Richard the third, act. iv, se
qui est le plus habitué aux exécutions sanglantes, soit tout à fait endurci et qu'il n'y reste pas quelques vestiges d'humanité. L'enfance exerce une sorte de séduction sur les natures' les plus farouches. C'est là ce qui sauve le jeune duc de Bretagne. Hubert, qui le garde, se croyait, avant de le connaître, étranger à la pitié ; il avait reçu, à mots couverts, l'ordre de se débarrasser de lui, et il se préparait, sans remords, à exécuter cette cruelle commission. Mais à peine a-t-il passé quelques jours auprès de l'enfant qu'il est déjà touché et que sa résolution faiblit. Le crime qui lui paraissait facile, de loin, et auquel le poussait son ambition , lui paraît horrible, de près. Cependant la volonté du roi est formelle et s'exprime de nouveau plus clairement que la première fois. Il y v^, pour le geôlier, de sa fortune et même de sa vie, s'il n'obéit.pas. L'assassinat le conduit aux honneurs et à larichesse, la compassion le perd. Aussi, quand il est mis en demeure d'agir, entre-t-il sur-le-champ dans le cachot, et veuHl sur-le-champ exécuter sa commission, pour ne pas se laisser le temps de la réflexiou. Il sait que, s'il attend, il faiblira. En effet, dès qu'il voit sa victime, il est déjà ébranlé, a Si je lui parle, se dit-il à lui-même, son innocent babil réveillera ma sensibilité endormie maintenant. Il faut me hâter et terminer promptement ma besogne '. » Il n'ose ni avouer ce qu'il médite ni le faire sans le dire, et il tend à son prisonnier Itordre qu'il a reçu de lui crever les yeux. Pendant qu'il louve ainsi une première hésitation, le langage que le ^lace dans la bouche d' Arthur est bien fait pour e cœur le plus féroce. Chaque parole pénètre
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dans les replis les plus profonds de l'&me, et va chercher la sensibilité qui s'y cache. «. Êtes-vous malade, Hubert? s'écrie l'enfant. Je vous trouve pâle aujourd'hui. ËD vérité, je voudrais que vous fussiez un peu malade, pour avoir l'occasion de passer la nuit auprès de vous et de vous soigner. Assurément, je vous aime plus que vous ne m'aimez. » Que répondre à cette démonstration d'attachement, et comment passer, de ces rapports tendres, à un acte de cruauté envers celui dont on se sent aimé ? Aussi les larmes inondent-elles le visage d'Hubert, et sa résolution estr-elle sur le point de l'abandonner. Cependant il fait un violent effort sur lui-même, il essuie ses yeux et, pour en finir tout d'un coup, il appelle les aides qui doivent remplir avec lui l'office de bourreau. Ce n'est qu'en s' interdisant toute réflexion, toute parole, et en empêchant Arthur lui-môme de parler, qu'il peut espérer s'étourdir, pendant quelques instants, et atteindre son but.
Mais il se trouve eu face d'un être plein de vie, qui se défend avec l'énergie de la jeunesse, qui ne veut pas se laisser mutiler sans résistance et qui parle. Comment résister à l'appel pathétique que l'enfant adresse au meurtrier î On a moins conscience du mal que l'on fait, quand on n'entend pas les cris de la victime. Si celle-ci peut crier et que le son de sa voix vous soit connu et cher, vous n'avez pas la force de la frapper. C'est ce qui arrive ici. Arthur n'est pas bâillonné ; il parle, et il esy sauvé. Quoi qu'il dise d'ailleurs, il doit être touchant,! il est menacé d'un supplice dont la seule pensj frémir.
L'appareil de la scène, les fers rougis ai^ portent les valets de bourreau, les liguy
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ceux-ci et les angoisses de l'enfant communiquent au spectateur ou au lecteur une partie de l'émotion que ressent Hubert lui-même. <t 0 ciel 1 s'écrie Arthur, en s' adressant à son geôlier, que n'avez-vous dans vos yeux un atome, un grain de poussière, un cheveu égaré, car il suffît d'un rien pour endolorir cet organe précieux ! Alors, sentant combien il faut peu de chose pour causer, en cet endroit, une cuisante douleur, votre crjjel dessein vous paraîtrait horrible ' I » Hubert est vaincu, et qui ne le serait à sa place î L'art du poëte est d'avoir peint ici la réalité, et de s'être si bien identifié avec chacun de ses personnages qu'on croit les entendre. Il prend tour à tour l'accent effrayé et enfantin d'Arthur, et le ton brusque, mais mal assuré du geôlier. C'est l'imitation de la nature, non pas sans doute telle que l'a vue Shakspeare, mais telle que la conçoit, en se représentant un fait historique, une imagination émue.
