CHAPITRE III
Dans les premières années du XIX® siècle, l'anglomanie, qui avait grandi dans les derniers temps du règne de Catherine II, se développe rapidement. Elle est installée à la cour en la personne des amis et conseillers du jeune Alexandre I. La mode est à Bentham, Adam Smith, Delolme. Vigel, dans ses mémoires, fulmine contre les innovations dictées par le puéril " soi-disant " amour anglais de la liberté. Il montre Novosiltsov " ensorcelé par l'Angleterre, ce pays du porter et de l'aie, qu'il a dans le secret de son cœur choisi comme patrie", l'amiral Tchitchagov, " Anglais dans l'âme, " joignant la rudesse du marin à la " présomption britannique, Paul Stroganov, qui ne rêve que du " fantôme " de liberté entrevu à Londres, Victor Stroganov, qui a lu tous les publicistes anglais et voudrait transformer l'Etat par un parlement. C'est l'époque des vastes projets politiques sociaux et économiques. Les anglomanes règlent leurs chasses, font bâtir des maisons, des jardins sur le modèle anglais. Un prince Ivan Baratynski, marié en pre-
mières noces à la fille de Lord Shernborn, organise ses propriétés à l'anglaise, et donne à ses paysans le libre choix annuel entre le système de la corvée et celui de la redevance. Ayant établi pour sa succession le système du majorât, il élève ses enfants à l'anglaise et destine le plus jeune de ses fils à l'état ecclésiastique. Il rédige à leur intention un plan détaillé d'éducation, qui par son sens pratique porte à chaque ligne l'empreinte de Locke. Son fils confie son écurie anglaise à un certain George Hardy assisté de palefreniers de même race qui, " tout en volant à la russe ", témoignent d'un terrible orgueil britannique. ^
Les journaux divisent leur rubrique " Les modes " en deux parties, l'une consacrée à l'Angleterre, l'autre à Paris.
Le Sêverny Vêstnik publie en 1 805 ^ un Essai sur la Grande-Bretagne commençant par ces mots : " Aucun peuple, selon moi, ne mérite, de notre temps, plus d'attention que le peuple de la Grande-Bretagne. Dans la composition de son gouvernement sont introduits tous les résultats de mille siècles, et est introduite une connaissance positive de l'homme!.." Il conclut une description louangeuse de ces mœurs, en adjurant les Russes de s'inspirer de ces exemples et du patriotisme anglais et aussi de cultiver leur propre langue. Partout on proclame
1 Insarski. Sowvenirs.
^ Tch. V. (Dédié " Au Père bienfaisant et aux fils fidèles de la Patrie ".)
la supériorité du sérieux anglais sur la frivolité française. Le terrain paraît donc favorable à la propagande des grands écrivains d'outre-Manche, et au premier rang de Shakespeare. Or, si l'on va au fond des choses, on s'aperçoit vite que la littérature anglaise occupe en effet une place de plus en plus grande dans les lectures russes, mais que Shakespeare y figure rarement. L'influence anglaise qui passe dans les idées politiques et sociales des grands seigneurs n'affecte pas les goûts littéraires. Ces anglomanes qui dévorent Smith et Bentham se préoccupent peu de l'auteur de Hamlet. Le grand public goûte surtout ce qui répond à son besoin de sentimentalisme et de romanesque : Ossian, Sterne, Young, Gray, Thomson, et les romans de Goldsmith, Richardson, Fielding, Radcliffe, généralement traduits du français. Le " radclifîîsme " fait fureur, malgré les efforts de certains journaux comme le Moskovski Merkouri^ ^ pour le discréditer. Parmi les poètes allemands, Schiller est le favori des jeunes générations, au grand mécontentement des représentants de l'ancienne culture qui en sont restés, à l'exemple du vieux major F. A. Evreïnov, ^ à Voltaire, Diderot et Helvétius. Si le pur classicisme français perd chaque jour des adeptes, il obtient encore de fréquents succès à la scène. C'est sa technique qui
1 Par exemple en 1803, ^ propos de La cloche de minuit, traduction du français par Ivan Rosliakov.
^ Zapiski Jikhare'Ja, pour l'année 1805.
soutient les drames les plus applaudis ; elle est seulement baimiée de sentimentalisme : telles sont les tragédies d'Ozerov : Œdipe^ Fingal^ Dimitri Donsko'ïy qui soulèvent l'enthousiasme des spectateurs et font pleurer d'attendrissement Jikharev. L'héroïsme cornélien s'y marie à la rêverie ossianesque.
Sur la scène de l'unique théâtre pétersbourgeois, ^ le " Grand-théâtre ", ou " Théâtre de pierre ", se succèdent à tour de rôle les troupes russe, française et italienne. La première joue surtout le dimanche et les jours de fête, à l'intention des classes marchandes. Les représentations d'opéras italiens sont rares et peu suivies. En revanche " la société et les étrangers cultivés remplissent le théâtre français ". ^ Les étrangers cultivés, ce sont surtout les émigrés français qui, malgré le caporalisme prussien de Paul I et l'anglomanie grandissante, donnent toujours le ton et régentent le théâtre. Malheur à qui ose contredire le Lyonnais, comte de Montfaucon, qui soutient que le tragique Crébillon est le premier écrivain du monde ! ^ Au contact des émigrés beaucoup de grands seigneurs russes prennent, en politique et
• Vigel dit que le " manège " où jouent les comédiens allemands ne mérite pas le nom de théâtre. {Zapiski, I, 156.) Il est fréquenté par les artisans allemands, si nombreux dans la capitale, et qui s'y délectent à bon marché des pièces de Iffland et de Kotzebue.
