‹ ShakespeareChapitre 110 sur 137 · I . Measure for measure, act. il, se · texte numérisé non relu

I . Measure for measure, act. il, se

figure plus noble et plus belle qu'on ne peut comparer qu'à sa propre image.

C'est rélévation morale des sentiments et Vabondance des idées philosophiques qui font la véritable beauté de Mesure pour mesure. L'intrigue en est embarrassée, compliquée et invraisemblable. Elle renferme en outre un élément comique qui trouble la marche de l'action , qui excite le dégoût sans faire rire, et qui semble, comme certaines bouffonneries de Molière, un sacrifice que fait le poëte à la sottise du parterre. Rien de plus insipide que les plaisanteries du bouffon Lucio, ni de plus étrange que la patience avec laquelle le duc les écoute. Aussi ne réussit-elle pas à la représentation, même en Allemagne, où le public est patient, peu diflScile et plein d'admiration pour Shakspeare. Il faut la lire plutôt que la voir jouer. Elle ressemble plus, en effet, à un roman qu'à un drame. Walter Scott , qui connaissait si bien le théâtre du seizième siècle, se rappelait sans doute la situation la plus pathétique de cette pièce, lorsqu'il écrivit la prison d'Edimbourg. Il place sa Jeanie Deans, comme Shakspeare avait déjà placé Isabelle, dans l'alternative de commettre un péché mortel, ou de laisser mourir une sœur tendrement aimée. L'idée première de son œuvre et la leçon morale qui en sort , avec d'admirables développements , c'est aussi le triomphe de la vertu sur les mouvements même les plus naturels et les meilleurs de la sensibilité, c'est-à-dire la victoire la plus di£Scile que la volonté puisse remporter, car elle est entraînée au mal par un bon sentiment. Je retrouve aussi dans une nouvelle du même romancier qui fait partie des Chro-niques de la Canongate, dans la Fille du chirurgien j une réminiscence du dénoûment extraordinaire de Mesure

jxyar mesure. Hyder-Ali y joue le même rôle que le duc , surveille les affaires de son empire sous le déguisement d'un fakir, et apparaît à la dernière heure , comme le deus ex machina, pour rendre justice à chacun.

GYMBELINE.

Cymbeline est une des pièces les plus extraordinaires de Shakspeare, et par conséquent une de celles qui ont le plus divisé les critiques. On Tadmire aujourd'hui d'autant plus qu'on l'admirait moins au dix-huitième siècle. Pour répondre à Johnson, qui n'y voyait qu'un tissu d'absurdités, M. Gervinus la place au même rang que les meilleures œuvres du poète. Cette différence d'opinion ne peut venir que d'un mélange de beautés et de défauts qu'on aperçoit plus ou moins, suivant le temps où l'on vit et le point de vue où l'on se place. Une œuvre parfaite ne provoque pas des jugements si contradic* toires. Cymbeline, en effet, se compose d'une action trèsdéfectueuse et de scènes admirables.

Si l'on ne tient compte que de l'action, on comprend la sévérité de Johnson; car on y trouve accumulés 1^ éléments les plus disparates : des Bretons contemporains des premiers Césars, des Italiens du moyen âge, des gens de cour et des hommes élevés au milieu des bois, des bouffons et des dieux. Trois intrigues, l'une tirée de la Chronique d'Holinsbed, l'autre d'un conte de Boccace et la dernière, inventée par Shakspeare, s'y croisent et s'y

enchevêtrent de telle façon qu'elles ne peuvent se débrouiller au dénoûment que par une série de déguisements et de reconnaissances invraisemblables.

