CHAPITRE II
Il était réservé à N. Karamzîne, élevé par un maître allemand dans le dédain du classicisme français, ' d'être auprès de ses compatriotes l'avocat le plus éloquent de la gloire de Shakespeare à la fin du XVIIP siècle. Dès 1785 il combat l'ennui qui le ronge à Simbirsk par la lecture du dramaturge. ^ Bien plus, il entreprend une traduction dont il fait grand mystère, mais que son ami Petrov soupçonne devoir, à son achèvement, jeter le désarroi parmi le monde des " auteurs " moscovites, car, dit-il, " ces pauvres gens iront alors quatre fois par jour trouver le directeur des sociétés typographiques et en recevront des réponses désa-
' Cf. la lettre à Lavater, du 14 août 1786, où il rappelle son amour de la langue allemande et de son maître allemand, et où il dit : " Chaque homme raisonnable accordera que les Français sont des fous. "
^ Cf. lettre de Petrov à Karamzine : 5 mai 1785. [Rousski Arkhiv, 1863.) Nous ne savons en quelle langue était faite cette lecture. Il est probable que Karamzine avait le texte anglais mais s'aidait de Le Tourneur.
gréables, à savoir qu'on ne peut imprimer les livres parce que les deux typographies sont occupées à l'impression du Shakespeare russe. " ^ Sa fréquentation du cercle de Novikov, les rapports qu'il eut à Moscou avec le poète allemand du Sturm und Drang^ Jacob Reinhold Lenz, ne pouvaient qu'accroître son admiration pour le dieu des romantiques.
La traduction mystérieuse vit le jour à Moscou en 1787.^ C'était la tragédie Jules César. Elle était précédée d'une préface, datée du 15 octobre 1786, et qui avait la valeur d'un manifeste. Son importance nous fait un devoir de la donner inextenso :
" En éditant cette œuvre de Shakespeare, j'estime presque indispensable d'écrire une préface. Jusqu'ici aucune des œuvres de cet illustre auteur n'a été traduite en notre langue : conséquemment aucun de ceux de mes compatriotes qui ne lisent pas Shakespeare en d'autres langues n'a pu se faire de lui une idée suffisante. On peut dire en général que nous connaissons peu la littérature anglaise. Je ne juge pas à propos d'en dire ici les raisons. Je serai content si l'attention de mes lecteurs ne se fatigue pas de ce que je dirai moi-même sur Shakespeare et ses œuvres.
Cet auteur vivait en Angleterre au temps de la reine Elisabeth et était un des grands esprits dont se glorifient les siècles. Ses œuvres sont des œuvres dramatiques. Le temps, ce puissant destructeur de tout ce qui se trouve
1 Ibid., 20 mai 1785.
' Jules César, en 5 actes, de M^illiam Shakespeare, traductiott de l'anglais, en prose. Moscou, 1787.
SOUS le soleil, n'a pu encore obscurcir la distinction et la grandeur des œuvres de Shakespeare. Presque toute l'Angleterre approuve les éloges donnés à cet homme. Que l'on demande à un Anglais exercé à la lecture ce qu'est Shakespeare : sans aucun doute il répondra: " Shakespeare est grand, Shakespeare est inimitable. " Tous les meilleurs écrivains anglais qui ont vécu après Shakespeare ont étudié avec un grand soin les beautés de ses productions, Milton, Young, Thomson et d'autres auteurs glorieux se sont servis de beaucoup de ses pensées, en les ornant diversement. Peu d'écrivains ont pénétré aussi profondément la nature humaine que Shakespeare, peu ont connu aussi bien que ce peintre étonnant tous les ressorts les plus secrets de l'homme, ses mobiles les plus cachés, la particularité de chaque passion, de chaque tempérament et de chaque espèce de vie.
Tous ses magnifiques tableaux imitent directement la nature, toutes les nuances de ces tableaux étonnent ceux qui les examinent attentivement, chaque classe d'hommes, chaque âge, chaque passion et chaque caractère parlent chez lui leur propre langue. Pour chaque pensée il trouve une image, pour chaque sensation une expression, pour chaque mouvement de l'âme la tournure la meilleure. Sa peinture est forte et ses couleurs sont brillantes quand il veut montrer l'éclat de la vertu ; son pinceau est très flatteur quand il représente le doux mouvement des plus tendres passions ; mais ce même pinceau devient gigantesque, lorsqu'il décrit l'émotion cruelle de l'âme.