* Vigel. Zapiski, p. 156.
' Vigel. Zapiski, pp. 32-33.
en littérature, la devise du comte D. N. Bloudov : " Royalisme et classicisme ". ^
C'est à ces représentations françaises, dans un opéra de Grétry, La belle Arsène, que Vigel voit pour la première fois madame Chevalier " aussi célèbre chanteuse qu'actrice ", et croit en perdre la tête. ^ La belle Chevalier est si séduisante que beaucoup excusent la passion que le favori de l'empereur Paul, comte Koutaïsov, "homme marié et père de famille " a pour elle, sans préjudice du partage avec son souverain. Lorsqu'à la mort de Paul elle est forcée de quitter Pétersbourg, l'opéra *' devient orphelin ", et c'est seulement après une année " de deuil ", que Vigel se console en entendant l'inoubliable " Philis " dans les opéras de Gluck et de Piccinni qui, à Pétersbourg, vivent paisiblement côte à côte.
Ces Russes qui " trépignent de bonheur ou sanglotent d'émotion " en entendant les interprètes français de Richard Cœur de Lion, Iphigénie, Orphée, Pyrame et Thisbé se tiennent à l'écart du théâtre allemand, où se donnent la Flûte enchantée de Mozart, les Brigands, Don Carlos, de Schiller, et l'on se moque de ceux qui s'y sont aventurés par curiosité.
^ Vigel. Zapiski, pp. 32, 33.
' " Quand elle chanta : "El je régnerai dans les deux", il me sembla qu'elle m'y entraînait avec elle. J'ai revu une seconde fois cette sirène dans le petit opéra : le Prisonnier; rien ne pouvait être plus charmant, et pas une actrice ne m'a autant captivé depuis. " {Zapiski, I, 155.)
Mis en face d'une pièce de Shakespeare, ils sont désorientés. Jikharev, pour se préparer à entendre chez les Allemands der Kaufmann von Venedic^ ^ lit à l'avance cette pièce et " n'y comprend rien : " le dénouement est, selon lui, un " trucage " de la loi ; la nature et le bon sens n'admettent pas qu'on puisse enlever un morceau de viande sans verser de sang ; et " qu'y a-t-il de tragique dans cette fausse interprétation de l'esprit et de la lettre d'un engagement ? seule, peut-être, la haine du juif contre le chrétien. ^ Il voit là d'ailleurs un modèle dangereux pour "les Shakespeares russes. "
La propagande shakespearienne reste donc longtemps plus théorique qu'efficace. En 1802, le Coryphée^^ dans une étude sur la tragédie, ne se contente pas de prodiguer les éloges conventionnels et monotones à 1' " immortel Shakespeare, dont les œuvres sont des modèles, sinon par les règles théâtrales, du moins par la délicatesse de la peinture du cœur humain ", il met parmi les meilleures pièces The Tempest et A Midsummer Nighfs Dreanij poèmes en conversation, dont "rien n'égale l'imagination, le romanesque et le merveilleux " ; puis, à propos de Julius C^sar^ Hamlet^ Othello^ Macbeth^ le tendre Romeo and Juliet, Cym-
^ U\Ierc liant ofVenice.
2 Dans une note postérieure à ces souvenirs de 1805, Jikharev ajoutait : " Maintenant je ne pense plus tout à fait ainsi, mais cinquante-deux ans dans la vie d'un homme font une grande différence. "
» Livre II.
beline, Timony Richard III^ Antony and Cleopatra^ etc., il épuise le vocabulaire des louanges. Il regarde " par les yeux de Shakespeare " le Dimitri Samozvanets de Soumarokov et le condamne. Il fait ressortir la beauté des longs monologues shakespeariens, la vérité avec laquelle l'amour de Roméo est peint, si différente des " déclamations françaises ". 11 traduit, en donnant en regard le texte original, un fragment de The Tempest^ " couronne du poète qui, comme un mage plus fort que Prospero lui-même nous transporte dans le paradis de son rêve... Rêvons avec lui, et regrettons le réveil ! " Les extraits comprenaient la scène II de l'acte I où Miranda prie son père de calmer les eaux, et, en contraste, la scène II de l'acte II où Caliban adore Stephano. La prière de Miranda était rendue en vers fidèles et presque élégants.
Dans un essai intitulé Le drame^^ le même journal expliquait comment les " fautes du grand Shakespeare " contre les unités étaient oubliées au milieu de ses incomparables beautés. Dans un autre article,' il louait les comédies " immortelles" du maître, en recommandait la lecture dans les huit tomes de l'édition d'Edimbourg de 1799, et s'écriait lyriquement : " Les royaumes tomberont, les générations disparaîtront, les montagnes se nivelleront, les obélisques s'écrouleront, Shakespeare, Homère, Ossian demeureront sur les
' Livre m.
* La comédie. Li\re III.
ruines du monde et vivront dans la gloire, indéfiniment, éternellement, dans l'admiration de la postérité...