Si , au contraire, on n'étudie que les caractères et les sentiments, on se laisse chai'mer par la vertu et le courage d'Imogène » par la sensibilité lyrique de Guidérius et d'Arviragus, on oublie à quel prix ces beautés sont achetées et Ton donne raison à M. Gervinus. La vérité

l^st entre les deux extrêmes, comme Ta compris le dernier des critiques allemands qui se soient occupés de Shakspeare, M. Horeyssig^. Sans doute il vaut bien mieux insister sur les bonnes que sur les mauvaises conceptions du poëte, et l'admiration doit entrer à plus forte dose que le blâme dans le jugement définitif qu'on porte de son œuvre. Il sufiSt d'un beau caractère pour faire vivre un drame, même imparfait, tandis que l'absence de défauts ne le tirera jamais de l'oubli. Mais c'est fermer les yeux à l'évidence que de ne pas reconnaître combien une intrigue mal conduite et surchargée d'iacidents inexpli-

l^ables nuit à l'effet géaéral d'une pièce. Pourquoi Cymbeline^ qui plait taat aux connaisseurs, n'est-il pas un drame populaire ? Pourquoi ne s'adresse-t-il pas 4 ce public de toutes les classes qui comprend Macbeth et Othello? C'est que la bizarrerie de l'action en rend la représentation pénible. En Allemagne m^me, où les œuvres de Shakspeare figurent sur tant de scènes et où on les accueille avec plus d'enthousiasme que des productions nationales, pn n'a joué Cymbeline que dans trois grandes villes, à Berlin, à Vienne et à Munich, et toi>jours sans succès. A la dernière reprise qu'on en fit à

1 . Kre^Mlg, VorUiungen wbvr Shakspeare^ tome 111 , page 415.

Berlin en 1 851 , la salle resta généralement froide, malgré rintérét qu^excitaient les beaux passages. L'esprit ne sait où se prendre au milieu de cette succession rapide de tableaux divers qui fait changer , cinq ou six fois dans le même acte, le lieu de la scène et les personnages. En supposant même que les rôles principaux de Posthumus et dlmogène soient remplis par d'excellents acteurs , ils ne paraissent pas assez souvent et ils sont entourés d'un trop grand nombre de figures secondaires pour que leur talent seul soutienne l'intérêt dans toutes les parties de la pièce. Ils n'empêcheront pas que l'action ne s'engage maladroitement par la conversation de deux personnages qui y sont étrangers ; que l'histoire de Bellarius ne paraisse incroyable et qu'il n'en fasse confidence au public sans nécessité; que Cloten ne parle tantôt comme un sot et tantôt comme un homme de cœur, et enfin que Jachimo ne témoigne un repentir plus utile au dénoûment que conforme à son caractère. Il n'en reste pas moins deux sujets distincts , pour ne pas dire trois, qui ne se rattachent l'un à l'autre que par des liens factices , l'histoire des amours traversées d'Imogène et de Posthumus et la lutte des Romains contre les Bretons. Ici l'action tourne simplement à la tragédie, là elle prend le ton lyrique de l'élégie, ou bien encore le souffle puissant de l'épopée l'enlève au-dessus de la sphère habituelle du drame. Variété admirable, j'en conviens, source abondante d'effets poétiques, mais aux dépens et en dehors des lois les plus élémentaires de l'art dramatique 1

Pour mieux admirer Cymbeline^ disons que c'est un poëme « à cent actes divers, » comme parle la Fontaine, et faisons bon marché du drame. Le génie de Shakspeare,

qui y éclate dans de nombreux passages, se révèle surtout par la conception du caractère dlmogène. Elle seule donne de l'uxiité à Tœuvre par Tunité de ses sentiments. Au milieu d'une intrigue embarrassée qui Tenlace de ses replis, dès qu'elle paraît la lumière se fait. Elle porte partout l'éclat pur et le rayonnement d'une belle âme. Complots , trahisons , malheurs , elle traverse toutes les épreuves de la vie, sans y laisser un lambeau de sa vertu. Cette vertu ne se compose pas seulement de l'attachement au devoir qui est le premier mérite d'une femme ; elle comprend le courage, l'esprit, la sensibilité qui l'achèvent et qui y impriment le sceau de la perfection idéale.

