‹ Shakespeare en Russie, 1748-1840 (étude de littérature comparée)Chapitre 19 sur 41 · LI · texte numérisé non relu

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^ 15 août 1833. N" 97.

réussissait qu'à faire prendre en dégoût Shakespeare, qu'elle était illisible, et qu'il était douloureux de voir la langue russe " massacrée, gémissant dans un étau ".

La Sêvernaïa Ptchela ' prit plaisir à ridiculiser cette entreprise indigne de " la plus haute idole de la scène ", du " héros fabuleux ". Elle la qualifie d' " exercice enfantin " dépourvu d'esprit et de sentiment, travail de " copiste maladroit ". Elle appelle ces vers " un anachronisme dans la littérature russe ", des " lignes de cinq pieds " sans harmonie, elle relève des fautes contre la syntaxe, des absurdités, se moque des expressions mylord^ rnylady^ sir conservées en russe, et écrase le tout sous la comparaison avec les traductions de Schlegel, Voss et Benda. Elle conclut qu'il est encore trop tôt pour traduire Shakespeare, qu'il faut d'abord forger une langue russe scénique, et que jusqu'à ce qu'on la possède, ces essais ressembleront à des discours d'enfants précoces, mélange de mots affectés et de conceptions puériles.

C'était là une exagération qui, par-dessus Iakimov, atteignait l'auteur de Boris Godounov, mais qui respectait Shakespeare. La revue avait été plus bienveillante pour un autre essai, dû à l'acteur Iakov Brianski. Celui-ci avait traduit " de l'anglais " Richard III^ ^ et l'avait joué pour son " bénéfice "

1 1833. NO" 116 et 117.

" Non imprimé. Le bruit courait que Brianski n'était pas le véritable auteur de celte traduction, que Panaev attribue à Didlo.

au Grand-théâtre, le 13 janvier 1833, devant un public peu nombreux, mais attentif. La Sêvernaïa ptchela rendait hommage au talent de l'interprète qui " unissait l'art à la nature " dans la déclaration d'amour à Lady Anne, la rencontre avec Marguerite d'Anjou, la feinte renonciation au trône. Elle regrettait que des scènes eussent été écourtées ou supprimées, car " il faut conserver les pièces de Shakespeare comme une médaille ancienne, sans effacer, pour la faire briller, une rouille imaginaire en même temps qu'un type précieux ".

Dans un autre article \ elle mentionnait parmi les scènes applaudies le songe de Clarence et les imprécations de Marguerite d'Anjou. Elle ajoutait: " Notre théâtre a besoin de talent et de poésie. La déclamation française en paroles russes, les romantiques français ne conviennent pas du tout au bon sens russe. Il exige la fidélité, l'âme, la précision, et cherche non des enjolivements conventionnels, mais la vraie beauté dont Shakespeare est un puits intarissable. Mais ce puits est peutêtre un peu trop profond pour certains de nos spectateurs. Beaucoup de choses sont perdues pour eux; et toute la pièce paraissait longue et difficile..." Le journal, pour éclairer ses compatriotes, rap-

Au reste Richard III était-il vraiment traduit " de l'anglais " ? Il est permis d'en douter lorsque l'on connaît les procédés de l'acteur. (Cf. Panaev. Literatournya Fospominarna, et plus bas.) ' 15 février.

pelait l'histoire des Richard et traçait une esquisse du public anglais au XVP siècle.

Le Moskovski Nablioudatel, organe de Chevyrev, étudie Shakespeare " d'après Goethe " ^, expose que le " nouveau drame " substitue à l'antique destin le libre arbitre et analyse les mobiles les plus divers des actions humaines ^, traduit une étude détaillée de Philarète Chasles, sur les mœurs et usages dramatiques du XVP siècle. ^

La Biblioteka dlïa tchtenia^ de Senkovski, revue bourgeoise et conservatrice, conte l'anecdote du jeune Will accusé de braconnage et chansonnant sir Thomas Lucy. Elle donne un article sur L. Tieck, et des pages de Mrs Jameson sur la critique shakespearienne du savant, et sur son talent de lecteur dramatique. ^

Mais ce qui manque toujours, ce sont des traductions à la fois fidèles et scéniques, et qui puissent faire applaudir au théâtre un Shakespeare non déformé. Deux acteurs se sont révélés qui, avec des qualités très différentes, ont chacun une forte personnalité et des partisans fervents. A Pétersbourg, c'est V. A. Karatyguine '\ le " Talma russe " ^, au talent réfléchi, aux intonations longue-

- Mai 1837.

' Ibid., pp. 215-245.

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