La critique allemande était une source intarissable d'arguments. En 1 803 était traduit à Moscou, par le professeur Sokhatski, le livre de Christophe Meiners, Esquisse principale de la théorie et de r histoire des beaux-arts^ qui attaquait avec virulence Corneille et déifiait Shakespeare. Les morceaux choisis du dramaturge anglais se succédaient à intervalles espacés dans les journaux russes. En 1806, le Lioubitel slovesnosti^ insérait une incolore traduction en prose de la scène où Antoine prononce l'oraison funèbre de César, la Minerva ^ donnait des fragments, non moins prosaïquement rendus, de Richard III : l'apparition des spectres à Richmond et à Richard, suivie du monologue " Give me another horse ! " qu'on rapprochait de celui du Dimitri de Soumarokov, le dialogue des meurtriers et le réveil de Clarence, dont on notait l'influence sur la Bianca Cappella de Meissner. En 1808, le Dramatitcheski Vêstnik^ reprenait, en s'appuyant sur l'autorité de Pope, le couplet connu sur la grandeur de l'écrivain qui excusait son ignorance des règles ; ailleurs, ^ il blâmait Voltaire d'avoir défiguré Jules César ^ mais revenait sur les
' Février, n" 2.
^ 1806. Parties I et II.
MII,n«75-
" monstrueuses " merveilles de Shakespeare, dont le plus grand défaut était d'avoir " étrangement mêlé le sérieux et le comique ".
Mal préparé à lire ou à voir jouer Lear^ Othello ou Hamlet conformément au texte de leur auteur, le public est au contraire tout disposé à accueillir les adaptations qui supprimeront ce qui le choque, pour garder les situations pathétiques qui font couler les larmes. Or la France offre des modèles tout prêts dans les tragédies de Ducis, qu'il suffira de remanier pour les accommoder au goût russe.
C'est ce dont s'avise Ivan Alexandrovitch Veliaminov ^ qui, en novembre 1806, fait représenter à S*-Pétersbourg la tragédie Othello ou le Maure de Venise ", traduite du français, et dans laquelle l'acteur lakovlev joue le rôle principal. On connaît le scénario de Ducis : Hedelmone a quitté son père Odalbert pour suivre Othello qu'elle est sur le point d'épouser. Odalbert proteste en vain devant le Sénat, jure de se venger de la République et maudit sa fille qui, poursuivie par le remords, craint que son père ne commette un acte irréparable. Lorédan, fils du doge, aime Hedelmone dont il s'offre à sauver le père. Celui-ci s'efforce sans succès de détacher sa fille du Maure et lui abandonne un
1 Né en 1771, mort en 1837, fut en 1827 gouverneur général de la Sibérie occidentale.
- Imprimée en iSoS comm; " œavre de Ducis traduite du français par Ivan Veliaininov ".
billet qu'elle avait signé sans le lire et qui contenait la promesse d'épouser Lorédan. Bientôt on apprend que le vieillard est, pour quelque félonie, dépouillé de ses biens et menacé de mort. Hedelmone supplie Lorédan d'intervenir, lui confie un bandeau de diamants, pour secourir l'indigence d'Odalbert, et le billet qui doit servir d'innocent subterfuge pour gagner la clémence du doge. Elle supplie vainement Othello de différer le mariage et subit en
allant " aux autels " une mystérieuse tentative d'enlèvement. Othello, dont les soupçons sont entretenus par l'hypocrite Pézare et confirmés par la découverte du bandeau et du billet entre les mains de Lorédan, se croit trahi et poignarde sa fiancée; puis en apprenant du doge et de Lorédan la perfidie de Pé-zare, lui-même épris d'Hedelmone, il se tue sur le corps de sa victime.
La version de Veliaminov est, pour la plus grande partie, une fidèle traduction en prose de cette pièce. Cependant quelques différences marquent une certaine indépendance et parfois l'influence directe de Shakespeare. C'est d'abord, dans la liste des personnages, les noms de Brabantio, de Cassio et d'Emilie rétablis à la place de ceux d'Odalbert, Lorédan et Hermance. C'est ensuite, dès le premier acte et par l'adjonction de deux scènes (viii et ix), l'exposition des sentiments de " Pezzaro et de Cassio. Ducis, persuadé que les Français ne pourraient jamais un moment souffrir la présence de " J'-^go et le voir développer toute l'étendue
et toute la profondeur de sa scélératesse " ' ne faisait connaître le personnage que " tout à la fin du dénouement " et se gardait ensuite de le faire paraître, " du moment qu'était révélé au public le secret affreux de son caractère ". L'adaptateur russe n'a pas ces scrupules : il pose nettement, dès le début, le caractère du traître qui a juré de se venger d'avoir été sacrifié à Othello pour le commandement de l'armée. De même Cassio dévoile, dès le premier acte, sa passion malheureuse pour Hedelmone à Pezzaro qui promet de l'aider. Au deuxième acte, outre des changements dans l'économie des scènes, est introduit, quoique mutilé et évidemment emprunté à Le Tourneur, le passage fameux sur la jalousie, supprimé par Ducis : " Good name in man and ivoman... 0, beware^ ?ny lord^ of jealousy... etc." ^ Le quatrième acte débute par un monologue de Pezzaro, dépité de l'échec de l'enlèvement tenté. Plus loin les imprécations d'Othello s'éloignent du texte de Ducis pour se rapprocher de celui de Shakespeare. On y retrouve la " poitrine chargée de langues de serpents " et l'exclamation : " Oh ! du sang, du sang ! j'ai soif de sang ! " Les intentions du Maure sont aussi précisées par cet avis donné à la jeune femme qui prie pour lui : " Prie plutôt pour toi-même." Le cinquième acte supprime le monologue d'Hedelmone; Emelia sort non pour aller " du sommeil goûter enfin les charmes ",
1 A'vertissefuent d'Othello.
' Shakespeare, Othello, III, 3.