Mais ce grand homme, pareil à beaucoup d'autres, n'est pas exempt des reproches piquants de quelques mauvais critiques. Le célèbre sophiste Voltaire s'est efforcé de prouver que Shakespeare était un auteur très
médiocre, rempli de nombreux et grands défauts, il disait : Shakespeare écrivait sans règle, ses œuvres sont à la fois des tragédies et des comédies ou des farces tragico-lyricopastorales sans plan, sans lien entre les scènes, sans unité, un désagréable mélange de sublime et de bas, de touchant et de ridicule, de véritable et de faux esprit, de plaisant et d'inepte ; elles sont remplies de pensées qui sont dignes d'un sage et avec cela d'inepties, qui ne sont dignes que d'un bouffon, elles sont remplies de tableaux qui honoreraient Homère lui-même et de caricatures dont Scarron même aurait honte. J'estime superflu maintenant de réfuter longuement ces idées qui ont pour objet de diminuer la gloire de Shakespeare. Je dirai seulement que tous ceux qui se sont efforcés de rabaisser ses mérites n'ont pas pu ne pas dire, contre leur volonté, qu'il y a en lui beaucoup d'excellent. L'homme a de l'amourpropre, il craint de louer autrui pour ne pas, selon lui, s'abaisser lui-même par là. Voltaire est redevable à Shakespeare des meilleurs endroits de sa tragédie, mais malgré cela il le comparait à un bouffon, et le plaçait plus bas que Scarron ; de cela on pourrait tirer une conséquence très injurieuse pour la mémoire de Voltaire, mais je m'en abstiens, en me rappelant que cet homme a quitté notre monde.
Que Shakespeare n'ait pas observé les règles du théâtre, cela est vrai. La véritable cause en était, je pense, son imagination ardente, qui ne pouvait se plier à aucune prescription. Son esprit planait comme un aigle et ne pouvait mesurer son essor à la mesure du vol des moineaux. Il n'a pas voulu observer ce qu'on appelle les unités, que nos dramaturges actuels maintiennent si jalousement ; il n'a pas voulu resserrer dans des bornes son imagination,
LA RéACTION CONTRE LE CLASSICISME 59
il a regardé seulement la nature, sans se soucier de rien d'autre. Il savait que la pensée de l'homme peut voler instantanément de l'ouest à l'est, de l'extrémité du territoire mongol aux frontières de l'Angleterre. Son génie, pareil au génie de la nature, embrassait du regard le soleil et les atomes. Avec un art égal, il décrivait le héros et le bouffon, l'homme d'esprit et l'insensé, Brutus et un savetier ; son drame, comme l'incommensurable théâtre de la nature, est rempli de variété ; mais le tout réuni compose un tout parfait qui n'a pas besoin de la direction des écrivains dramatiques actuels.
La tragédie traduite par moi est une de ses oeuvres supérieures. Quelques-uns sont mécontents de ce que Shakespeare, ayant appelé cette tragédie Jules César, la continue encore deux actes après sa mort ; mais ce mécontentement paraîtra une erreur si l'on examine tout à fond. César est mis à mort à la fin du 3*^ acte, mais son esprit est encore vivant, il anime Octave et Antoine, poursuit les meurtriers de César, et ensuite les perd tous. Le meurtre de César est le sujet de la tragédie ; toute l'action repose sur ce meurtre.
Les caractères représentés dans cette tragédie méritent l'attention des lecteurs. Le caractère de Brutus est le meilleur. Le traducteur français des oeuvres de Shakespeare ^ en parle ainsi : " Brutus est l'être moral le plus rare, le plus sublime et le plus intéressant. Antoine a dit de lui : voilà un homme! Shakespeare, en nous le retraçant, a pu dire : voilà un caractère ; c'est en effet le plus beau qui ait jamais été mis sur la scène. " ^
' Shakespeare traduit de l'anglais, de'dié au Roi. Paris, 1776, tome I et II gr. 8* (note de Karamzine).
^ Ce passage se trouve dans l'appréciation dont Le Tourneur fait suivre sa traduction de Jules César. (Tome II, p. 380).
6o SHAKESPEARE EN RUSSIE
En ce qui concerne ma traduction, je me suis efforcé surtout de traduire fidèlement en m'efiForçant en outre d'éviter les expressions qui répugnent à notre langue. D'ailleurs que celui qui là-dessus peut raisonner justement raisonne là-dessus. Je n'ai changé nulle part la pensée de mon auteur, estimant cela interdit à un traducteur. Si la lecture de la traduction donne aux amateurs russes de littérature une idée suffisante de Shakespeare, si elle leur procure un plaisir, le traducteur sera récompensé de sa peine. D'ailleurs il est préparé au contraire. Mais l'un ne lui sera-t-il pas plus agréable que l'autre ? Peut-être. "
Si cette préface, ainsi que les références au livre de Farmer Essay on îhe learning of Shakespeare^ ^ et les citations anglaises contenues dans ses lettres ^ indiquent que Karamzine connaissait assez la langue anglaise pour traduire de l'original, il n'en est pas moins vrai qu'il avait contrôlé sa science par celle de Le Tourneur et invoqué, à propos du caractère de Brutus, l'autorité d'un de ces Français qualifiés de "fous"' Il ne s'était pas non plus fait faute d'emprunter à notre compatriote plus d'une idée de sa sentencieuse préface.