H avait pu, du reste, mettre dans le Roi Jean quelque chose de ses sentiments personnels ; car il avait perdu un fils en 1 596, et le rôle d'Arthur n'est peut-être qu'un souvenir de la douleur que lui avait causée cette mort.
n y a, dans les drames historiques de Shaispeare, un personnage multiple qui parait de loin en loin, qui n'est pas prodigué sur la scène, mais qui , présent ou absent, influe puissamment sur les événements et en demeure, {nSme quand il reste invisible, un des principaux acteurs,
I, BCl. I
IKi SHAKSPEARE.
c'est le peuple qu'on a quelquefois regretté de ne pas trouver dans nos tragédies françaises, mais q^i iie pouvait certainement pas y figurer, puisque notre histoire même ne nous eu parlait pas avant le dix-neuvième siècle. Comment un poëte tragique lui eùt-il donné une place sur le théâtre, quand nos chroniqueurs ne lui en accordaient aucune dans leurs récits? En Angleterre, l'esprit de l'histoire était tout différent et le poëte n'avait souvent, pour recomposer la physionomie populaire, qu'à transcrire des passages deHall et de Holinshed qui, malgré leur sécheresse, n'oubliaient pas d'exprimer les sentiments de la multitude.
Pour que le portrait du peuple soit vivant, il ne faut pas le présenter en bloc, comme un seul homme, ainsi que l'a essayé Voltaire. Car il perd alors tout caractère disUnctif et il devient un être abstrait dont la figure reste voilée de nuages. Rien n'est plus faux ni plus ridicule que de représenter une foule de personnes qui font toutes en même temps la même phrase. Ce n'est plus une foule, puisqu'elle n'a pas de variété, et ce n'est pas non plus un personnage, puisqu'il n'a pas de caractère. Le vrai peuple ne parte ni n'agit avec unanimité. Les hommes qui le composent suivent chacun la pente de leur esprit et s'abandonnent à des inspirations aussi diverses que le sont leurs natures.
Shakspeare observe à merveille cette loi de la diversité, quand il fait intervenir le peuple dans ses drames. Il le peint au naturel, avec sa libre allure, avec ses émotions souvent grossières, avec ses caprices et ses emportements et surtout avec la variété d'opinions qui forme ce qu'gj appelle le jugement populaire. Ce n'est point ui idéal qu'il trace et la noblesse y manque soui
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tient plus à être ressemblant qu'à être noble, au rebours de nos grands tragiques, et pour atteindre la vérité dans ses peintures, il ne recule ni devant la vulgarité ni devant la grossièreté des détails. J'imagine que les motifs qui ont empêché Corneille et Racine de mettre le peuple en scène, sont d'abord la prédominance exclusive de l'aristocratie dans la société française au moment où ils écrivaient, et plus encore la loi de la tragédie qui, suivant l'opinion générale, ne comportait que des sentiments et des termes nobles, et la difficulté de ne point s'écarter du style élevé, en étudiant les mœurs des classes inférieures.
Une poétique dont le principe essentiel est de ne pas présenter la nature humaine sous toutes ses faces , mais de chercher, parmi les mille nuances qui la composent, les plus délicates et les plus belles, exclut toute peinture populaire. Il faut oser tout dire et tenir davantage à la vérité qu'à la beauté, pour descendre dans les familiarités de la vie du peuple. C'est là précisément le point de vue de Shakspeare. Il ne s'interdit aucune imitation de la nature, il embrasse celle-ci dans son ensemble, et s'il est souvent avec elle généreux, touchant et même sublime, il s'abaisse aussi, comme elle, et il tombe, en la suivant de près, dans toutes les trivialités et toutes les petitesses auxquelles elle s'abandonne. Aussi n'emploie-t-il aucun artifice pour déguiser le langage des acteurs populaires qu'il nous montre. On dirait qu'il vient de les entendre et qu'il n'est que le rapporteur de leurs propres paroles.
Ce qui nous intéresse, dans de telles conceptions, c'est la conformité exacte de l'imitation avec la réalité; c'est aussi, il faut le dire, l'instruction que nous en tirons et
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la lumière qu'elles jettent sur les faits historiques. Tandis que nous cherchons, dans les dialogues des principaux personnages, les causes des événements, nous en voyons les effets dans les entretiens des bourgeois, des artisans sur la place publique, des soldats sous la tente ou dans les mouvements tumultueux de la foule soulevé.^^-Nous suivons ainsi le double courant ^ l'histoire, celui qui entraîne en haut les classes élevées et celui qui emporte à leur suite, qu'elles le veuillent ou non, les masses populaires. Il n'y a pas, dans les drames historiques de Shakspeare, une seule action des rois, des princes ou des ministres, dont le contre-coup ne se fasse sentir jusqu'aux derniers rangs de la société.
