‹ Shakespeare en Russie, 1748-1840 (étude de littérature comparée)Chapitre 10 sur 41 · XXIX · texte numérisé non relu

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fragment de traduction littérale. ^ Il montre le développement graduel de la jalousie d'Othello. " ardent comme son soleil torride, puissant, noble, mais irritable comme un lion d'Afrique, ouvert comme la vaste steppe, mouvant comme ses sables soulevés par une brise légère ". Il oppose le dramaturge qui regarde à la loupe et domine le monde à l'adaptateur qui a fait d'Othello un hurleur furieux, de Desdémone une étourdie larmoyante, d'êtres humains des poupées et qui transforme en déclamation bruyante et vide une action dramatique vivante, une langue simple, forte, variée selon les mouvements des sentiments.

Plus tard, dans son Histoire de la poésie^ Chevyrev expose le développement de la langue anglaise, améliorée par Chaucer et Spenser, la formation de l'esprit national, la naissance de la chronique dramatique, perfectionnée par " le génial empirique " Shakespeare, qui fait réellement revivre le passé en des tableaux pleinement vivants. Il note que l'humour est un inséparable élément de la fantaisie britannique ; il découvre dans toutes les œuvres du dramaturge la trace d'une riche expérience personnelle, et dans la poésie anglaise en général le miroir de la vie. Mais s'il loue la force et la beauté de la langue lorsqu'elle exprime " la simple nature, " il remarque que le style recherché, les métaphores bizarres, les jeux de mots la gâtent lorsqu'elle veut se faire " poétique ".

' 1828. X. Le fragment est la scène 3 de l'acte III.

\J Ateneï traduit l'étude de Guizot sur la vie et la poésie de Shakespeare ^ et la nouvelle de Tieck, La vie du poete^ dans laquelle figurent les paroles prophétiques de Marlowe. Il imprime une saynète du prince Chakhovskoï, Mercure en sentinelle^ où l'on voit tour à tour les genres littéraires demander accès au Parnasse. Lorsqu'apparaît la Muse de Shakespeare, Mercure lui dit : " Je reconnais en toi les beautés de toutes les Muses ; la foule des gens attachés obstinément aux classiques modernes peut discuter avec moi ; mais toi, va directement à Apollon, sur la cime... " Toutefois le dieu a quelques scrupules à la vue de l'accoutrement irrégulier de la Muse ; celle-ci réplique :

" Peut-être ne suis-je pas tout à fait décemment vêtue, mais Shakespeare m'a parée à la lueur de l'aube ; honte à qui, au milieu du jour, imiterait ma toilette négligée ! " Elle dit encore : " Souvent un adorateur partial idolâtre et exalte sa propre monstruosité dans mon visage, bien qu'il ne me ressemble nullement.... Tu dois savoir que je suis venue au monde par un jet soudain du volcan d'une âme de flamme, sans aucune règle conventionnelle. Ne me retiens donc pas par des conventions. "

Mercure l'envoie à la cime et elle s'écrie :

" Tout est à moi depuis les flancs de la terre jusqu'au monde céleste. "

L'y^/^;z« consacre, en 1830^ une longue étude

^Novembre-décembre, p. 127-177.

aux drames historiques de Shakespeare, dont il met en relief la haute impartialité, le réalisme et la profondeur; tandis qu'Eschyle concevait la destinée hors de l'homme, le poète anglais la cherche dans le cœur humain. A l'appui de ces assertions sont cités des extraits de Richard 11^ King John^ Kmg Henry IV^ King Henry F, King Henry F7. C'est aussi la philosophie de la guerre des Deux-Roses que I. Kroneberg cherche dans ces représentations gigantesques de l'histoire britannique, ^ Mais il admire l'auteur de n'avoir jamais sacrifié l'intérêt poétique à la stricte vérité historique, et d'avoir su à la fois dans Henry VHI flatter la reine Elizabeth et présenter des tableaux " hardis " et " majestueux. " *

En mars 1829, dans le Damski Journal^ un " Rêveur " qui prend pour épigraphe de son article : Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point^ demande ironiquement ce que Shakespeare serait si son génie avait été enchaîné par le classicisme.

Les Sêvernye Tsvêty^ donnent une traduction en vers de la scène II du deuxième acte de Romeo and Juliet, fidèle, harmonieuse, mais manquant de vigueur et de fraîcheur. L'année suivante, * elles joignent à la première scène de l'acte III, un bref

' (Moskovski Telegraf, 183c, XXXI.

- Télescope, 1832, Henry FUI.

' 1 S29, pp. 194-207.

* 1830, pp. 108-123.

commentaire de Pouchkine. C'est là aussi que l'élégiaque I. I. Kozlov soupire son invocation à l'ombre de Desdémone : ^

Desdémone, Desdémone,

Loin des alarmes terrestres,

Sortant du nuage à l'horizon, tu nous apparais

Tremblante comme l'étoile de l'amour.

OU redit la chanson : O willow...

La pauvrette, pensive dans une ombre épaisse,

Etait assise soupirant, abattue par le chagrin ;

Chantez-moi le saule, le saule vert !

Elle avait posé la main sur la poitrine.

Et doucement incliné la tête sur les genoux,

O toi, saule, saule, saule vert... *

Un jeune schillerien, A. Rotchev, met en russe Macbeth d'après l'adaptation allemande de Schiller; sa tentative paraît d'abord partiellement dans le Nevski Almanakh^ ^ où l'on voit, à l'acte III, le portier chanter, parler en vers et prier de façon édifiante, puis en entier sous ce titre singulier : Macbeth^ tragédie de Shâkspeare des œuvres de Schiller. * La Literatournaïa Gazeta ^ fait gorge

' 1830. Epigraphe : Hast thou prayed ? ^ 1 8 3 1 . Romance de Desdémone.

' I 830, pp. 308-320.

■• i8 3oS'-Pétersbourg.

^ 1830, 22 novembre.

chaude de ce titre et de l'exécution. Le Moskovski Telegraf^ ^ plus condescendant, profite de la circonstance, pour décrire à nouveau son idéal "presque irréalisable " de la traduction parfaite. C'est d'ailleurs un sous-titre analogue qu'en 1829 Lermontov, alors âgé de quinze ans, donne à son fragment: Les trois sorcières (du Macbeth de Fr. Schiller). Ces trente-huit vers contiennent l'épisode très moral du pêcheur d'abord pauvre et heureux, qui, enrichi par la découverte d'un trésor, perd le goût des chansons, le repos et le bonheur, puis retombant dans la misère, glisse au brigandage, au crime et au suicide.

Macbeth était à la mode. Vrontchenko s'y vouait et envoyait au Telegraf en 1829 la scène des sorcières de l'acte IV. La Literatournaïa Gazeta^ dans ses Pensées sur Macbeth, ^ approfondissait le sens du drame, sans nier la difficulté d'apporter des vues nouvelles après Lessing, Goethe et Schlegel ; Hamlet, y disait-on, est un sujet inépuisable de réflexions pour les esprits profonds, Macbeth frappe aussi bien les savants que les ignorants, les libres romantiques que les plus serviles partisans du classicisme français, Hamlet est surtout philosophique, Macbeth est l'œuvre du " premier et peut-être du plus grand poète romantique ".

On y explique la beauté de trois endroits qui, à

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