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peare la composa, il subissait encore Finfluence des nombreuses pièces que ses prédécesseurs, que Kyd et Marlowe surtout ont consacrées à la peinture de la haine et de la vengeance. Si Titus Andronicus ressemble à la Tragédie espagnole et au Juif de Malte, on peut dire aussi que le souvenir de ces deux pièces revit encore dans Bichard IIL
Les rôles de femmes violentes ne sont qu'une exception dans les drames de Shakspeare. Il en crée de moins en moins à mesure qu'il s'éloigne des conceptions de sa jeunesse. Il y peint, au contraire, de préférence, les caractères vertueux, nobles et touchants. L'héroïne la plus intéressante qu'il y ait mise en scène appartient à la dernière de ses histoires : c'est Catherine d'Aragon , femme de Henri VIII. Moins connue que certains personnages romanesques, qu'Ophélie, que Desdémone et qu'Imogène, il lui manque peut-être cette grâce poétique qui les a rendues populaires; mais si le poëte n'a pas jeté sur sa physionomie le voile de l'idéal, si, en la prenant à l'histoire, il lui en a laissé la réalité, il a racheté l'obligation où il se trouvait d'accuser nettement ses traits en lui prêtant une noblesse et une dignité supérieures aux conceptions de l'imagination pure. On sent qu'elle a vécu, elle parle et elle agit comme une femme qui a traversé les épreuves de la vie, et ce qu'elle perd du côté de la poésie, elle le regagne par sa ressemblance avec les plus beaux types de l'humanité vivante.
Venue d'Espagne à la cour d'Angleterre, étrangère au milieu d'une nation nouvelle, elle s'est attachée à sa patrie d'adoption par sentiment du devoir et par amour pour son mari. Elle aime le roi et elle aime le peuple, non pas silencieusement, mais avec la chaleur d'une âme
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ardente et avec la volonté de travailler au bonheur de tous deux. Malheureusement elle est enveloppée d'intrigues politiques qu'elle ne connaît pas, elle vit sous un règne où il est dangereux de suivre son premier mouvement, parce qu'il est le bon, et c'est sa générosité naturelle qui la perd. Le cardinal Wolsey gouverne l'esprit de Henri VIII, écrase la nation d'impôts pour satisfaire son luxe, et empêche les plaintes publiques d'arriver jusqu'au prince. La reine, touchée des souffrances populaires, commet l'imprudence d'en porter l'expression aux pieds du trône: c'est déclarer la guerre au cardinal. Celui-ci le comprend ainsi et il répond à ces hostilités par de sérieuses représailles. Il attaque Catherine dans ce qu'elle a de plus cher au monde, dans son affection conjugale, il inspire au roi des scrupules sur la légitimité de son mariage et il obtient que la reine soit citée à comparaître devant la haute cour de justice pour qu'on y examine la validité de son titre.
Ici commence le supplice de cette malheureuse princesse. Elle se défend avec un courage admirable. Mais que peut-elle, toute seule, contre l'animosité implacable du ministre et l'indifférence secrète de son mari? Son langage est celui de l'innocence intrépide et décidée à défendre ses droits jusqu'au bout. La conscience qu'elle a de la bonté de sa cause lui fait trouver les paroles les plus propres à émouvoir le tribunal. En suivant l'inspiration de son cœur, elle est plus habile que si elle cherchait à l'être. En face de ses juges, elle ne veut voir que le roi et c'est à lui seul qu'elle s'adresse. Ce qu'elle lui dit alors, Favocat le plus éloquent ne l'aurait pas trouvé. Il n'y a que l'âme d'une femme ou celle d'un poëte qui puisse le sentir.
« Sire, je vous demande de me rendre justice et de m'accorder votre pitié. Car je ne suis qu'une pauvre femme et une étrangère, née hors de votre royaume. Je n'ai ici ni juge impartial ni assurance d'être traitée avec équité et bienveillance. Hélas! Sire, en quoi vous ai-je oflFensé? Quelle cause de déplaisir vous a donnée ma conduite, que vous songiez ainsi à me répudier et à me retirer vos bonnes grâce^? Le ciel m'est témoin que j'ai été pour vous une femme fidèle et humble, soumise en tout . temps à votre volonté, que j'ai toujours eu peur de provoquer votre mécontentement, oui, et que j'ai conformé ma contenance à la vôtre, triste ou gaie, suivant votre humeur. Quand m'est-il arrivé jamais de contredire votre volonté et de ne pas en faire la mienne? Quel est celui de vos amis que je ne me suis pas efforcée d'aimer, alors même que je savais qu'il était mon ennemi ? Si un de mes amis s'attirait votre colère, ai-je continué à l'aimer? Ne l'ai-je point averti, au contraire, de ne plus s'approcher de moi? Sire, rappelez-vous que j'ai été votre femme, avec cette obéissance, pendant plus de vingt années, et que j'ai eu le bonheur de vous donner plusieurs enfants I » '
Après ce beau plaidoyer, Catherine récuse le cardinal Wolsey pour juge et sort de la salle où siège le tribunal, sans vouloir répondre à l'appel de son nom. Elle n'en est pas moins condamnée , mais elle rejette sur ses ennemis tout l'odieux de sa condamnation. Nous la retrouvons ensuite aux prises avec Wolsey et avec le légat du pape, qui essayent de la décider à s'en remettre au bon plaisir de Henri VIII. Dans cette scène très-bien conduite,