Richard II a-t-il consumé en plaisirs frivoles le temps qu'il devait donner aux affaires de l'État et abandonné le gouvernement à d'indignes favoris qui ont pillé les provinces, aussitôt le bon sens populaire le juge et prévoit les malheurs qui résulteront de sa conduite. C'est un jardinier qui , en sarclant la terre , tire de l'histoire du roi une leçon morale et apprend à son ouvrier à ne pas faire comme le prince. Richard II a laissé pousser autour de lui les mauvaises herbes et celles-ci ont bientôt étouffé les bonnes. Le bon cultivateur s'y prend autrement : il arrache toutes les plantes nuisibles et il donne ainsi l'air et la vie à celles qui servent à la nourriture de l'homme.
Quand Edouard IV meurt, les bourgeois de Londres appréhendent les plus grands malheurs, ils sentent peser sur eux la lourde main du duc de Glocester, qui sera Richard III , et ils se communiquent leurs inquiétudes tout bas quand ils se rencontrent au coin des rues ou sur le pas de leurs boutiques. « Malheur au pays qu'un
enfant gouverne ! » s'écrie l'un d'eux. C'est là un mot profond qui résume la situation.
Dans Henri VIII^ nous assistons à toutes les fluctuations de l'opinion populaire et nous voyons comment la foule passe, avec une extrême mobilité, de l'abattement à la joie. Lorsque Buckingham est condamné, chacun le plaint et se voile la figure, en annonçant de mauvais jours ; on accueille aussi , avec tristesse, la nouvelle du divorce delà reine Catherine. Mais ces impressions sont fugitives. La pompe du couronnement de la nouvelle reine, Anne de Boleyn, sufiit pour distraire les esprits et les faire passer de l'inquiétude à la joie. Les bourgeois oublient toutes leurs appréhensions pour jouir de la beauté du spectacle ; ils attendent, bouche béante, le passage du cortège royal, ils font entendre-, par intervalles, des acclamations bruyantes et ils ne savent ce qu'ils doivent admirer le plus de la magnificence du roi ou de la grâce de sa compagne.
Shakspeare connaît cet être mobile et capricieux qu'on appelle le peuple , et il le peint tel qu'il l'a vu. Mais les impressions populaires ne sont chez lui que le fond du tableau ; il les garde pour le lointain et il ne met sur le devant de la scène, en pleine lumière, que les grands personnages qui ont un nom et qui ont joué un rôle historique.
Ceux-ci appartiennent à l'aristocratie ; ils représentent cette noblesse indisciplinée, mais énergique, qui a fondé les institutions de l'Angleterre et qui les conserve. Il y a
parmi eux des grands seigneurs, des prélats et des princes du sang. Leur trait commun , c'est la fierté de la race et l'indépendance du caractère. Ils ne se ressemblent pas néanmoins ; quoique vivant dans le même temps et dans les mêmes conditions sociales, ils pensent et ils agissent en hommes qui tirent de leur propre fonds les motifs de leur conduite. Chacun d'eux fait ce que lui inspirent ses sentiments, ses passions ou son devoir, sans imiter ses voisins et sans se soucier de l'opinion. Ils mettent déjà en pratique le selfgovernment qui distingue les Anglais des autres peuples de l'Europe. Il n'y a chez eux ni esprit de classe, ni convention qui aient assez de puissance pour enchaîner la liberté individuelle. L'individu est plus important que la caste. On le voit assez par l'histoire.' Les longues guerres civiles de l'Angleterre ne sont pas des luttes de principes ou de classes, mais le résultat de l'antagonisme des hommes. Les adversaires y combattent, non pour faire prévaloir des idées, mais pour l'emporter les uns sur les autres et pour gouverner chacun à leur tour. C'est une arène où se déploie la force individuelle et où le prix appartient au plus habile, au plus entreprenant, et au plus résolu.