La traduction est généralement fidèle et n'a que de rares omissions ; si, en quelques endroits, on découvre l'influence de la version française, en revanche Karamzine garde souvent le mot exact, là où son prédécesseur s'est permis une substitution
' Paru en 1767.
^ Cf. ses lettres à Lavât er, 25 juillet 1787 et 27 mars 1788.
LA RÉACTION CONTRE LE CLASSICISME 6l
" élégante ". Ainsi à l'acte I, scène 3, ^ Le Tourneur fait dire à Cassius parlant de César : " Je suis né libre comme César, tu es né libre comme lui, l'âge a développé en nous la même force... " Karamzine écrit : " Je suis né aussi libre que César, toi aussi ; tous deux nous nous sommes nourris d'une nourriture égale à la sienne... " phrase plus conforme à
I was born free as Cïesar ; so were you : We both hâve fed as well as he ;
dans le discours d'Antoine l'un écrit : " Le bien est souvent enseveli avec leurs cendres ", l'autre : " Le bien est souvent enterré avec nos os ", selon le texte qui porte bones. Il serait facile de multiplier ces exemples ; il faut néanmoins reconnaître l'infériorité du Russe dans les passages de simple conversation ; sa phrase empêtrée d'archaïsmes ne peut suivre le ton alerte de celle de Shakespeare. Nulle part, d'ailleurs, sa prose correcte et volontiers oratoire n'est soulevée par l'inspiration. Quelques notes trahissent ses préoccupations morales ; on a relevé celle qui souligne l'art avec lequel Shakespeare a décrit dans Cassius le tempérament " colérique ", et on y a vu l'écho des discussions maçonniques sur les " tempéraments " ; - on eût pu noter aussi la défense de Lépide contre le dédain d'Antoine à l'acte IV : " Antoine, étant un grand sensuel, pouvait facilement estimer faiblesse
' Scène 2 dans Karamzine, comme dans les éditions anglaises. ■ Polivanov.
d'esprit le fait que Lépide n'était réjoui que par la nourriture spirituelle. "
Karamzine, moraliste, apprécie dans le poète anglais l'observateur de la nature humaine. Dans une ode intitulée La Poésie^ vaste revue du Parnasse, d'Orphée à Klopstock, après avoir dit de l'Angleterre :
La Bretagne est la mère des plus grands poètes
et loué r " inimitable " Ossian, sombre fils de Fingal, il s'exprime ainsi :
Shakespeare, ami de la nature ! qui mieux que toi
A connu le cœur des hommes ? quel pinceau les a peints
Avec un tel art ? Dans la profondeur de l'âme
Tu as trouvé la clef des grands mystères du destin,
Et de la lumière de ton immortel esprit,
Comme d'un soleil, tu as éclairé les chemins ténébreux de la vie!
Toutes les tours dont le faîte se cache aux yeux
Dans le brouillard des nuages, les vastes palais
Et tous les temples orgueilleux disparaîtront comme un rêve.
Au cours des siècles, et l'on ne trouvera plus leur place.
Mais toi, grand homme, tu demeureras inoubliable.
Une note avertit le lecteur que " Shakespeare luimême a dit : "
The cloud-capp'd towers, the gorgeous palaces The solemn temples, the great globe itself, Yea, ail which it inherit, shall dissolve And, like the baseless fabric of vision, Leave not a wreck behind. '
' {The Tempest. IV, i.) On remarquera que la citation ne reproduit pas avec exactitude le texte de Shakespeare.
et la citation est commentée par cette exclamation: " Quelle mélancolie sacrée lui a inspiré ces vers! " Ainsi Shakespeare prend place dans la phalange des " mélancoliques, " si recherchés et admirés à cette époque, et il est le digne prédécesseur non seulement de Milton, qui " arrache par ruisseaux les larmes des yeux " \ mais de Young " l'ami et le consolateur des malheureux. " Quant aux jouissances que donnent les beautés de la nature, c'est Thomson qui les a révélées à celui qui se glorifie d'être son élève et d' " avoir appris par lui à louer le Créateur dans les sombres forêts."
Dans ses Lettres d'un voyageur russe, datées de 1789 et 1790 ^ et pénétrées de l'esprit de J.-J. Rousseau et de Sterne, ^ le nom de Shakespeare se rencontre fréquemment. Dès le premier relai, à Tver, le voyageur a envie de " pleurer son cœur ", " comme dit Shakespeare ; " à Dorpat, il invoque le souvenir de son malheureux ami Lenz * en ces termes : " La profonde sentimentalité sans laquelle Klopstock ne serait pas Klopstock, ni Shakespeare Shakespeare, l'a perdu. " A Darmstadt, à propos de la médisance dont est victime le prédicateur Stark, il s'écrie : " De tout cœur je plains Stark. La bonne renommée est précieuse à l'homme, et
' La Poésie.
