I

C'est le récit d'un voyage célèbre qui a fourni à Shakspeare ridée première de la Tempête, En 1609, George Sommers partit avec trente bâtiments pour la Virginie, fut séparé de sa flotte par un coup de vent, aborda seul sur le vaisseau amiral aux îles Bermudes, et, au retour, publia un compte rendu de son expédition, sous le titre de : Découverte des Bermudes^ autrement appelées îles des Diables. Cet ouvrage eut un grand succès. Shakspeare, qui aimait les sujets populaires, s'en empara et en fit le point de départ de sa pièce. Lui^ aussi représenta une

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tempête, des matelots qui luttent contre la mer, une escadre dispersée, le vaisseau amiral éloigné des autres et jeté par le vent sur une côte déserte. Lui aussi il peignit, comme Sommers, le climat doux et la riante nature de Tile et il la peupla également d'esprits aériens, dont le marin superstitieux avait cru entendre les concerts sous les grands arbres qu'agitait la brise. Il savait quelle curiosité provoquaieiït dans le peuple ces récits de voyages extraordinaires et en général tout ce qui venait de loin. Il en profite pour le succès de son œuvre ; mais il s'en moque, comme il le fait de tant d'autres travers des , hommes et surtout de ses concitoyens, lorsqu'il fait dire à Trinculo, qui prend Caliban pour un monstre marin : € Si j'étais en Angleterre et que j*eusse seulement ce poisson en peinture, il n'y a pas de badaud dans ce pays-là qui, un jour de foire, ne donnât pour le voir sa pièce d'argent. Là, ce monstre enrichirait son homme. Il n'y a pas d'animal étrange qui n'y enrichisse son homme. Ils ne donnent pas une obole pour soulager un mendiant estropié; ils en dépenseront dix pour voir un Indien mort*. »

Aucun poëte dramatique n'a jamais mieux su que Shakspeare ce qui convenait au public, et, tout en le raillant de ses goûts, n'en a mieux tiré parti. L'appareil magique dont il entoure Prospéro ne dut pas moins séduire les imaginations anglaises que le terrain éloigné et inconnu sur lequel il le place. De son temps on croyait encore aux magiciens, on écrivait des ouvrages sur la recherche des trésors, sur les sciences occultes et sur la manière d'évoquer les esprits; on distinguait les enchan-

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tpurs en denx classes suivant le degré de leur puissance, et on les soupçonnait d'avoir vendu leur âme au diable, en échange de Tempire qu'ils eierçaient sur le monde surnaturel. On prenait au sérieux John Dee, que Ben Jonson démasqua avec une si amère ironie dans TA/chimiste, ftospéro porte le costume traditionnel de ses pareils, le chapeau élevé dé Tastrologue, la robe constellée d'étoiles et la baguette magique. Ariel, son ministre, rappelle la fée Sibylle ou Sîbyla, qu'il n'appartient qu'aux magiciens les plus puissants d'évoquer. Comme elle , il est vêtu d^une tunique blanche aux reflets éclatants. Quand on joue aujourd'hui la ^Tempête en Angleterre, on en conserve avec soin tout le côté féerique et fantastique, et Ton cherche, par la magie des décors , des costumes et de la mise en scène, à donner aux spectateurs toutes les illusions du merveilleux. Je Fai y\xe bien montée et bien jouée à Londres, au théâtre de Sadler's Wells, sous la direction de M. Phelps, qui remplissait lui-même le rôle de Prospéro.

C'est ce Prospéro qui tient entre ses mains tous les fils de l'intrigue. Quand on connaît à fond son caractère et ses actes, on comprend le sens de la pièce. II était' duc de Milan, et malgré ce titre il ne gouvernait pas son duché. Absorbé dans Fétude des sciences, il négligeait ses devoirs de prince et laissait à son frère la direction absolue des affaires publiques. La faute politique et moraie qu'il commettait, en abandonnant ainsi ses drmts, entraîne pour lui de terribles conséquences. Son frère profite delà liberté et du pouvoir dont il jouit pour se créer des partisans, et pour se faire couronner duc à sa place. On embarque Prospéro et sa fille sur un vieux

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bâUment qui faisait eau de toutes parts et <m lies abandonoe à la merci de la mer. Aprèfi u»e longue odyssée, le veut les poussse sur les cùieA d*uue lie sauvage, où nous les trouvons quand la scène s'ouvre. Prospéro, dans cette solitude, s*est procuré des ressources par son art noagique ; il soumet les éléuients à sa volonté et il commande jaux nombreux esprits qui hibiteut seuls Tîle» car elle ne renfermait , quand 11 y est arrivé , qu'un être humain, iils d'une sorcière, le monstre Caliban, qui n'a de l'humanité que les organes et les appétits grossiers. Prospéro, comme c^est le devoir d'un Européaa, entreprend de civiliser ce sauva^. Mais» tandis qu'ilg<ouverne sans difficulté le monde des esprits, ses efforts échouent ici devant la résistance d'un être méchant et rebelle à toute autoiité. Il enseigne le langage et les premiers éléments des connaissauices à Caliban. Celui-ci ne se sert de ce qu'il apprend que pour maudire son maître et chercher à lui nuire.

' Ce rôle de Caliban a été l'occasion de volumineux commentaires ' . Suivant quelques critiques^ il représente non-seulement les races du nouveau monde, ignc^^antes et cruelles, les cannibales, dont son nom paraît l'anagramme, mais encore les masses populaires et les instincts mauvais de la multitude. On ya jusqu'à dire que Shakspeare, partisan de l'acistocratle et bostile à l'influence des classes inférieures, peiisomuâa, dans cette nature abjecte, l'esprit révolutionnaire qu'il a déjà condamné lorsqu'il a peint la révolte de Jack Cade et les plébéiens du temps de Jules César. « Caliban, c'est le peuple, s'écrie M. Kreyssig., Voyelle agir et jugez-le.

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