Titus Andronicits, act. v, se
faut en convenir, avec beaucoup d'art. Il ne relie pas, par un lien étroit, les épisodes variés de l'action; il la laisse se dérouler au hasard et sans plan déterminé. Le seul .^ . artifice qu'il emploie pour établir entre les différentes ? fj^ parties de l'œuvre des transitions nécessaires, c'est de faire intervenir, au commencement de chaque acte, Gower lui-même, le traducteur du roman, qui explique au public les événements accomplis et ceux qui vont se passer. Néanmoins, au milieu de ces imperfections, la main d'un maître se fait déjà sentir par quelques touches délicates, par des traits de pathétique et par un certain nombre de réflexions profondes jetées çà et la sur la destinée humaine.
Le caractère du héros principal, bien supérieur aux grossières ébauches de Titus Andronicus, se compose de nuances finement indiquées. C'est un prince vertueux, plein de sentiments généreux, mais naturellement mélancolique et dont le malheur éprouve jusqu'au dénoûment la vive sensibilité. Il sait exprimer et analyser ses souffrances , tandis que les personnages tout d'une pièce des drames antérieurs ne saisissent que la surface des événements et ne semblent éprouver que des sensations. Il aime, il connaît les joies du mariage et celles de la paternité, mais c'est pour les perdre bientôt après les avoir connues et pour ne les retrouver qu'à la fin du dernier acte. Ces alternatives de bonheur court et vif et de chagrins durables, qui poussent l'homme à se défier du sort, révèlent déjà dans l'auteur de Périclès un observateur pénétrant du cœur humain.
C'est aussi une heureuse conception, qui annonce de
loin Desdémone et Cordélie, que cette pure physio-
'nomie de Marina , née sur les flots , séparée de ses pa-
JEUNESSE DE SHAKSPËARE. f9
rents, exposée à tous les outrages et fidèle néanmoins, dans son abaissement, à la dignité de sa race et au sang dont elle sort. La scène où elle est' reconnue par son père remue l'âme sans fracas par la peinture vraie des émotions de Tamour paternel et de la piété filiale. Mais, quand on laisse de côté ces deux caractères, on est fi'appé de Finexpérience avec laquelle la pièce est conduite, des invraisemblances inutiles qui y sont accumulées et de l'importance qu'y prennent des événements romanesques aux dépens de l'action dramatique.
Il n'y a encore là que des traits de talent, mais point d'ensemble : deux ou trois belles scènes éparses au milieu d'un mauvais drame.
Dans les trois parties de Henri Vf, le poëte est soutenu par le sujet, par l'intérêt qu'inspire toujours la vérité historique et par le prestige des souvenirs nationaux. La poésie dramatique en Angleterre puisa à la source la plus féconde lorsqu'elle sortit de la fiction pour peindre l'histoire. Elle trouvait là tous les éléments d'un succès populaire, en même temps qu'une limite imposée à la fantaisie qui l'égarait trop souvent. La réalité offrait à l'imagination un fond solide qui la fixait. C'est ce que montra le premier Marlowe lorsqu'il mit en drame le règne d'Edouard II. Malgré les imperfections de son ^œuvre, il réussit plus facilement à intéresser le public par la peinture des événements réels qu'il ne l'aurait fait par une conception romanesque, et il atteignit le pathétique par le simple tableau d'une grande infortune. Shakspeare, qui l'imita en plus d'un point, ne s'éleva pas
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beaucoup au-dessus de lui dans la première partie de Henri VL La supériorité des deux autres parties sur celle-ci peut servir, mieux qu'aucune? autre production, à mesurer le progrès de la pensée du poète et l'élévation croissante de son génie. Au débiit de la trilogie, il accumule les erreurs chronologiques et historiques, les invraisemblances et les hors-d'œuvre. Il invente des épisodes malheureux, tels que celui de la comtesse d'Auvergne et de la prise de Rouen. Il marche au hasard, et il promène ses héros d'un bout de la France à l'autre, sans s'occuper de rattacher leurs actions à des motifs déterminés et de les grouper autour d'un centre commun.
Ce qui domine au milieu de cette confusion, c'est un patriotisme aveugle et intolérant. La gloire des Anglais y est portée aux nues, tandis que leurs adversaires y sont exposés au mépris ou ridiculisés. Shakspeare ne conserve même pas à la nation française cette courtoisie chevaleresque que l'opinion ne lui a jamais contestée en Europe, et il prête à la noblesse qui entoure le Dauphin des sentiments aussi bas et un langage aussi vil que ceux de la dernière populace. « Mutilons les cadavres, » faitriL dire à Dunois, après un combat où les Français sont restés maîtres du champ de bataille, comme si un vrai chevalier eût pu songer à se venger des morts.
Néanmoins tout n'est pas mauvais dans la première partie de Henri VI; quelques éclairs de génie y brillent par intervalles. On en connaît surtout la scène où Talbot et son fils, attaqués par des forces supérieures , veulent inutilement se sauver l'un l'autre, et, après un débat héroïque, se décident à mourir ensemble. Il faut la citer en entier, parce qu'elle est la première révélation du génie tragique de Shakspeare.
TALBOT
0 jeune lordTalbot 1 je t'avais envoyé chercher pour te servir de maître dans l'art de la guerre, afin que le nom de Talbol pût revivre en toi, alors que Tâge, ayant tari la sève dans mes membres caducs et débiles, aurait porté ton père dans son oisif fauteuil. Mais, ô destinée fatale et cruelle! tu n'es venu que pour être la proie de la mort, la proie d'un péril terrible et inévitable. Va, mon fils, monte le plus agile de mes chevaux, et je t'enseignerai le moyen d'échapper par une fuite soudaine ; allons, ne diffère plus et pars.