' Publiées dans le Moskovski Journal en 1791 et 1792. ' Cf. J. Legras. De Karam%inio Laurentii Sternii et J.-J. Rousseau nostri discipulo. 1897.
* Devenu fou.
avec quelle légèreté nous nous ravissons les uns aux autres ce trésor! O Shakespeare ! qui a connu le cœur humain comme toi ? Qui représente avec plus de persuasion que toi toute la folie de la médisance ? " Il cite, dans le texte, le passage fameux ai! Othello :
Good name in man and woman, dear my lord...
il le traduit en note et conclut emphatiquement : " Les vers d'or de Pythagore paraissent d'airain à côté de ces lignes que tout homme, chrétien ou Turc, Indien ou Africain, devrait inscrire en lettres ineffaçables dans son cœur. " A Zurich, " berceau de la nouvelle physiognomique^ de la métoposcopie^ de la chiromancie, " il entend Lavater lui conter son entrevue avec Necker et les circonstances qui ont amené la retraite du ministre de Louis XVI. Aussitôt il médite sur la destinée de Necker, réduit à se retirer dans un village du Jura après avoir connu la vie active d'homme d'Etat. 11 se le représente " languissant au bruit des vents de la montagne qui ébranlent son habitation solitaire ". Il le voit reprochant intérieurement aux Français leur ingratitude et clamant avec le roi Lear : " Blow, winds !... rage ! blow !... I tax not you, you éléments, with unkindness ; etc.. " et il est prêt à verser des larmes.
A Paris il reprend cette citation, en défiant les connaisseurs du théâtre français de trouver dans Corneille et Racine quoi que ce soit de pareil
à ces vers qui " déchirent l'âme et grondent comme le tonnerre qui y est décrit, et ébranlent le cœur du lecteur. " Il ajoute : " Qui demandera après cela : quel caractère, quelle âme avait Lear ? " La Melpomène française, de Corneille à Voltaire, lui semble noble, majestueuse et belle, mais elle ne touche ni n'ébranle son cœur comme " la Muse de Shakespeare et de quelques Allemands (peu nombreux il est vrai). " Il admire leur goût, leur art exemplaire, mais c'est avec un cœur froid : " Partout le mélange du naturel et du romanesque, partout mes feux, ma foi ^ partout des Grecs et des Romains à la française, qui se pâment dans des enthousiasmes amoureux, parfois font de la philosophie, expriment une pensée en divers mots choisis, et se perdant dans le labyrinthe de l'éloquence, oublient d'agir. Ici le public demande à l'auteur de beaux vers, des vers à retenir ; ils rendent la pièce célèbre et c'est pour cela que les poètes s'efforcent de toute manière d'en multiplier le nombre, s'occupant plus de cela que de l'importance des événements, ou de situations nouvelles, extraordinaires mais naturelles, et oubliant que le caractère se manifeste surtout dans ces cas extraordinaires auxquels les paroles elles-mêmes empruntent leur force. " Il approuvait d'Alembert de dire que ces pièces " sont composées plus pour la lecture que pour le théâtre. "
A Londres, il fait de fréquentes stations devant les " tableaux historiques " réunis dans la " Shake-
speare gallery " de Boydell, et qui illustrent " les meilleures scènes des drames de l'immortel poète." Il se vante de connaître assez sûrement son auteur pour deviner le sujet sans presque avoir besoin de se reporter à la notice. Se promenant au fameux Vauxhall il prend plaisir à y retrouver des tableaux du même genre.
Au théâtre de Haymarket, où jouent l'été les meilleurs acteurs de Covent Gard en et de Drury Lane, il assiste, pour la première fois, à une représentation de Hamîetj mais il en sort si déçu qu'il regrette de l'avoir vue.
" Les acteurs parlent et ne jouent pas, ils sont mal habillés, les décors sont pauvres, Hamlet était en habit noir à la française avec une grosse tresse et un ruban bleu ; la reine était en robe ronde, et le roi en manteau espagnol. Des laquais en livrée apportent sur la scène les décors, posent l'un, chargent l'autre sur leurs épaules, le tirent et cela se fait pendant la représentation. Quelle différence avec les théâtres de Paris ! J'étais fâché contre les acteurs, non pour moi, mais pour Shakespeare, et j'admirais les spectateurs qui restent assis tranquillement et écoutent avec la plus grande attention ; de temps en temps même ils applaudissent. Devinez quelle scène a agi le plus vivement sur le public ? celle oii on creuse la fosse pour Ophélie, et où les ouvriers, jouant sur les mots, disent que le premier noble a été Adam " the first that ever bore arms ", et ainsi de suite... Seule Ophélie m'intéressait ; une jolie actrice bien habillée et touchante dans les scènes de la folie, elle me rappelait Dugazon dans Nina et chante très agréablement... "
Il déplore l'absence de Mrs Siddons et va se consoler à l'opéra italien.
