EPILOGUE 21 C
tableau de mœurs, dégagé des conventions classiques. En 1836, Gogol lit et relit Molière, Walter Scott, Shakespeare.^ En 1839, à Rome, il oppose la «confusion fumeuse" des Allemands à Shakespeare, « profond, clair, réfléchissant en soi, comme en un miroir fidèle, tout l'immense univers, et tout ce qui compose l'homme ". -
^ Si, sauf l'exception de Pouchkine, le drame russe n a pas à cette époque été profondément renouvelé par le shakespearisme, cela tieiit d'abord à la lenteur avec laquelle évolue la masse du public tenacement attachée au sentimentalisme, au mélodrame et à l'emphase verbale. Ceux qui écrivent pour le théâtre, cherchent avant tout à satisfaire ces goûts. En second lieu, la Russie commence seulement à se découvrir elle-même ; les fouilles archéologiques, les travaux ethnographiques et historiques sont à la veille d'apporter les premiers documents capitaux sur l'histoire et les mœurs du pays. Les recueils de chansons et de bylines qu'on entreprend de réunir, vont révéler le tréfonds de lame populaire. Lorsque ces études feront apparaître plus nettement le passé de la patrie et les qualités permanentes de la race, des écrivains qui sentent vraiment battre le cœur du pays éprouveront 1 irrésistible besoin de « nationaliser " de plus en plus le théâtre. Ce sera l'œuvre d'Ostrovski, de Meï, de Tchaev, d'Alexis Tolstoï, tous disciples de
; Lettre à V. A. Joukovski, ,2 novembre 1836 Paris - Lettre à M. P. Balablna, 30 mai ,839, Rome.
2l6 SHAKESPEARE EN RUSSIE
Shakespeare. Ainsi l'on constatera une fois de plus que, selon la formule d'un historien de Gœthe, ^ " les influences étrangères n'agissent jamais que dans une direction conforme aux tendances d'une littérature " et " l'informent d'elle-même ".
En attendant, c'est sur la jeune élite intellectuelle qui atteindra sa pleine maturité dans les années cinquante et soixante, que l'influence est le plus forte. Elle s'exerce non seulement sur de purs hommes de lettres, comme Annenkov, Botkine, Apollon Grigoriev, Droujinine, Fet, Ivan Tourguenev, mais sur des polémistes comme Katkov et Herzen. A cette génération qui réfléchit sur le sort de son pays et rêve de l'améliorer, Shakespeare a, dans les années trente et quarante, donné la possibilité de " se sentir un être pensant, capable de comprendre les problèmes historiques et la condition de la vie humaine, au moment où cette génération n'avait, sur le terrain de la réalité, aucune occupation sociale, aucune voix ". ^ Il a donc été, dans toutes les branches de l'activité intellectuelle russe, un éducateur de vérité et un stimulant d'énergie.
1 F. Baldensperger, Gœthe en France, introduction, p. 3. ^ P. V. Annenkov, 187.1.