mais pour chercher des nouvelles de Brabantio. Après le meurtre, Cassio accourt et aperçoit aussitôt le cadavre. Enfin les remords et le désespoir d'Othello, réduits à cinq vers dans Ducis, ont ici plus d'ampleur. Ils s'expriment dans des formes qui rappellent de très près l'original :
" Qui peut surmonter sa destinée ? Ainsi j'ai atteint mon terme. Ici est la fin de ma courte carrière. L'homme n'ose pas aller plus loin. Malheureux ! tu trembles de frayeur. Ah ! où fuir pour échapper à ta conscience ? (A Hedelmone) : Dans quel état tu t'offres à moi ! Malheureuse créature, née sous une étoile fatale ! Pâle, pâle, Insensible ! Ah ! quand je te rencontrerai au jugement dernier, à la face de Dieu, ta vue précipitera mon âme du haut des cieux, et l'enfer, la prenant dans son sein, l'insultera ! Involontaire victime, repose en paix ! O malheur ! malheur à moi, scélérat réprouvé du ciel ! (Il se lève furieux.) Vous, furies, frappez-moi, chassez-moi loin de cet objet céleste !... "
Cette tragédie, si propre à arracher des pleurs, fournit pendant plus de vingt ans une brillante carrière.
Vers le même temps, le répertoire s'enrichit d'une autre pièce, arrangée par un écrivain qui devait laisser dans les lettres un nom plus célèbre que celui du général d'infanterie Veliaminov. Sous les initiales N. G. dont est signée l'adaptation, se cache le nom du jeune poète Nicolas Gnêditch. Etudiant à l'université de Moscou de 1800 à 1803, Gnêditch est déjà féru de théâtrcj
déclame des tirades de Hamlet et de la Conjuration de Fiesque^ rêve d'écrire un drame " en quinze actes ", à l'instar de la trilogie de ÎVallenstein et des King Henry de Shakespeare. ^ En 1803, il termine la préface d'un roman Don Corrado de Guerrerra par cette phrase : " Courage, jeune auteur !... Le premier essai de plume de Voltaire, Shakespeare et Schiller certainement n'était pas sans faiblesses : alors pourquoi ne pas les pardonner au jeune auteur russe Nicolas Gnêditch ? " Il a traduit aussi en 1802 Y Abufar àç. Ducis. En 1804 il compose L.es beautés d'Ossian^ chant où il essaie de fondre toutes les beautés " du barde. Deux ans plus tard il écrit Le dernier chant d'Ossian. Bientôt, stimulé par son amour pour l'actrice Semenova, il veut lui donner un rôle digne d'elle et entreprend son Léar^ qui est joué pour la première lois sur le théâtre de la cour, à S*-Pétersbourg, le 28 novembre 1807, et imprimé en 1808 sous le titre : Léar, tragédie en cinq actes^ prise des œuvres de Shakespeare par N. G. La pièce est en prose et une préface expose ingénument les intentions de l'auteur :
" Celui qui ne connaît les tragédies de Shakespeare que par leur titre sait que Léar est estimé par les Anglais la meilleure d'entre elles. Mais Shakespeare, pour exciter la pitié des spectateurs, a représenté Léar complètement fou. Le dramaturge français Ducis, en remaniant cette tragédie, l'a suivi en cela et a représenté Léar inconsidéré,
' Jikharev {Zapiski, 26 février 1806, * Note de Gnêditch.
révoltant, avide du pouvoir... Réfléchissant qu'un homme qui, dans la folie, donne et reprend un royaume, bénit et maudit ses enfants ne peut exciter la compassion des spectateurs, j'ai pris la liberté de n'imiter en cela ni Shakespeare ni Ducis. J'ai laissé à Léar son bon sens, pour que ce ne soit pas dans les visions d'une exaltation ininterrompue, mais en ressentant véritablement toute la douleur d'un père persécuté par des enfants ingrats, et des transports de joie au retour inespéré d'une fille tendre et vertueuse, qu'il communique ces sentiments au cœur des spectateurs. Dans le troisième acte seulement, lorsque tous les sentiments de Léar sont ébranlés par la douleur et épuisés par la tempête qui fait rage, j'ai jugé possible de le représenter dans vme exaltation momentanée. Mais ne trouvant pas frappante la situation dans laquelle Ducis a placé Léar et sa fille Cordélie, j'ai dû, ici comme au quatrième acte, recourir à l'invention. J'ai pris aussi la liberté de changer quelques scènes de la tragédie de Ducis, que j'ai imitée librement. En beaucoup d'endroits j'ai changé la marche de l'action elle-même. Ayant emprunté à Shakespeare quelques situations, j'ai remanié le dénouement de la tragédie et je n'ai pas jugé utile de couronner la passion amoureuse d'Edouard et de Cordélie par laquelle, selon moi, Ducis a abaissé les sentiments nobles et le noble exploit de son souverain et de l'infortunée princesse ".
