‹ ShakespeareChapitre 51 sur 137 · King John, act. m, se · texte numérisé non relu

King John, act. m, se

toutes leurs terres, et qu'il fait condamner à mort le duc de Buckingham, dont le seul crime est d'avoir mal parlé du ministre. La reine elle-même, la vertueuse Catherine d'Aragon, est sacrifiée à l'ambition de Wolsey et tombe pour avoir pris le parti de ses ennemis.

Le succès de cette politique et surtout l'ascendant qu'exerce un conseiller sur un roi aussi absolu que Henri VIII ne s'expliquent que par une grande habileté et par une grande vigueur d'intelligence. Shakspeare met en relief ces qualités du cardinal, mais il ne les admire pas plus que de raison, et il montre aussi quels sont les petits côtés de l'ambition et par quelles misères se trahit toujours l'infirmité humaine. Ce ministre de Dieu a besoin, pour conserver son pouvoir, de faire périr un innocent et de trahir une femme. Cet homme si habile, qui surveille toutes ses actions, n'est pas assez maître de lui pour contenir le dépit que lui cause l'avènement d'une favorite, il écrit au pape à ce sujet et sa lettre s'égare ; il a l'imprudence de dresser, par vanité, un état des immenses richesses qu'il a acquises et il laisse ce document compromettant se glisser dans uneliasse de papiers qu'il présente aii roi. Ainsi, malgré toute sa finesse, il se perd par sa propre faute et il fournit contre lui des armes plus terribles que celles que pourraient employer ses ennemis. Quel échec pour la science du diplomate et quelle leçon pour ceux qui ne doutent pas de leur habileté! Un hasard, un accident imprévu, une minute d'oubli dérangent les calculs les mieux combinés.

Wolsey n'est cependant pas un homme vulgaire. Ses défauts mêmes ont de la grandeur. Sa puissante intelligence résiste aux coups du sort et il tombe du pouvoir avec une dignité qui n'appartient qu'au génie. Un par-

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venu faiblit, à Theure de la chute, parce qu'il ne trouve dans ses propres sentiments aucune force intérieure qui le soutienne. Le cardinal, qui n'a jamais été au-dessous de sa fortune, supporte son malheur avec le courage d'une âme qui se sent supérieure aux événements. Il tient tête aux nobles qui tout à l'heure s'humiliaient devant lui et qui maintenant l'accablent de leurs injures ; il leur répond avec une fierté calme qu'aucune insulte ne peut troubler. Il se voit, sans pâlir, dépouillé de ses honneurs et de ses biens, il entend l'arrêt qui le condamne à quitter la cour et il regarde intrépidement l'abîmé qui s'ouvre sous ses pas. S'il laisse voir une trace d'émotion, ce n'est point quand il apprend sa disgrâce, c'est quand il reçoit d'un de ses serviteurs un témoignage touchant de son dévouement.

Shakspeare a rendu cette situation en peintre consommé du cœur humain. Il écarte tous les voiles dont il a enveloppé jusque-là le caractère de Wolsey ; à l'heure où il n'est plus question ni de vanité, ni de manèges, ni de rêves d'ambition, il ouvre le cœur de l'homme et il le montre à nu, tel que l'ont laissé les événements. Il y a, dans les replis de l'âme la plus corrompue par la fortune, une partie que n'entame point l'influence extérieure des choses et où se réfugient lés délicatesses de la sensibilité; c'est celle-là que le poëte nous fait entrevoir. Le cardinal, qui s'était armé d'une fierté impénéttable contre les sarcasmes de ses ennemis, s'attendrit peu à peu quand il reste seul avec son ancien serviteur, et qu'il entend les protestations de fidélité de celui-ci. x\lors l'homme véritable, dont les sentiments intimes ont été jusqu'ici refoulés par l'ambition, par l'habitude des calculs politiques et par la dissimulation, qui est la seconde

nature du courtisan, reparaît enfin et rejette loin de lui le masque qui a caché ses trkits. Ce n'est plus le ministre puissant que nous avons sous les yeux ; c'est le prêtre, humilié par l'expérience de la vie, et forcé, par le malheur, à faire un retour salutaire sur lui-même. Lui, dont les yeux sont restés si longtemps secs et le cœur fermé aux impressions douces, il se prend à pleurer en voyant qu'il est encore aimé, et que, parmi tous ceux qui le servaient, il y en a un du moins qui lui reste fidèle. Sous l'empire de cette émotion soudaine, son langage autrefois si altier retrouve les .accents affectueux et élevés qui conviennent au ministre de l'Eglise.

« Essuyons nos yeux, dit-il, et en ce moment suprême, enteûds-moi, Cromwell. Lorsque je serai oublié, comme je dois* l'être, lorsque je dormirai sous le marbre froid et insensible, où il ne sera plus désormais question de moi, dis ce que je t'ai appris; dis que Wolsey, qui avait jadis marché dans les sentiers de la gloire et sondé toutes les profondeurs, tous les écueils du pouvoir, a tiré pour toi, de son naufrage même, un moyen de t'élever, un moyen sûr et certain, quoique ton maître l'ait négligé. Remarque seulement ma chute et ce qui l'a causée. Cromwell, je t'en conjure, rejette loin de toi l'ambition. C'est par ce péché que sont tombés les anges. Comment l'homme, l'image de son Créateur, pourrait-il espérer de réussir par elle? Ne t'aime toi-même qu'après tous les autres ! Chéris les cœurs qui te haïssent I La corruption n'obtient pas plus de succès que l'honnêteté. Sois juste et ne crains rien I Ne travaille que pour ton pays, pour ton Dieu et pour la vérité I Alors, si tu tombes, ô Cromwell, tu tomberas en martyr et tu seras béni ' . »

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