Plus loin, examinant les " particularités " de la littérature anglaise, il fait ressortir la richesse de sa poésie descriptive, le talent de ses romanciers, Richardson, Fielding, et de ses historiens, Robertson, Hume, Gibbon, mais il ne reconnaît qu'un auteur dramatique anglais supérieur, Shakespeare. Les autres, sans en excepter Addison dont le Caton a d' " insupportables " scènes d'amour, n'ont pris au maître que son homhast et non son génie. Quant aux auteurs comiques, il a depuis longtemps condamné leur grossièreté qu'il contraste avec la délicatesse de Molière.
Dans l'abbaye de Westminster, il s'arrête devant la tombe du "glorieux" Dryden, passe rapidement à côté du monument de Chaucer, qui écrivit " des contes indécents ", donne un long regard à Ben Jonson, Spenser, Butler, Milton, Gray et arrive au dieu : " Pliez les genoux, voici Shakespeare ! Il est debout, comme vivant, dans le costume de son temps, appuyé sur un livre, dans une profonde rêverie... Vous reconnaissez le sujet de sa méditation en lisant l'inscription suivante, prise de son drame The Tempest...'' Et il donne une traduction en vers du passage " The cloud capp'd towers..'\ déjà introduit dans son ode L.a Poésie.
De retour au pays russe, Karamzine manifeste encore son intérêt pour Shakespeare par les articles et les vers qu'il publie dans différentes
revues. A propos à'Emilia Galoui, qu'il loue avec enthousiasme, il compare le rôle de Marinelli à celui de lago ^ ; lorsqu'on représente au théâtre de Moscou une adaptation du Cz'^y, il fait ressortir les invraisemblances de la pièce et redit la supériorité de Shakespeare. Il compare la tragédie française à un beau jardin régulier, où l'on se promène agréablement, mais où l'on cherche vainement quelque chose d'absent, tandis que l'âme reste froide : au contraire les œuvres de Shakespeare, " comme celles de la nature, nous charment par leur irrégularité même et agissent sur l'âme avec une force indescriptible ". ^ Dans une épître à Dmitriev, il envisage les consolations que peut espérer la vieillesse, et il compte parmi elles l'amour, en s'appuyant sur l'exemple d'Othello :
Othello, dans sa vieillesse,
Captive la jeune Desdémone,
Et s'insinue doucement dans son cœur.
Grâce au don charmant des aimables Muses.
11 se plaît à rappeler en détail les récits du Maure,, l'émotion de la jeune fille attentive qui partage en pensée ses dangers,
Et dans sa tendre flamme.
Une larme brillant dans ses yeux.
Lui dit : "Je t'aime..."'
' M osko^ski Journal, janvier 1791.
' Ibid.y juillet i 791.
Rendant hommage à la mémoire de son ami Petrov, ^ il prend pour épigraphe les vers fameux :
His life was gentle ; and the éléments
So mix'd in him that Nature might stand up
And say to ail the world, T/iis was a man ! ^
Il rappelle combien de fois tous deux passèrent " la moitié des nuits d'hiver " à savourer Ossian, Shakespeare, Bonnet...
Dans une épigramme, il raille un auteur qui, " voulant imiter Shakespeare, " met à la scène " des bouchers, des savetiers, des tailleurs, des monstres, des esprits. " Il le compare aux compatriotes d'Alexandre de Macédoine qui imitaient leur roi non dans son héroïsme, mais dans sa manière d'incliner le cou sur l'épaule gauche :
Ce qu'ils faisaient, toi aussi tu le fais ;
Nous voyons la laideur, mais où est donc la beauté ? *
Ces lignes suffisaient à montrer que l'admiration de Karamzine pour Shakespeare comportait des réserves : déjà les grandes lignes de son parallèle entre les classiques français et le dramaturge anglais étaient empruntées à Lessing. Personnellement il ne comprenait que ce qui correspondait à son caractère et à sa discipline intellectuelle et morale. Les plaisanteries des clowns lui semblaient, tout comme à Voltaire, malséantes : introduites
1 Aglaïa, 1794. Une fleur sur la tombe de mon Agaton.
* Julius Ca-sar, V. 5.