Gnêditch conserve les personnages de Ducis, mais rend à la fille cadette de Léar le nom de Cordélie, auquel l'auteur français substituait celui d'Helmonde. Cordélie, accusée faussement par sa sœur Volnerille de fomenter une révolution pour
livrer l'Angleterre à son ancien fiancé Ulric de Danemark, est chassée par Léar, mais sauvée par le fils de Kent, Edgar, qui la tient cachée dans une caverne. Léar a abdiqué, mais abreuvé de dédains par Volnerille, il se réfugie chez sa seconde fille Régane. Là, non dans un transport de folie comme chez Ducis, mais par l'effet du mauvais accueil de Régane, il appelle la malédiction du ciel sur ses filles et part avec Kent dans la tempête. Errant dans une forêt, il interpelle les éléments déchaînés, dans un langage plus proche de Shakespeare que de Ducis. ^ Invité à s'abriter dans une caverne, il y retrouve Cordélie, qu'il prend d'abord pour Régane, puis pour un spectre dont il veut conquérir le pardon en tentant de se tuer. Lorsqu'il s'endort plus calme, sa fille veille sur son sommeil en pleurant ; au réveil elle se jette à ses pieds et se fait enfin reconnaître de lui. Léar, recherché par les soldats du duc de Cornouailles, époux de Volnerille, est caché en lieu sûr ; mais il se livre en apprenant l'arrestation de sa fille, trahie par l'émotion. Malgré son désespoir, il est arraché
I C'est ainsi que Gnêditch rétablit les détails supprimés par Ducis: " Faites rage, vents, hurlez, tempêtes furieuses, versez sur ma tête vos feux de soufre, avant-coureurs des coups de la destruction ! tonnerre, tonnerre qui anéantis tout, détruis l'édifice du monde, anéantis la nature et l'homme, l'homme ingrat ! Déchaînez votre rage, tempête, tonnerre et éclairs ! Je ne murmure pas contre vous, ô éléments furieux, vous n'êtes pas mes enfants !... " On remarquera que certains points de cette invocation reproduisent plus exactement l'original que la traduction de Le Tourneur.
à elle, et celle-ci, à l'instigation de Régane, est condamnée à mort. Cependant Edgar a soulevé le peuple en faveur du vieux roi ; il est battu et pris par les troupes du duc de Cornouailles. Mais à la nouvelle de l'exécution de Cordélie, le vaincu harangue si éloquemment ceux qui l'ont enchaîné que tous passent de son côté. En même temps on apprend que Volnerille et Régane se sont donné la mort, et que Cordélie est sauvée. Celle-ci survient et se précipite dans les bras de son père devant qui s'agenouillent les soldats, tandis que le duc de Cornouailles se tue.
L'action est plus ramassée que dans Ducis. Moins de place est attribuée à la conjuration d'Edgar, afin que les scènes où paraît Cordélie gagnent en valeur et en force. Le style, encore que fleuri à l'excès, est cependant moins tendu et conventionnel que celui du modèle français.
La critique accueillit favorablement la pièce. Après quelques réserves sur la froideur des deux premiers actes, elle loua fort les parties originales, particulièrement celles dont Cordélie est l'héroïne. ^ Gnêditch avait directement emprunté à Shakespeare l'illusion de Léar prenant sa fille pour une ombre.
En offrant un exemplaire de L.èar à son interprète Semenova, l'auteur rappelle, dans une épître en vers, que le talent de l'artiste a désarmé les
' Cf. Dramatitcheski Fêstnik, 1808, I, n"^ 2 et 3.
critiques et fait couler chez tous les larmes, " messagères des âmes satisfaites. "
La pâle critique, au loin,
Emue et silencieuse te regardait,
Et essuyait, en se cachant, une larme involontaire. ^
Faire pleurer, c'est le grand but poursuivi, et Shakespeare apparaît comme le plus prestigieux des auteurs " sensibles ".La comédie Shakespeare amoureux d'Alexandre Duval, traduite par D. I. lazykov, et qu'on joue le même soir que Lear avec un vif succès, ^ consacre cette opinion. L'épigraphe : " La sensibilité fait tout notre génie... " annonce le ton de la pièce, où l'on voit Shakespeare, follement épris de sa jolie interprète Clarence, douter de celle-ci sur la foi d'un faux rapport, puis machiner une vengeance, qui devient sans objet lorsqu'il découvre, avec des transports de joie, qu'il est réellement aimé, et crie à son rival : " Richard III est venu trop tard. Guillaume le Conquérant s'est emparé de la forteresse ! " La scène dans laquelle le héros commente à Clarence son rôle d' " Hedelmone " et lui explique com-
1 A Semeno'va. (Œuvres, I, p. i8.)
^ La comédie était donnée après Lear. Shakespeare était joué par lakovlev, et Clarence par Semenova. Shakespeare amoureux ou La pièce à l'étude, représenté à Paris le i'"" janvier 1804, avait été signalé en Russie en 1805 par le S^loskonjski Courrier. L'auteur, qui s'était attiré la disgrâce du Premier Consul avait, en 1803, trouvé à Pétersbourg une hospitalité empressée.
ment il faut prononcer le mot "amour" produisait un effet considérable. ^
Othello et L.éar étaient traduits en prose ; Hamlet^ représenté pour la première fois à Saint-Pétersbourg le 28 novembre 18 10, était en vers. L'auteur, Stepan Ivanovitch Viskovatov, donnait l'œuvre comme " arrangée pour le théâtre russe ", mais sans mentionner l'original mis à contribution, et qui était de Ducis. La pièce peut se résumer ainsi : Hamlet, roi de Danemark, souffre d'être partagé entre son devoir filial et son amour pour Ophélie, fille de Claudius, meurtrier de son père. Gertrude a le cœur bourrelé de remords et refuse de suivre son amant Claudius, " premier prince du sang ", dans son projet de détrôner Hamlet. Claudius ourdit sa conjuration, tue Gertrude, mais est luimême poignardé par Hamlet; les conjurés déposent les armes.
