‹ Shakespeare en Russie, 1748-1840 (étude de littérature comparée)Chapitre 24 sur 41 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

premier Heu Pouchkine. Celui-ci ne voit pas dans son modèle un fournisseur complaisant de placageil s'imprègne de ses méthodes et il les adapte à 1 esprit national. A son contact, il ne court pas le danger que Byron lui a fait côtoyer en l'attirant vers une subjectivité outrée. Il ne' peut que sentir se développer et mûrir librement ses qualités d objectivité, et frayer la voie dans laquelle doit s engager le drame russe pour être réellement national.

A son tour, Lermontov, dès Vigc de dix-sept ans, défend 1' «honneur de Shakespeare, " qu^l est impardonnable " d'offenser. " ^ Il déplore qu'on joue en Russie le Ham/el de Viskovatov, traduction de la pièce de Ducis « qui, pour plaire au goût fade des Français, incapables d'embrasser le sublime et a leurs sottes règles, a modifié la marche de' la tragédie et omis beaucoup de scènes caractéristiques. " Il mentionne avec admiration plusieurs scènes du Ham/e^ anglais : celle du fossoyeur, celle dOphehe démente. Au souvenir de l'ombre qui apparaît pendant l'entretien entre Hamlet et sa mère, il s'écrie : « Quel contraste vivant, comme cela est profond ! " Il cite même de mémoire, avec quelques erreurs, des répliques de Hamlet à Polonms et à Rosencrantz et Guildenstern. Il esquisse le plan d une tragédie en cinq actes tirée de

• Idée déjà développée par Chevyrev en :84z. fSlfosMa.i.. V)

Plutarque, Marius, et traitée à la manière shakespearienne. ^

En 1 834-1 835, il écrit, SOUS l'influence à! Othello^ son drame en quatre actes, ha Mascarade. Le héros Arbenine vient à soupçonner d'infidélité sa femme Nina, par la faute d'un bracelet perdu ; et après que sa jalousie a été habilement entretenue par son ami Kazarine, il empoisonne l'innocente. ^ Quelle que soit la faiblesse de cette pièce d'un romantisme juvénile, l'auteur n'a pas seulement pris à Othello des situations ou des phrases presque textuelles, ^ il s'est essayé consciencieusement à une étude psychologique où seule son inexpérience l'empêche encore de réussir. On peut supposer que, dans la suite, l'étude de Shakespeare n'a pas été étrangère à ses progrès dans l'analyse, et à son évolution vers l'objectivité. En 1840, il demande qu'on lui envoie de Pétersbourg à Piatigorsk, " un Shakepeare complet en anglais ". * Qui sait ce qu'aurait produit cette nouvelle lecture, si la balle de Martynov n'avait un an plus tard anéanti tous les espoirs .''

C'est le même enseignement qu'y trouve l'auteur du Revizor, comédie sans véritable " héros, " hardi

* Zamêtki, sioujetj, nabroski. (Œuvres, IV, p. 357).

* Cf. pour plus de détails E. Duchesne. (tM. lou. Lermonto'V, pp. 148-162 et 289-291.

' Un seul exemple : Arbenine au moment suprême dit à Nina : " Il est temps de prier, Nina !... " (III, 2).

^Lettre du 28 juillet 1840 à E. A. Arsenieva (Œuvres, IV, P- 339-

Page 1