* Aonidy, 1797. Tu 'veux être, Gloupone..,
pour plaire aux contemporains, elles étaient maintenant " ennuyeuses et répugnantes ", " conséquence des progrès de la raison et du goût pour lesquels même le plus grand génie ne peut prendre ses mesures. " ^
Ce jugement est un écho du conflit entre le " génie " et le " goût " dont Diderot avait, dans l'Encyclopédie, marqué les limites réciproques ; il apparaît que le " voyageur russe " se range au parti de ceux qui rêvent la conciliation de ces deux éléments. ^
Le reproche fait aux acteurs anglais de " parler " et non de "jouer" trahit encore l'incompréhension du réalisme. L'abondance des métaphores et des symboles déroute Karamzine. Voyant jouer à Berlin le Don Carlos de Schiller, il trouve la pièce fort belle, écrite " dans l'esprit de Shakespeare ", mais avec " trop d'expressions figurées (comme dans Shakespeare lui-même) lesquelles, bien que témoignant de la vivacité intellectuelle de l'auteur, ne sont cependant pas à leur place dans le drame." ^ Ce qu'il préfère, ce sont les " beautés générales fondées sur le cœur humain " et qui " conserveront toujours leur magie pour les hommes doués de sentiment. " ^ Ce qu'il aime, en disciple de Sterne
' Lettre de Londres : la littérature.
* Cf. F. Baldensperger, Esquisse d'une histoire de Shahspeare en France. (Etudes d'histoire littéraire, 2' série, pp. 176-179.)
* Lettre du 5 juillet 1789.
^ Lettre de Londres : la littérature.
et de Rousseau, ce sont les occasions de s'attendrir et de rêver, qu'il les découvre dans Mercier ^ ou dans Shakespeare. De tous les tableaux de la galerie Boydell, il préfère ceux de Fisley parce que celui-ci " choisit dans Shakespeare ce qui contient le plus de fantaisie et de rêve, " et avec une merveilleuse richesse d'imagination " matérialise ses créations éthérées et leur donne a local habitation and a name^ comme a dit un Anglais. " Il ajoute : " Si le poète rêveur ressuscitait, comme il embrasserait le peintre rêveur ! " Or le rêve, pour lui, ne se conçoit pas sans cette " mélancolie qui découle plus du cœur que de l'imagination " et dont il trouve la poésie anglaise imprégnée.
Il ne faut ni demander ni attribuer plus de sens esthétique à Karamzine. La langue anglaise ellemême lui semble riche " d'une richesse volée ", " forte et expressive, mais peu harmonieuse. 11 critique les mots brefs, les phrases courtes, l'uniformité des périodes, la monotonie de la mesure des tétramètres ou pentaïuètres ïambiques " à terminaison masculine ". Il oppose à cette pauvreté la richesse originale de la langue russe qui, " presque sans mélange étranger, coule comme un fleuve fier et majestueux, bruit, gronde, et soudain, s'il le faut,
• Cf. la lettre du 29 août 1790, de Paris, où il raconte comment il a pleuré en voyant jouer Mole dans le Montesquieu de Mercier.
' " Tous les mots savants et la plupart des mots abstraits sont pris du français ou du latin, et les verbes fondamentaux de l'allemand. " (Lettre de Londres : la littérature.)
s'adoucit, gazouille en tendre ruisselet, et s'épanche délicieusement dans l'âme, formant toutes les mesures que comprennent l'abaissement et l'élévation de la voix humaine ".
La froideur du caractère britannique rebute aussi son cœur expansif II reviendrait volontiers en Angleterre, mais il en part sans regret.^ Ces aveux montrent combien il était incapable de s'élever audessus de ses goûts personnels et de ses habitudes. Si le mérite d'avoir glorifié et popularisé en Russie le nom de Shakespeare ne peut lui être discuté, il convient de le circonscrire. Née sous l'impulsion allemande, stimulée par ÏEssai, les préfaces, les adaptations de L. S. Mercier, son admiration ne s'adresse sincèrement qu'à ce qui contente les exigences de son sentimentalisme ; d'ailleurs, il est remarquable qu'après Jules César, Karamzine n'ait plus rien traduit de Shakespeare. ^
Autour de lui le mouvement se continuait. En 1786 le journal Lêkarsivo. ot skouki i z^i^o/ imprimait une " imitation libre du monologue de la tragédie de Hamlet, œuvre de M. Shakspere ". ^ Les trentetrois vers originaux s'allongeaient en quatre-vingtseize alexandrins rimes, mais la paraphrase, d'une langue raboteuse et sentencieuse, ne témoignait
1 Lettre de Londres, septembre 1790.
2 La remarque a déjà été faite par V. V. Sipovski dans son livre si documenté : N. {M. Karamzine anjtor P'nem rousskago poutechestn)en>iika.
^ 21 octobre, n" 17.
d'aucun souci de fidélité même approximative. Voici le début :
N'est-ce pas là le néant ? ne vois-je pas l'éternité ?
Ma pensée se perd dans cet infini
Dont aucun esprit ne perce le rideau.
Le sombre rideau dérobe à nos yeux
Le terrible mystère du destin à venir.
Nous, pauvres créatures, enfermées dans des limites.
Comment pouvons-nous, étant mortelles
Et nées dans la faiblesse.