S'il n'y a pas là matière à ces considérations générales par lesquelles la philosophie de l'histoire groupe les faits et éclaire la destinée des peuples, la tragédie du moins y trouve un aliment que ne lui offriraient pas des scènes plus importantes aux yeux du philosophe. Elle y rencontre de grands caractères , et comme c'est surtout la nature humaine qu'elle étudie , elle peut choisir, parmi les personnages qui ont joué un rôle important, les physionomies les plus^ originales ou les plus tragiques. Shakspeare a ainsi dégagé sans peine de la masse
confuse des événements quelques types de grands seigneurs, dont il a fait des acteurs importants de ses drames. Il serait peu intéressant de les citer tous. Il suffit d*en connaître quelques-uns pour admirer la variété des portraits que trace le poëte. A chacun il attribue des qualités différentes, sans s'écarter ni de la vérité historique, là où elle est certaine, ni de la vraisemblance, là où elle manque.
Il représente , dans Richard 11^ le chevalier sans peur et sans reproche du moyen âge, Thomme de guerre pour qui riionneur est tout et dont le mâle langage ne respire que des sentiments héroïques. C'est Thomas Mowbray, duc de Norfolk.
Accusé injustement de haute trahison par Bolingbroke, ce fier gentilhomme en appelle au jugement de Dieu, suivant l'usage du temps, et défend son innocence les armes à la main. Les instances du roi qui craint de voir couler un noble sang ne peuvent le détourner de combattre, il refuse de tendre la main à son accusateur et il ne peut consentir à une réconciliation , tant que son injure n'est pas lavée. Au moment d'entrer en lice, il n'éprouve qu'une allégresse intrépide et il s'agenouille avec calme devant son souverain, en disant: « Aujourd'hui va vivre ou mourir, fidèle au trône de Richard , un loyal gentilhomme. Je vais au combat aussi content que si j'allais à une fête. » C'est là un caractère simple, sans nuances et qui n'a que des qualités chevaleresques.
Shakspeare eh a conçu de plus complexes et de plus dramatiques. Il met en scène, par exemple, deux ducs de Buckingham , tous deux vivant à des époques différentes, et, quoique fort dissemblables, dignes d'un égal intérêt.
Le premier est le complice de Richard III ; il aide ce rusé politique à s'emparer du trône, et il professe, comme lui, la maxime de Tindifférence des moyens. Dépourvu de tout préjugé, même de tout scrupule, il ne partage aucune des superstitions de son temps, il méprise la malédiction qui fait trembler ses amis, il ne croit à aucune intervention surnaturelle dans les affaires de ce monde et il n'a confiance qu'en lui-même , en son énergie et surtout en son habileté. C'est le type du courtisan adroit qui veut faire sa fortune, à travers tous les obstacles, et qui, poursuivant -son but avec persévérance, ne s'inquiète pas du mal qu'il commet en chemin. Il est partisan déclaré du succès et toujours disposé à épouser la cause de celui dont il espère une récompense. Du vivant d'Edouard IV, il lui a promis fidélité, ainsi qu'à ses enfants ; mais, après la mort du roi, il se tourne vers le soleil levant et il devient le séide de Gloster dont il prévoit la future grandeur. Il sert les projets de l'usurpateur avec un zèle intéressé et avec l' arrière-pensée de travailler pour son propre compte. Perfidie et violence, il met tout au, service du nouveau maître qu'il s'est donné . n se charge d'entraîner les enfants d'Edouard à la Tour où ils seront enfermés. C'est lui qui harangue le peuple de Londres, pour obtenir des voix en faveur de Gloster, qui fait crier dans les rues : Vive le roi Richard III I par des partisans affidés, qui trompe le Jord-maire et qui joue, avec le régent, la comédie hypocrite dans laquelle celui-ci refuse la couronne qu'on lui offre, pour des motifs de piété. Il fait semblant de croire à la dévotion et aux scrupules de Richard, il le supplier au nom du peuple, d'accepter le pouvoir, il presse les magistrats municipaux d'insister, et, quand il a réussi à le décider,
il feint d'avoir remporté une victoire diflScile qui doit combler de joie la nation.