Il existait déjà une Imogène avant Shakspeare ; elle s'appelait madame Genèvre et elle remplissait de ses aventures la neuvième nouvelle de la seconde journée du Décaméron de Boccace. Mais rien ne montre mieux la profondeur avec laquelle le poète anglais étudie la nature humaine que la transformation que subit ce caractère en passant du conte dans le drame. Le conteur italien ne nous décrit que le rôle extérieur de son héroïne, les événements qui lui arrivent, l'ordre que donne son mari de la tuer, sa fuite, son heureuse fortune à Alexandrie et le stratagème par lequel elle retrouve son époux et punit un ca:lomniateur ; il la fait agir plutôt que parler et sentir ; lorsque par hasard il lui attribue des sentiments , ce sont ceux de tout son sexe. Elle a peur de mourir et elle désire se venger : deux faiblesses auxquelles échappe l'héroïne de Shakspeare. Aucune des actions de madame Genèvre ne révèle un grand caractère. Elle n'a point eu d'obstacles à vaincre pour épouser Bernard [Posthumus), elle ne Ta pas choisi volontairement

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ment dans ses drames Tantiquité et la chevalerie. Nous ne lui reprocherons pas non plus de mettre au service d'un des premiers Césars un Italien du seizième siècle, Jachimo, diminutif d'Iago, qui a dû étudier la politique à Florence ou auprès de César Borgia, avant de commander une aile de T armée romaine dans la guerre des Romains contre les Bretons. Nous avons renoncé à chercher ici la vraisemblance historique. Ce qui nous intéresse, ce sont les caractères.

Or Posthumus, à quelque temps qu'il appartienne, est un homme vraiment noble, digne d'être aimé par une femme accomplie. Seulement l'amour amène de cruelles épreuves, surtout quand il entre en lutte avec les droits de la famille. Cette vérité, que Shakspeare a mise en lumière plus d'une fois, reparaît ici avec une nouvelle évidence. En effet, Imogène se condamne à souffrir le jour où elle épouse Posthumus. Son malheur ne sera que temporaire et n'ira pas jusqu'à la mort, comme celui de Juliette ou de Desdémone, parce qu'elle n'a pas cédé uniquenient à la passion, parce que son choix a été raisonnable et qu'après tout elle n'a fait qu'user du droit de défense personnelle, lorsqu'elle s'est mariée pour se soustraire aux obsessions de la reine et de Cloten. Néanmoins, en vertu de la morale poétique de Shakspeare, elle doit expier par quelques souffrances sa résistance, même juste, à la volonté paternelle, et porter la responsabilité de l'acte qu'elle a librement accompli.

Posthumus, son complice, tombe nécessairement sous le coup de la même loi. Leurs épreuves communes commencent psuf la séparation. C'est ici que la tragédie s'engage et que leurs caractères se dessinent. L'opinion que nous nous ferons de leur mérite va dépendre de la cons-

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tance avec laquelle ils supporteront leurs maux. La femme nous touche ici plus que Thomme. Elle reste seule aux prises avec ses ennemis; d*ailleurs, elle aura bientôt des motifs de chagrins particuliers. Ne nous occupons donc que d'Imogène.

La première qualité qui se révèle en elle, c'est une sensibilité profonde. Ses adieux à son mari partent du cœur; on y reconnaît l'accent vrai de Tamour et de la douleur. Elle ne peut l'accompagner au port où il s'embarque, mais elle charge Pisanio, son serviteur, de rester auprès de lui jusqu'à son départ. Elle l'interroge avidement quand il revient, et, grâce à la familiarité que les dramaturges anglais mettent dans le dialogue, elle laisse voir par ses questions et par ses épanchements le fond de son âme. Elle ne fait pas le triage de ses pensées, comme une héroïne française qui songe toujours aux susceptibilités du public. Elle dit tout, comme si elle se parlait à elle-même; elle entre dans le détail de ses sentiments, et c'est précisément par les détails qu'une telle situation nous intéresse. « Lorsque j'ai pris congé de lui, j'avais encore beaucoup de jolies choses à lui conter. Avant que j'aie pu lui dire comment je penserais à lui, à certaines heures, comment j'aurais telles et telles pensées ; avant que je lui aie fait jurer que les dames d'Italie ne lui feraient pas trahir mes intérêts et son honneur, ou que je lui aie recommandé à six heures du matin, à midi, à minuit d'unir ses prières aux miennes, car alors je suis dans le ciel pour lui; avant que j'aie pu lui donner le baiser du départ entre deux paroles tendres, arrive mon père, qui, comme le souffle tyrannique du nord, arrache tous nos boutons en germe '. « Puis, après cette pre-

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