Comment pouvons-nous audacieusement aspirer au ciel ?
Une plus importante propagande était faite en 1789 par le journal moscovite Outchitel^ ili vseobchtchaïa sistema vospitania} Dans un Essai sur la poésie^ on déplorait la disparition de l'art des " dialogues " si florissant chez les Grecs, et dont seule l'Angleterre gardait un reflet dans les œuvres de Shakespeare et de Fletcher : " Lisez et relisezles, malgré leurs défauts ; ils font sentir les sots et pleurer les sages. Imitez leurs beautés en évitant leurs défauts ". On louait 1' " inimitable" FaîstafF. Ailleurs ^ on donnait une série de modèles pour la déclamation théâtrale, pris aux tragédies de Shakespeare. C'était d'abord, inévitablement, la " méditation de Hamlet sur la mort ", traduite en prose plus littérale qu'élégante ; puis venaient le monologue du roi Henry IV sur le sommeil :
^ (c.-à-d. Le maître, ou le système un'wersel d'éducation.) * Partie I, p. 99.
How many thousand of my poorest subjects Are at this hour asleep ! '
les reproches que le même roi mourant et cherchant en vain sa couronne, adresse à son fils, et la réponse du prince, ^ le discours de Henry V avant Azincourt : " What' s he that wishes so ?... " \ les adieux du cardinal Wolsey à sa grandeur déchue ^^ Farewelly a long farewell to ail my greatness ! ", * la querelle entre Brutus et Cassius dans Julius C^sar : " That you hâve wrongd me doth appear in his, — " ^ Ces morceaux contenaient tous une leçon morale qui explique ce choix.
A. N. Radichtchev, l'auteur du célèbre Voyage de Pétersbourg à Moscou^ ® parlant des modes en littérature, écrit : " L'éclat extérieur peut se rouiller, mais la véritable beauté ne se flétrira jamais. Homère, Virgile, Milton, Racine, Voltaire, Shakespeare^ le Tasse et beaucoup d'autres seront lus jusqu'à la disparition du genre humain. " ^
Plus la notoriété de Shakespeare gagne de terrain, et plus se multiplient les polémiques entre les partisans de la tradition classique et les novateurs. Les premiers adoptent généralement les conclusions de Voltaire, et sans nier les
> z^ part ofK. Henry IF (acte III).
^ Ib., acte IV, se. 4.
^ K. Henry F, acte IV, 3.
* K. Henry FUI (acte III, 2).
■'' Julius C^sar (acte IV, 3).
' T'ver, p. 232.
" beautés " continuent à voir dans le mélange du comique et du tragique un signe de barbarie ; les seconds reprennent les arguments de Lessing, ou plus souvent de L, S. Mercier, en les adaptant aux circonstances.
En 1792,^ le journal Zritel publie une étude sur l'art dramatique. L'auteur s'élève contre l'abus de l'imitation et de la traduction qui sévit à la scène, plaide pour le goût original russe et examine la question des unités. Selon lui, il est plus glorieux pour un dramaturge de produire l'illusion sans l'unité de lieu qu'avec elle. Pour constater la fraude qui fait tenir en deux heures vingt-quatre heures il suffit, dit-il, de regarder à sa montre, à moins que la montre ne soit russe. Il oppose aux beautés sans les règles "l'ennui Jd-Zo^ les règles " et demande aux classiques s'il est " naturel de parler en vers. " Il préfère à " l'art verbal" français "l'action" des Allemands et des Anglais, plus conforme au tempérament russe. S'élevant contre les prescriptions de Voltaire et de Soumarokov, il revendique le droit au mélange du comique et du tragique, pour la raison qu'il est impossible à l'homme de passer vingt-quatre heures dans les sanglots et les pleurs, et que malgré le chagrin, il y a des minutes de calme et de sourire, tout ainsi qu'il est impossible de rire pendant vingt-quatre heures. Il termine en assu-
^ Juin, août, septembre.
rant que, si les Russes le voulaient, ils surpasseraient aisément les Français.
A cet article un correspondant répliqua :
" Les tragiques anglais et allemands se sont permis d'écrire dans la tragédie toutes sortes de mélanges : le glorieux Tchekspere ^ introduisait dans ses tragédies des personnages ou des actions qui rabaisseraient la comédie la plus populaire, et bien qu'il ait su racheter ces grossières corruptions par les plus nobles beautés tragiques, cependant le goût civilisé n'a jamais approuvé ces changements si étranges dans les scènes. Les beautés de Tchekspere sont semblables à l'éclair brillant dans l'obscurité de la nuit : tout le monde voit combien elles sont éloignées de l'éclat du soleil au milieu d'un jour clair.