Les remaniements de Viskovatov sont importants. Dans la liste des personnages, Norceste est remplacé par Harold, Elvire prend le nom d'Elfrida et Voltimand ne paraît pas. Dans la première scène du premier acte, Polonius précise l'attitude de Hamlet qui, " en tournant ses regards vers le tombeau de son père, nourrit en son cœur la vengeance et la haine... " Les tournures de style abstraites et recherchées de Ducis sont remplacées par des équivalents concrets. La tirade de Claudius
1 Cf. Arapov. Lêtopis.
est réduite de moitié ; on n'y trouve plus les doléances contre le roi défunt qui interdisait le mariage d'Ophélie, ni la description des faiblesses de Hamlet ; on appuie seulement sur la mélancolie du jeune prince qui " à minuit erre au milieu des tombes, se nourrissant d'horreur parmi la corruption et les tombeaux, toujours seul, muet, sauvage, farouche. " On reconnaît là l'influence de Gray et de Young, que trente ans de popularité n'ont pas amoindrie. ^ Claudius dit lui-même de Hamlet : " Il aime ma fille ", et il édifie sur cet amour un plan perfide.
Dans la seconde scène, Gertrude est moins hautaine, elle dit avec plus de simplicité et de force ses remords, va droit au fait et appelle les choses par leur nom. " Qu'entends-je ? Claudius ! Tu me proposes le mariage ? " Elle soupire en songeant aux changements survenus en Hamlet, jadis modèle de bravoure, de sensibilité et de philanthropie :
1 Cf., comme exemple typique, Le cimetière, publié en 1809 P^"* le Rousski Fêstnik :
Le triste bruit des arbres balancés par le zéphyr,
Le silence, la paix et le sommeil sans réveil
De ceux qui ont rompu à jamais leur alliance avec le monde péris-
L'aspect des pierres tombales et le son des cloches [sable,
Inclinèrent involontairement mes pensées à la tristesse.
De sombres tableaux se présentèrent à moi :
Là, de pâles ombres marchaient en silence,
Et partout étaient semés des ossements fragiles,
Là, l'affreuse mort a édifié son trône,
Je vois dans ses mains un os, symbole de la corruption...
lOO SHAKESPEARE EN RUSSIE
Tu réduisais en poudre les remparts ennemis,
Mais terrible dans le combat, c'est d'une âme sensible
Que tu écoutais ceux qui souffraient et gémissaient devant toi.
Mon fils était l'ami des hommes, c'était un vrai héros.
Maintenant qu'est-il devenu ? à qui la faute ?
O tremble, Claudius ! le destin punit les meurtriers !
Puis il n'y a ni ordres aux gardes, ni appel à Polonius, ni monologue, ni intervention d'Elvire... Brusquement apparaît Harold dont Claudius maudit, aparté, l'arrivée, mais à qui Gertrude demande de découvrir ce qui attriste Hamlet. A l'acte II, Elfrida la première laisse entendre à la reine qu'elle a deviné son secret. Dans le récit que celle-ci fait de son crime, une place plus grande est donnée au repentir et à la leçon morale. Harold, annonçant l'entrée de Hamlet, prie la reine de s'éloigner, car le désespoir du roi n'est pas le spectacle qui convient à " une mère si tendre. " Les discours du héros, bouleversé par la vision de son père, sont empreints d'un réalisme macabre.
L'ombre, en gémissant, a tourné vers moi ses regards, De la bouche cadavéreuse coule le poison cruel. Apaise-toi, triste ombre ! Je répandrai le sang à flots i Tremble, meurtrier
L'apparition s'est produite non dans un palais^ mais dans un décor à la Young ou à la Hervey, et elle est contée avec force détails qu'on chercherait vainement dans Ducis :
Ecoute, une nuit que les ombres s'étaient étendues
Sur la terre et les eaux, et, chassant le jour.
Couvraient l'azur céleste de ténèbres,
J'étais assis parmi les tombeaux, et accablé de chagrin
Je pensais trouver la paix dans le sommeil, mais le sommeil
fuyait mes yeux.
Une cloche lugubre sonna l'heure de minuit. Et soudain j'entendis dans les ténèbres un sifflement de serpent. Un bruit de chaînes, une trompette appelant au combat. Une rumeur souterraine et un fracas de tonnerre terrible. Envahi de terreur, je sursautai, et la lueur d'un éclair Illumina mon père ; ce fantôme sacré M'apparaît comme un géant, vêtu de son armure, Le casque de sa tête est surmonté d'un aigle. L'acier rougit sur sa poitrine, son bouclier est couvert de sang, Et sa terrible lance et ses flèches qui portent l'effroi Gisent autour de lui sur des nuages de feu, Son glaive est sur sa hanche — mais une chaîne charge ses
mains.
Autour du cou et jusqu'aux pieds un serpent s'enlace en sifflant Et vomit par la bouche la fumée et la flamme —
Aucune occasion n'est omise de faire la leçon aux rois, qui doivent être
Non les épouvantails, mais les amis de leurs sujets.
Le spectre donne les sages conseils que Laharpe avait prodigués à Alexandre 1 :
Quand tu prendras le sceptre, sois sur le trône un homme, C'est seulement par la vertu que les souverains sont grands...
