‹ Shakespeare en Russie, 1748-1840 (étude de littérature comparée)Chapitre 9 sur 41 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Vrontchenko, en adressant un fragment à Polevoï, écrivait au contraire qu'il avait " traduit vers par vers, et même souvent, là oii la ressemblance des langues le permettait, mot à mot. ^ Il exposait plus tard avec ampleur son système dans sa préface.

1° Traduire vers par vers, la prose par la prose, le plus près possible de l'original, sans changer ni les pensées ni leur ordre, même aux dépens de l'harmonie des vers russes.

2° Etre fidèle dans les expressions, sans cependant offenser la bienséance et la décence ; souvent un mot bas dans l'original, brutal même au temps de Shakespeare, a, en russe, une expression correspondante encore plus basse, insupportable à l'oreille la moins sévère, dans ce cas j'ai préféré le remplacer par un autre plus noble. Par là, il est vrai, quelques tableaux peu nombreux ont perdu leur coloris, mais c'est un mal nécessaire, si c'est un mal.

3*^ Rendre les jeux de mots, même aux dépens de la fidélité de la pensée, si cette pensée par elle-même est insignifiante.

4° Dans les endroits obscurs et douteux, prendre conseil de tous les commentateurs et suivre l'explication la plus vraisemblable.

5^ Traduire librement quelques fragments d'anciennes poésies intercalés dans la tragédie. Certains vers, par exemple dans le chant du fossoyeur, n'ont absolument aucun sens ; peut-être Shakespeare a-t-il voulu montrer comment les ignorants déforment en chantant les ballades

1 Lettre du 13 novembre 1827, citée dans Kozmine, Otcherki iz istorii rousskago ro7nanti'Z7yia, p. 517.

devenues populaires, cela ne pouvait amuser que ses contemporains.

6^ Mettre dans les remarques tout ce qui peut servir à l'explication du texte : les opinions et les hypothèses des commentateurs, les détails historiques, les jeux de mots et les autres endroits de l'original qui, pour quelque raison, ne sont pas traduits strictement. Mais je n'ai pas jugé nécessaire d'indiquer tous les écarts insignifiants dans les expressions et les tournures. "

Vrontchenko faisait encore remarquer que seuls les Allemands possédaient une bonne traduction de Shakespeare, les Français n'en ayant qu'une en prose, incomplète et infidèle. Il donnait une biographie du poète empruntée à Augustine Skottowe, passait en revue les principales éditions, puis s'essayait à une analyse psychologique de Hamlet, prenant ÏVilhelm Meister pour " fil d'Ariane ", et mettant en lumière, comme Gœthe, la leçon morale de la pièce, le châtiment du crime qui entraîne, comme dans la vie parfiDis, la condamnation d'innocents.

En commentant le texte, il est d'une prudence extrême. S'il rend This quarry cries on havoc par " O terrible spectacle " ! et The rest is silence par " Sur le reste, silence 1 " il ajoute pour l'un : " Le véritable sens de ces mots ne paraît pas avoir été découvert, " et pour l'autre : " Cela n'est pas très clair. "

Malgré la solennité d'une langue plus " littéraire " que propre au théâtre, malgré les scrupules

qui remplaçaient sheets par " couche " ou Now cracks a noble heart\ par : " Il est dans les souffrances de la mort ", la version de Vrontchenko était le premier essai véritablement consciencieux, où se reflétât, sans déformation sensible, l'esprit et la poésie de l'original.

Mais par ses qualités même d'exactitude laborieuse, qui plaisaient aux initiés, elle ne pouvait séduire le grand public, ni même être jouée avec quelque succès. Aussi le Moskovski Telegraf conûnuait-il à réclamer un Hamlet russe qu'on pût substituer à la pièce " fade, ennuyeuse, lourde, sans action et barbare " de Viskovatov, et où l'acteur Motchalov pût donner toute sa mesure. ^

En face du Moskovski Telegraf^ Pogodine avait, en 1827, fondé le Moskovski Fêstnik^ organe dévoué à la philosophie allemande et particulièrement à Schelling. Là on traduit les passages de Wilhelm Meister relatifs à Hamlet^ on expose l'influence considérable exercée par Shakespeare sur Goethe, on déclare honteux qu'aucune tragédie du poète ne soit encore directement traduite en russe de l'original. S. Chevyrev écrit que si les anciens avaient connu Shakespeare, ils l'eussent mis audessus de Prométhée. Pour faire connaître le véritable Othello et le vena^er de la '' déformation " de Ducis, et des " absurdités " de Veliaminov, il en donne une longue analyse, qu'il fait suivre d'un

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