XXXVII
» Ibid. XXXIX.
' Lettre du 28 août 1824. En 1823 Katenine avait joué deux fois chez les Golitsyne le rôle de Shakespeare amoureux (Lettres, Rcusski Arkhi'V, 1893, avril.)
l'époque romantique i6i
avoir lu les Pensées sur Macbeth^ Katenine se gausse du " quidam qui a d'abord trouvé dans la pièce trois sottises, puis changé d'avis, deviné qu'il est luimême sot et Shakespeare intelligent, et communiqué cela à l'univers. " ^ Selon lui, les paroles du médecin, à l'acte IV, sont une simple flatterie de Shakespeare à l'égard de Jacques I, guérisseur d'écrouelles.
Dans ses Réflexions et examens^ véritable cours de littérature comparée, il reconnaît à Shakespeare un don inné égal à celui d'Euripide, mais il lui dénie les " connaissances ", le goût raffiné et la patience sans lesquels aucun génie ne peut égaler " la Melpomène athénienne ". Il insiste sur les emprunts que l'auteur de Titus Andronicus^ Cymbeline^ Measure for Measure^ " une de ses meilleures pièces ", a faits à la poésie italienne. Il défend l'unité, première règle de tous les arts. Citant les vers par lesquels, dans King Henry V^ le chœur annonce que la scène va être transportée à Azincourt,
And so our scène must to the battle flj', il trouve que cet aveu fait grand honneur au sens esthétique du poète, à sa connaissance innée des règles, et prouve que celui-ci, comme Lope de Véga, a écrit souvent contre son propre goût, pour satisfaire ceux dont l'argent soutenait le théâtre. Il insiste sur le style particulièrement soigné des discours du chœur. Il cite l'exemple de Macbeth
' Lettre du i8 février 1830 à N. I. Bakhtine {Roussi^aia Starina, août 191 1).
l62 SHAKESPEARE EN RUSSIE
pour démontrer que le meurtre exécuté loin des yeux des spectateurs agit plus fortement sur l'imagination que celui qui aurait lieu sur la scène. Par contre, il estime que, si l'on reproche aux classiques français d'avoir introduit dans la représentation de l'antiquité la vie de Versailles, on peut aussi justement critiquer Shakespeare d'avoir nourri de " pudding et de roastbeef " ses " habitants du midi ". Il explique par les exigences de la foule du XVP siècle la coexistence dans ses drames de deux moitiés, l'une noble et nécessaire, l'autre caricaturale et inutile à l'action. Il hésite à décider si les tragi-comédies, au nombre desquelles sont "beaucoup des meilleures œuvres de Shakespeare", peuvent être écrites alternativement en vers et en prose ; car il faut pour cela " une extrême prudence et un rare talent". Il accorde toutefois qu'en dehors de toutes les écoles, celui qui sait peindre les mœurs, les sentiments, les passions fidèlement, fortement et avec chaleur, mérite les louanges des connaisseurs, et que, sous ce rapport, Sophocle, Shakespeare et Racine ont également conquis l'immortalité.
Ce n'est donc pas Shakespeare lui-même qu'il combat, c'est l'école dramatique qui lui a pris ses libertés et ses défauts, mais non son génie. C'est elle qu'il vise encore en traduisant la poésie de Schiller, L! ombre de Shakespeare^ parodie de V Odyssée dont il ne se dissimule pas la faiblesse. ^
1 Œuvres et traductions, pp. 41-42.
l'époque romantique 163
Nadejdine, qui attaque violemment le romantisme et " la comète et le spleen " du byronisme, sans pourtant prendre la défense du classicisme, et qui réclame une poésie nouvelle nationale, définit Shakespeare " le puissant représentant du genre idéal du moyen âge ", et il le laisse généralement à l'écart de ses polémiques, bien que les réserves que lui suggère cet art gothique lui aient valu les railleries de ses adversaires. Celui qui, sous le pseudonyme " Victor Foma Tovarnitski, arpenteur du district de Belebêevo ", compose en 1830 la parodie Sur la tragédie des Grecs^ des Français et des romantiques fait dire à son personnage : " Calderon, Shakespeare, et avant eux les Chinois ont frayé la route qui conduit au chaos. "
En réalité Nadejdine écrivait que les tableaux sinistres et sanglants de Shakespeare ne constituaient pas son plus grand mérite ; et que c'était là cependant ce que ses imitateurs copiaient : " Si l'immortalité est encore accessible aux chagrins, combien doivent s'affliger les ombres majestueuses des Dante, Calderon, Shakespeare, à l'aspect des folies accomplies en leur nom !.,. ^
On voit que, vers 1830, le poète anglais plane au-dessus des partis ; il est déifié. Désormais il aura des admirateurs plus ou moins ardents, mais si l'on excepte quelque Boulgarine qui se lamentera qu'on imite Shakespeare au lieu de le reléguer au nombre des " monuments historiques ", il n'aura plus d'en-
^ Traduit de la Dissertation latine dans le Fêstnik E-uropy, 1830.
nemis. ^ Dans son génie si varié chacun prendra ce qui correspond à ses goûts ; les romantiques impénitents aimeront les tableaux à effets et le lyrisme, les classiques goûteront la finesse de l'analyse psychologique, mais le groupe chaque jour plus nombreux qui cherche à rapprocher la poésie de la vie, verra en lui le maître de vérité et de simplicité. Mais en dépit des témoignages d'une vogue grandissante, ce n'est encore que pour l'élite intellectuelle que Shakespeare est le livre de chevet. Au théâtre on ne le joue que dans les adaptations de Gnêditch, Veliaminov, Viskovatovet Chakhovskoï, tandis que, sans se lasser, le public applaudit les vaudevilles et mélodrames venus de France, les opéras italiens, les drames de Schiller. A la maison on dévore les romans "français" ; mais ce pavillon couvre bien des marchandises. Une saynète en vers, publiée en 1827 dans le Moskovski Vêstnik imagine cet entretien entre un libraire et un "traducteur" qui s'informe de " l'auteur français " à la mode :
LE LIBRAIRE
Parmi les Français ? Walter Scott !
Ses romans se vendent admirablement !