‹ ShakespeareChapitre 109 sur 137 · Measure formeasurCf act. i, se · texte numérisé non relu

Measure formeasurCf act. i, se

à force de bonté. Il gouverne un pays où les mœurs se relâchent, peut-être parce qu'il ne veut pas se servir des moyens de punir que lui donne la loi, qu'il trouve trop sévère, et quand il juge qu'il serait temps d' arrêter le cours du mal, il ne se sent pas le courage de le faire luimême et il en charge Angélo, auquel il confie son pouvoir. Le poëte n'explique pas clairement sa conduite dans cette circonstance. Il faut que nous devinions quels sont les motifs qui le font agir. La crainte de punir n'est pas le seul. Il s'y joint le désir de faire secrètement une expérience, de savoir si décidément un pouvoir inflexible vaut mieux qu'un pouvoir modéré, et si l'on obtient plus de résultats par l'extrême rigueur que par l'indulgence. En choisissant Angélo pour son remplaçant, il sait qu'il arme un bras de fer, il se cache pour ne pas le gêner par sa présence, pour lui laisser toute sa liberté d'action ; mais il ne disparaît pas de la scène, comme le ferait un indifférent, il attend et il observe, prêt au besoin à in-, tervenir si les actes de son lieutenant l'exigent. Il abdique donc en apparence, mais en réalité il garde entre ses mains l'autorité et c'est lui qui , sous un déguisement, l'exerce encore.

Angélo condamne à mort Claudio, le duc laisse faire, mais il se réserve de juger en dernier ressort, après avoir visité le condamné et sa complice. Il les interroge, il leur fait subir un examen de conscience, il ne leur donne aucun espoir, il leur parle avec un accent religieux et sévère, afin de faire entrer le repentir dans leurs âmes, et cependant Ton soupçonne déjà qu'il est touché et qu'il se contentera, pour un crime qui peut s'expier, d'une punition morale. « Vous repentez-vous? dit-il à Juliette. — Oui, répond-elle. — Vous avez raison, ma fille. Mais

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craignez de ne vous repentir que d'une chose, c'est que te péché vous ait conduite à cette ignominie. Or c'est là une douleur qui a pour objet nous-mêmes et non te ciel, et qui ijiontre que nous ménageons te ciel, non parce que nous Taimons, mais parce |que nous le craignons. » En même temps, il familiarise Claudio avec l'idée de la mort. Il apprend ensuite, par l'entrevue du &ère et de la sœur, à laquelle il assiste sans être vu, l'abus que le rigide Ângélo fait du pouvoir. Il pourrait se montrer alors et écraser les coupables. Mais il désire prolonger l'expérience, savoir jusqu'où ira la perversité du faux homme de bien et tirer de l'observation des caractères des conclusions morales et pratiques. Il envoie au rendez-vous que le gouverneur a demandé à Isabelle, non pas celle-ci, mais une jeune fille qu' Angélo a autrefois aimée et abandonnée. Il prépare ainsi à l'indigne ministre un châtiment doux, mais qui atteint son orgueil.

La situation se complique quand le prince, qui attend la grâce de Claudio, sait qu'elle n'est point accordée et qu'au contraire le séducteur presse l'exécution du frère d'Isabelle, afin de faire disparaître un témoin et peutêtre un futur vengeur de son crime. Heui'eusement quelques-uns de ces incidents romanesques^ qui sont toujours à la disposition du poëte, tranchent la difficulté. Angélo demande la tête de Claudio. Il faut lui envoyer celle d'un autre. Mais comment et où la trouvera-t-on? Le prince est si bon qu'il ne veut pas faire tomber celle d'un criminel endurci et depuis longtemps condamné à mort, parce qu'après l'avoir visité^ il ne le trouve pas en état de grâce. U ne sortirait pas d'embarras, si l'imagination de Shakspeare ne faisait mourir dans la prison un pirate du mémte âge et de la même taille que Claudio.

On ne peut reprocher à ce duc que de trop aimer à jouer la comédie. C'est la marque d'un caractère gai ei aimable, et elle complète la ressemblance de sa physionomie avec celle de Shakspeare ; mais il en résulte un cinquième acte confus et tout à fait romanesque. On croit qu'instruit de la situation le prince va para!ke tout à coup comme le detis ex machina, et faire justice à chacun. Mais il se donne le plaisir de rester déguisé jusqu'au bout et de ne rien révéler, afin de jouir de la confusion d'Ângélo et de l'accabler sous le poids des surprises successives qu'il lui nùté»age. C'est d'abord Marianne qu'il lui présente comme sa femme, au lieu d'Isabelle, puis c'est lui-même qui se découvre; et enfin c'est Claudio qu'on croyait mort et qui reparait devant son meurtrier.

La pièce se termine par un acte de clémence coik« forme à la conduite du duc et d'accord avec l'idée que le poète se fa^ de la justice. Aux yeux d'un juge sévère, Ângélo mérite là mort, pour avoir voulu séduire la sœur et tuer le frère ; car, s'il n'a commis aucun de ces deux crimes, il avait l'intention de les commettre, il n'en a été empêché que par des circonstances indépendantes de sa volonté, et la loi punit l'intention comme te fait. Mais si l'on pesait tous les hommes dans les balances d'une justice impitoyable, qui serait trouvé innocent? Là où le puritain ne pard<Hme pas, le chrétiai humble et convaincu de son néant pardonne. Comme Va dit Isabelle : « Que deviendriez-vous , si le juge suprême vous jygeait selon vos mérites? Oh I pensez à cela, yam vous sentirez un homme nouveau , et la miséricorde parlera par votre bouche '. » La conclusion de Mesure

]. Measurefor meaiure, act. il, 8c# 2.

jKïur mesure rappelle donc celle du Marchand de Venise; elle démontre la supériorité de la clémence sur la rigueur. Isabelle le dit presque dans les mêmes termes que Portia : « Croyez-moi , la splendeur qui entoure les grands, la couronne du monarque, le glaive de la justice , le bâton du maréchal , la toge du magistrat , rien de tout cela ne leur sied aussi bien que la clémence '. »

Cette noble pensée, et beaucoup d'autres encore qu'on pourrait recueillir dans la pièce qui nous occupe, viennent du cœur de Shakspeare. Lorsqu'il fait parler ainsi ses personnages, je n'hésite pas à le reconnaître sous le costume qu'il emprunte, je le vois derrière eux, et je le remercie de la sympathie qu'il témoigne par leur bouche pour la faiblesse et pour les misères de l'humanité. On a dit que le caractère du duc était un portrait de celui de Jacques I«>^. Je ne serais pas étonné, en effet, queShaks> peare eût songé à lui en mettant sur la scène un prince qui a le goût de la retraite et des habitudes mystérieuses, comme il a songé aux puritains, ses ennemis, quand il a conçu le rôle d'Angélo. La supériorité que le poète accorde au duc sur un sectaire serait une flatterie per^ mise à l'adresse d'un souverain qui n'aimait pas les fanatiques et qui, au fond, valait mieux qu'eux. Les dates» d'ailleurs, ne contredisent pas cette opinion, car on croit que la pièce fut écrite en 1603, l'année môme de l'avéuement de Jacques P^, et jouée pour la première fois en 1604. Mais si Shakspeare esquisse en passant la phy> sionomie du nouveau roi, il s'élève bientôt au-dessus d'une ressemblance* fortuite, pour saisir les traits d'une

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