Les questions indiscrètes de Hamlet sur l'autre monde sont supprimées, ainsi que les lamentations sur Ophélie et Gertrude, les suggestions de Nor-
ceste, destinées à démasquer la reine, et les trois scènes finales entre Norceste, Gertrude et Ophélie. L'acte II se termine par une tirade de Hamlet, ému d'apprendre le nouveau complot de Claudius, mais décidé à retarder un châtiment pour épargner Ophélie, et prêt à retourner à ses chers tombeaux:
Je m'en vais aux tombeaux. Là vit une éternelle tristesse,
Là on n'encense pas vainement les divinités terrestres,
Là je ne rencontrerai pas de perfides flatteurs,
Mais les froids tombeaux, avec leurs corps corrompus
Peuvent donner la plus utile leçon aux puissants ;
Dans la vue de la corruption quel enseignement pour les tsars !
L'acte III s'ouvre par un monologue d'Ophélie qui se plaint d'être oubliée et négligée par son fiancé. Elle rappelle le temps plus heureux où tous deux " voyaient le ciel sur la terre " :
Amour ! comme ton poison est doux et funeste !
Tu élèves aux cieux et précipites dans l'enfer,
Tu transformes en chagrins, en interminables souffrances
Les joies soudaines, les enthousiasmes éphémères !
Sensibilité ! don des cieux courroucés !
Souffrances cruelles, torrents de larmes amères,
Voilà ce qui est laissé en récompense aux cœurs sensibles,
Et je ne vois que dans la mort la suprême consolation.
Elle est beaucoup plus sentimentale, beaucoup moins " princesse " que dans Ducis :
Crois que le sceptre, la couronne, et toutes les grandeurs du
monde Ne flattent pas Ophélie — en toi j'aime Hamlet. Avec toi je préférerais les haillons, l'obscurité, l'indigence, A toutes les puissances terrestres et à tous les trônes.
Son fiancé demeure obsédé par l'idée des tombeaux, où les corps se transformeront en poudre, mais où les âmes s'uniront à jamais :
Quand tu me verras recouvert des ténèbres éternelles, Honore ma froide poussière d'une larme affligée !
Gertrude emploie auprès de son fils des arguments sentimentaux, lui rappelle en sanglotant le sein qui l'a nourri, les mains qui l'ont caressé, consolé; Hamlet, attendri, va renoncer à sa vengeance lorsqu'il aperçoit l'ombre de son père: "Que vois-je?... C'est lui !... " Bouleversé et haletant, il jure de se venger. Il écoute en silence Claudius et lui répond, non par les belles phrases de Ducis :
Avez-vous oublié que je suis votre roi ?...
mais en tirant son épée : "Tu trembles, Claudius ? Je comprends ce tremblement." Le monologue de Claudius est omis.
A l'acte IV, le monologue de Hamlet devant l'urne où sont les cendres paternelles donne de l'ampleur aux développements philosophiques qui, dans Ducis, sont réduits à quelques généralités :
D'un roi puissant que reste-t-il aujourd'hui ? De la poussière !
(Il pose l'urne sur le trône.) Présomptueux mortels ! Le ver vous ronge dans les tombeaux ! La mort implacable n'écoute pas vos sanglots, Contre ses mains puissantes on ne défend pas les trônes : Elle entraîne également au tombeau la pourpre et les haillons ; Le timide, le héros, l'esclave et le roi tombent,
Ayant payé le tribut à la nature, nous nous lançons dans un
[voyage inconnu ; Mais que prépare la mort î Jusqu'ici, un rayon céleste Ne l'a pas encore révélé à ceux qui vivent dans ce monde. Trouvons-nous, avec la mort, le néant ou la vie ? La mort termine tous les désirs et les vengeances. Mais si la mort est un sommeil ? et si de terribles visions Viennent troubler le repos de ceux qui dorment ? Si nous devons même dans la nuit du tombeau Entendre les gémissements et voir les torrents de larmes De ceux qui nous ont été si chers en ce monde. Si la mort ne diminue pas la souffrance. Si des tourments accumulés nous menacent au tombeau. Alors le plus infortuné des mortels redoutera De quitter un chagrin passager pour se plonger dans un chagrin
[mortel.
O inconnu ! Si tu ne nous épouvantais pas, Ah ! qui ne devancerait l'heure consolante de la mort ? Qui ramperait sur une terre peuplée de scélérats ? Où l'or couvre le vice, où la voix sacrée de la vérité Est si rarement entendue des puissants de la terre. Où le malheur est pour les bons, le bonheur pour les méchants, Où les lauriers sont rougis du sang des innocents... Où les spoliateurs sont élevés au trône, au milieu des rayons, Où la flatterie, comme une vapeur fétide se niche autour de la
[couronne.
Où l'avide cupidité s'empare de tous les cœurs. Où habitent l'envie, la haine, le meurtre...
En présence de sa mère, Hamlet s'exprime avec moins de circonlocutions diplomatiques. Lorsqu'il l'a contrainte à l'aveu, il ne se connaît plus, brandit son glaive avec des imprécations et s'arrête soudain en se souvenant qu'elle l'a engendré ;
Gertrude manifeste ses remords avec des effets dramatiques, que facilite la présence de l'urne funéraire.
Mais quoi, malheureuse ! Je vois l'urne en feu : Ce feu me brûle, dévore tout mon sang —
Viskovatov termine l'acte par l'entrevue de Hamlet et d'Ophélie. La fille de Claudius, comme dans Ducis, défend son père, mais elle ajoute un argument où se reflète la hantise du surnaturel, dont le début du XIX*" siècle est plein.