Mais la destinée même de Buckingham est un exemple de la vanité de l'ambition et du peu de fond qu'il faut faire sur l'habileté humaine. Ce comédien consommé, qui sait au besoin affecter la gaieté ou la tristesse, qui a, quand il le veut et quelles que soient ses secrètes préoccupations , le sourire sur les lèvres ou des larmes dans les yeux, qui trompe tout le monde et qui espère élever sa fortune sur la ruine de celle des autres, trouve néanmoins son maître en politique et se laisse tromper à son tour par un plus habile que lui. En s' associant à un scélérat, il s'est engagé tristement à le suivre jusqu'au bout, et le jour où il recule, il est sacrifié. Il n'a plus le droit d'avoir ni hésitation, ni scrupule, ni sentiments personnel§. Gloster, qui s'est servi de lui, comme d'un instrument docile, ne lui conserve sa faveur qu'à condition de le trouver toujours prêt à tout entreprendre pour son service. Après lui avoir demandé la couronne des enfants d'Edouard, il lui demande leur vie, comme la conséquence du pacte secret qui a été conclu entre eux.* Buckingham, moins endurci que son complice, Tiésite à répondre , et cette incertitude est son arrêt de mort. 11 est pris) condamné à mort et livré au bourreau, sans que le tyran qu'il a fait monter sur le trône daigne le voir et l'entendre. Il se repent alors et il comprend de quelles chimères il s'est nourri, à quels vains projets il a consacré une vie qui aurait pu être noblement employée et utile à son pays. Il avoue en même temps qu'il est coupable, puisqu'il s'est parjuré, et qu'il a mérité son sort. « Le crime, dit-il, est puni par le crime et l'injustice par l'injustice. »
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C'est ainsi que le poète, fidèle à l'esprit des Moralités d'où le théâtre anglais est sorti, tire en général une leçon morale des événements et de la conduite de Sf s principaux personnages.
n a mis en scène, dans Henri VIII, un autre Buckingham, non moins malheureux que le premier, quoique vertueux. Celui-ci est un exemple de ce que peut souffrir l'innocence persécutée. Son seul crime est de conserver la dignité de son nom et de sa race, de ne pas vouloir s'humilier devant le cardinal Wolsey, favori du roi, et de juger les actions du ministre avec la liberté d'un honnête homme, tandis que tous les courtisans les admirent avec servilité. Il compte sur son rang, *sur ses services et sur son dévouement à la royauté, pour être à l'abri de toute violence. Mais son ennemi est plus fort que lui. On l'accuse d'avoir comploté la mort du souverain, on invoque contre lui le témoignage de son intendant qui a été gagné, on ne lui permet pas de se défendre, il est arrêté, conduit à la Tour, avant d'avoir été entendu, et cette accusation banale, mais qui réussit presque toujours sous le règne des princes absolus, parce qu'ils ne pardonnent pas à ceux qui ont une fois menacé leur vie ou leur pouvoir, le fait condamner à mort. Il n'a point à se repentir, comme le complice de Richard III, et le poète nous donne, par sa bouche, une leçon différente. Il nous apprend comment un homme de bien, injustement frappé, doit mourir, quelle dignité il peut encore porter sur l'échafaud, et quels sentiments conviennent à une âme chrétienne, dans cette suprême épreuve. Il faut citer le discours que Bucklngham adresse au peuple, avant de mourir, comme un modèle de résignation courageuse et de piété véritable.
DRAMES HISTORIQUES. 16â
« Vous tous, bonnes gens, qui êtes venus si loin pour vous apitoyer sur moi, écoutez ce que j'ai à vous dire; après quoi, rentrez chez vous et oubliez-moi. J*ai été aujourd'hui condamné comme traître, et c'est à ce titre que je dois mourir. Cependant j'en prends le ciel à témoin, que ma conscience me tue en même temps que la hache me frappera, si je ne suis pas un sujet fidèle! Je n'en veux nullement à mes juges de ma mort ; en l'état de la cause, ils ont bien jugé. Mais quant à ceux qui ont voulu me faire mourir, je pourrais leur souhaiter d'être plus chrétiens ; qu'ils soient ce qu'ils voudront, je leur pardonne de tout mon cœur. Cependant qu'ils ne se glorifient pas dans le mal et qu'ils n'élèvent pas l'édifice de leur méchanceté sur la tombe des grands ! car alors mon sang innocent crierait contre eux. Je n'ai jamais espéré que ma vie serait pr'olongée en ce monde et je ne veux pas le demander, quoique le roi ait plus de miséricorde que je n'ai pu commettre de fautes. 0 vous , en petit nombre, qui m'aimez et qui osez pleurer Buckingham, vous ses nobles amis et ses compagnons, pour qui seuls il lui est amer de mourir, parce qu'il se sépare de vous, venez avec* moi, comme mes bons anges jusqu'à ma mort ; et, quand la hache, qui doit faire entre nous un long divorce , tombera sur moi , que vos prières composent toutes ensemble une douce offrande et portent mon âme vers le ciel M »
Shakspeare aime les sages, mais il aime encore mieux
les héros. Aussi le portrait le plus brillant qu'il ait tracé
dans sa longue galerie de grands seigneurs est-il celui
du vaillant Hotspur, fils du comte de Northumberland,