I. Sonnet XXIX
'i. Sonnet LXXJ.
tranche les comédiens de la société honnête, le mépris déclaré des puritains pour eux et Féloignement que leur profession inspiré au vulgaire. C'est ce qui rend sa reconnaissance pour lord Southampton plus vive, et ce qui mêle à son amitié une apparence d'adoration. Quel prix infini ne doii-il pas attacher aux bonnes grâces d'un homme qui le relève à ses propres yeux et aux yeux du public par des témoignages déclarés de son affection \ L'acteur que les bourgeois dédaignent a trouvé un ami dans les rangs les plus élevés de l'aristocratie. On comprend qu'un tel ami lui soit plus cher que tout au monde et lui tienne lieu, dans cette triste condition, de maîtresse et de famille.
Ainsi les sonnets nous font entrevoir l'histoire des sentiments intimes de Shakspeare. Us laissent encore subsister bien des obscurités sur cette destinée mystérieuse, mais ils soulèvent un coin du voile et ils nous découvrent une âme aimante, capable de sentir vivement la joie et le chagrin, plus accessible néanmoins, comme toutes les natures d'élite, aux émotions douloureuses et plus disposée àlamélancoliequ'à la gaieté. La penséeyporte l'empreinte de la sincérité, lors même qu'il faut écarter, pour la démêler, les ornements artificiels qui la surchargent.
Telle fut l'éducation que Shakspeare reçut de son temps et celle qu'il se donna à lui-même. Tels sont les éléments dont se composent ses premières œuvres et les travaux qui marquent le commencement de sa carrière*.
1 . On ne sait pas en quelle année Furent écrits les Sonnets ; on sait seulement qu'ils étaient connus avant 1 598 , puisque Mères en parle avec admiration dans son Trésor de res}trU. Il en parut une édition ftirtive et incomplète, en 1699, sous le titre : The pasûonate pilgrim* Mais le recueil complet et authentique ne parut qu'en 1G09*
S8 8HAKSPKARK.
On peut distinguer sans peine et réunir dans une même étude les drames qni appartiennent à cette période. Jusqu'ici nous n'avons eu d'autre ordre à suivre que l'ordre chronologique. Mais, désormais, en considérant le vaste champ qu'embrasse le poète et la diversité des sujets qu'il traite, il devient difficile de ne tenir compte que des dates. Plusieurs critiques cependant y attachent une grande importance, surtout depuis les découvertes de P. Collier, qui ont fixé la chronologie de la plupart des pièces. Ce sont ceux qui refont ta biographie ou plutôt l'histoire des sentiments de Shakspeare, à l'aide de son théâtre. Pour ceux-là, à chaque date correspond une nouvelle, évolution de son génie. Ils en suivent ainsi pas à pas les progrès et ils le conduisent, depuis ses débuts jusqu'à sa mort, en marquant, pour ainsi parler, les phases successives qu'il a teversées. Je n'ai pas besoin de dire que cette étude toute moderne est une source féconde d'hypothèses , tantôt vraies, tantôt fousses. Si elle nous a beaucoup appris, et si elle donne lieu à des aperçus ingénieux, elle n'en soulève pas moins deux objections graves.
D'abord l'ouvrage de Collier, qui a été si utile, est loin d'avoir éclaircl toutes les questions chronologiques '. D reste encore des drames qu'on ne sait à quelle année ni même à quelle période de la vie du poète rapporter. ^Quand la date est aussi douteuse, comment en tirer des conclusions, et, dans cette trame si savamment ourdie de la vie du poète expliquée par ses œuvres, comment un
1. 11 y a, même en Angleterre, toute une école critique qui combat Ie« opinions de Collier. V. à ce sujet le récent ourrage d'Hamilton, ilii imquiry inlo the genuineness oj the manuxcripi corectiotis in M^ J. Paifme Collier* K annotated Shakspeare^ folio 1G33 ; and of certain skakspearian documents likewise published by M. Collier. London, 1860.
fil peut-il se rompre sans que l'ensemble en souffre? Ici la pénétration du critique ne su£Bt plus, car elle peut être démentie demain par une nouvelle découverte. D'ailleurs, en l'absenca de toute donnée certaine, là où l'un voit des traces évidentes de la jeunesse du poète , l'autre signale des symptômes non moins manifestes de sa maturité.