Il parlait de l'impossibilité, " tant que ne naîtrait pas un Shakespeare russe " d'élargir les bornes du goût national, et en attendant conseillait de s'en tenir aux imitations " des maîtres étrangers ". Ce document est intéressant, non seulement parce qu'il met en présence un membre de la minorité révolutionnaire, et un partisan de l'opinion moyenne,: mais parce qu'il indique nettement que dans le premier groupe se trouvent les avocats de r " originalité " russe, ceux qui, conscients du génie de leur race, veulent l'aider à se dégager et à s'affirmer. ^
1 Sic.
* A ce point de vue certains détails de l'article sont édifiants. L'auteur critique les adaptations russes du (Mariage de Figaro, attendu que " chez les Russes on n'a jamais vendu de tc/iiues", du
L'année suivante, le Sankt-Peterbourgski Merkouri^ journal acquis au classicisme, publie une traduction de la Lettre de Voltaire sur la tragédie ^ et y joint un commentaire à propos de la phrase dédaigneuse sur " les farces monstrueuses " de Shakespeare " qu'on appelle tragédies ". L'annotateur, dont les initiales cachent le nom de Klouchine, s'empresse d'unir dans l'anathème les œuvres allemandes qui " déforment le goût et les règles : Emilia Galotti^ Misanthropie et Repentir^ etc., et les " aveugles " qui les préfèrent aux oeuvres françaises.
En 1795 parait à Moscou une traduction de ^^ Roméo et Juliette prise des œuvres shakespeariennes de M. Mercier". Dans sa prétace des Tombeaux de Vérone^ Mercier, critiquant Ducis qui avait imprimé à ses personnages une physionomie étrangère, prétendait s'attacher " à tout ce que Roméo et Juliette offrait d'intéressant". Pour cela il avait choisi des couleurs plus douces et donné à Benvoglio un caractère "jusqu'ici inconnu sur la scène ". D'après son plan, un nouveau dénouement devenait nécessaire ; il croit en avoir imaginé un " du plus grand effet et qui doit offrir au spectateur
Fuyard, attendu que " chez nous il n'y a point d'officiers qui fuient. " Il dit que le {Meunier (d'Ahlesimov) a eu plus de deux cents représentations, alors que le {Misanthrope ne fait jamais salle pleine. Il s'indigne qu'on fasse venir des chanteurs italiens alors que dans les autres pays on admire et on pille les chants russes.
' 1793, pp. 66-82 (Il s'agit de la dix-huitième lettre philosophique de Voltaire).
yS SHAKESPEARE EN RUSSIE
un tableau neuf, frappant et vraiment théâtral. " ^ Le dénouement " du plus grand effet " consistait dans la réconciliation des Montaigus et des Capulets, tandis que Juliette, réveillée, se jetait dans les bras de Roméo vivant et que Benvoglio proclamait le néant de l'orgueil et invoquait pompeusement les ombres des anciens Capulets. ^
En 1796 le journal Priatnoe i poleznoe preprovojdenie vremeni ^ empruntait à l'introduction mise en tête de la traduction Le Tourneur, un jugement enthousiaste sur l'originalité de Shakespeare et donnait, d'après cette même source, sa biographie. Les lecteurs russes étaient ainsi conviés à admirer la bonté, la douceur, la sensibilité du poète, et en particulier ce trait de bienfaisance suffisant à *' faire adorer sa mémoire et à lui donner une rare prééminence sur les autres écrivains": Shakespeare pris de pitié pour une veuve chargée de trois enfants, courant emprunter de l'argent pour le leur apporter, " embrassant avec transport la mère et les enfants qui pleurent dans ses bras " et s'écriant dans les larmes : " Ah ! c'est maintenant que je voudrais être riche ! "
Si donc, dans les dernières années du XVIIP siècle, le nom de Shakespeare est devenu familier
' Préface des Tombeaux de Vérone, 1782.
* C'est dans cette pièce qu'on trouve la phrase savoureuse : " Ouvrez ces tombes : que reste-t-il de la férocité des passions ? L'un porte l'empreinte du coup mortel... celui-ci a vu tomber sa tête sous la hache des bourreaux " (acte V, se. 4).
' Tch. IX.
à tous ceux qui lisent, il est loin de présenter pour tous une image commune.
Pour les uns il est un barbare responsable de la corruption du goût dont Lessing et Schiller donnent l'exemple.
Pour d'autres, qui le lisent dans les " adaptations " de Mercier et Ducis, il est un moraliste éloquent et une âme sensible recherchant les situations propres à éveiller la compassion, à provoquer les soupirs d'attendrissement et les larmes.
Pour un petit nombre il est le miroir fidèle de la vie, dont il reflète aussi bien la grandeur que les tares.
Ces trois directions principales vont se continuer au XIX*" siècle, l'opinion moyenne, par les satisfactions qu'elle donne au sentimentalisme ambiant, est celle qui au commencement du siècle va s'épanouir le plus largement.