La seconde objection qu'on peut faire contre l'emploi exclusif de la méthode chronologique, c'est qu'elle mêle et confond l'étude des genres les plus difiërents, qu'elle oblige l'esprit à changer sans cesse de sujet, et qu'en favorisant les remarques de détail, elle contrarie le développement des considérations générales, qui ne doivent point sortir d'une seule pièce, mais de plusieurs œuvres de même nature.
D'autre part, on éprouve quelque embarras à classer les pièces de Shakspeare d'après les divisions ordinaires de Tart dramatique. Elles se composent d'éléments si divers et quelques-unes d'entre elles sont si en dehors de règles, qu'elles échappent à toute classification. Ici le drame pastoral se mêle à la comédie et forme un genre hybride qui n'a point de dénomination précise '. Ailleurs, c'est la comédie qui se combine avec le drame sentimental et larmbyant, pour égayer une situation douloureuse dont l'effet ne doit pas aller jusqu'au tragique ^
En présence de ces difficultés, j'ai pensé que, sans m' attacher exclusivement à l'une des deux méthodes qu'on emploie d'ordinaire pour étudier le théâtre de Shakspeare, je devais profiter des avantages certains
] . Comme il vous plaira, par exemple.
- 2. Mesure pour mesure.
qu'offrent Tune et l'autre et m'en servir simultanément. Ce serait une faute que de se priver de l'intérêt 'puissant qu'excitent les rapports qu'on peut découvrir entre la vie et les œuvres du poète. C'en serait une aussi que de partager en fragments trop divisés un travail qui doit aboutir à des vues d'ensemble. Je suivrai donc l'ordre chronologique dans ce qu'il a de plus essentiel, tout en groupant les pièces de Shakspeare d'après la nature des sujets qui y sont traités, sauf à multiplier assez les groupes pour que toute la variété des œuvres du poète y soit représentée.
La découverte la plus importante qu'aient faite à ce propos les critiques modernes, c'est que Shakspeare a eu, dans les dernières années du seizième siècle, de 1591 à 1598 environ, une période brillante de bonheur, de plaisirs et de joie intérieure qui lui inspire les œuvres les plus gaies et les plus légères qui soient sorties de sa plume, tandis qu'au commencement du dix-septième siècle, sous le poids de chagrins dont la cause n'est pas bien connue, peut-être sous l'influence de la disgrâce de son ami lord Southampton, et de la mort d'Ëssex et de Raleigh, peut-être simplement par l'effet de l'âge et de la maturité que donnent les années, il écrit de préférence des tragédies ou des drames dont l'accent est plus profond que celui de la comédie. Les dates probables justifient cette opinion. Avant 1601, en dehors des drames historiques dont les sujets ne relèvent pas de son invention, il ne donne au public qu'une seule tragédie proprement dite, Bornéo et Juliette, Après ce terme, au contraire , on en voit paraître huit dans l'espace de quelques années, et les œuvres qui complètent cette dernière période, Cymbeline, Troîle et Cressida, Mesure pour me-
sure, la Tempête et le Conte d'hivery renferment toutes des éléments tragiques. 11 est certain que le poëte a composé ses œuvres les plus plaisantes dans sa jeunesse et les plus tristes dans son âge mt^v. Étudions donc d* abord ses comédies et ses drames historiques : ce sera réunir en groupes distincts les pièces du même genre, sans s*écarter des directions générales de Tordre chronologique. Nous réserverons pour la troisième période de la vie littéraire du poëte toutes ses tragédies, puisque c'est la veine tragique qui y domine, et les œuvres originales qu'on désigne quelquefois sous le nom de comédies , mais qui , écrites pour la plupart après \ 601 , méritent, par la nature des sujets qu'elles traitent et par le ton qui y règne, d'être distinguées de la comédie pure : ce sont celles que ûous appellerons drames romanesques et fantastiques.