Pourrai-je survivre à la mort de mon père ?
M'ayant ouvert le chemin du tombeau, que deviendras-tu ?
Pourras-tu voir d'une âme tranquille
L'ombre ensanglantée de ton Ophélie ?
La nuit, dans un silence de mort, le jour, dans le bruit des vents,
Tu entendras mes lamentations, mes gémissements plaintifs,
Qui te troubleront et te feront trembler,
Et morte, je ne me séparerai pas de toi !
Mais malgré les intentions féroces qu'il ne cache pas à sa fiancée, le roi ne peut se retenir, après son départ, de soupirer :
Elle disparaît, et la lumière s'assombrit !
Au cinquième acte, Gertrude supplie inutilement Claudius de la suivre pour tout avouer au peuple et adoucir la colère des dieux ; il la nargue et annonce qu'il va tuer Hamlet. A ces mots, la reine l'accable de reproches, lui prédit les pires
châtiments et veut sortir pour le dénoncer. Il tire son épée ; elle ne tremble pas :
Pour mon fils je me résoudrai à goûter avec joie la mort !
Elle tombe transpercée. Plus loin, Viskovatov supprime le long plaidoyer que, dans Ducis, Ophélie prononce pour son fiancé, devant les conjurés, Hamlet, après avoir désarmé ses ennemis, fait un discours énergique et démasque Claudius. Celui-ci, payant d'audace, accuse publiquement le roi d'avoir tué sa propre mère dont il découvre le cadavre sanglant. Hamlet se justifie sans peine et tue le meurtrier sous les yeux d'Ophélie qui s'évanouit. Désespéré, il veut se jeter lui-même sur son épée. Empêché par Harold, qui lui rappelle ses devoirs envers le peuple, il se résigne :
Patrie ! c'est à toi que je me sacrifie !
En dehors de ses qualités senti mentales la réussite de Hamlet était assurée par une interprétation brillante, les grands favoris lakovlev et Semenova jouant les rôles de Hamlet et d'Ophélie. Les journaux du premier quart du XIX® siècle témoignent de la longue faveur de ces adaptations, dans lesquelles les acteurs en renom trouvent leurs plus bruyants triomphes.
Cependant un autre élément prend avec le temps, et sans doute sous l'action du romantisme naissant, une place de plus en plus grande : c'est
le pittoresque fantastique ; Shakespeare apparaît comme une source non seulement de situations théâtrales frappantes par le déploiement d'effets de mystère ou de terreur, mais de spectacles pleins de surprises et de féeries éblouissantes.
On s'écrase pour entendre Roméo et Juliette qui, le 7 septembre 1 8 1 7, reparaît à S*-Pétersbourg sous forme d'opéra, avec la musique que Daniel Steibelt ^ avait fait entendre à Paris en 1793. Le livret était traduit par A. G. Volkov. Dès le lever du rideau, l'aspect d'un vieux château dans une forêt, par une nuit de lune, tandis que s'entend une polka et que Roméo et Juliette chantent le duo d'adieu, enthousiasmait les spectateurs. Au troisième acte, dans la scène des tombeaux, l'acteur chargé du rôle de Roméo se surpassait dans l'expression de la terreur et du désespoir, et Juliette interprétait remarquablement la scène difficile 011 elle s'apprête à boire le poison. Les décors étaient fort appréciés, " surtout le troisième, représentant des voûtes et une longue galerie faiblement éclairée par des lampes funéraires. " ^
Cette même année, trois fragments de Macbeth^ tragédie russe étaient offerts aux lecteurs du Sêverny Nablioudatel^ par P. Korsakov. Dans le premier, on voyait Frédegonde, * femme de Macbeth, atten-
' Steibelt avait succédé à Boieldicu comme directeur de l'Opéra de Saint-Pétersbourg. Il devait mourir dans cette ville en 1823. ^ Sé-vernj' NabliciiLlatel, 1 8 i 7, n" 11.
* Ce nom est celui que Ducis avait déjà attribué à Lady Macbeth.
dant son époux qui a sauvé le roi Duncan de deux puissants ennemis, le roi norvégien Svenon et le thane rebelle de Cawdor. Mentet, ami de Macbeth, arrive à Inverness et rapporte, en soixante-seize alexandrins rimes, les exploits de son compagnon d'armes. Avant la défaite les adversaires avaient mis le pays à sang et à feu, insensibles " aux gémissements des citoyens torturés et aux larmes des tristes orphelins. " L'armée, enflammée de patriotisme, traverse sans effort " rochers siliceux, défilés et torrents de montagnes " et atteint le camp de Svenon, tandis que
Parmi les ténébreux nuages, triste et pâle Apparaît de temps en temps la lune tremblante...
Dans le deuxième fragment, Macbeth, poussé par les prédictions des " prophétesses anonymes " et les excitations de sa " fem.me rusée, " se prépare à assassiner Duncan. Il renvoie le serviteur qui l'éclairé, et prononce, au clair de lune, un monologue imité du fameux passage de Shakespeare :
Il est parti... Les heures volent. La minute arrive
Où... Pourquoi trembles-tu, Macbeth ?
Toi que, jusqu'à présent, rien n'efFra}'ait ?
Un pressentiment du cœur ne t'a-t-il pas dit
Que le seuil sacré au delà duquel dort ton roi
Est le seuil du repentir, au delà duquel est le châtiment ?
Que vois-je ? quelle main me donne ce poignard ?
Je vais le prendre... Mais il a disparu... Que vois-je ? Il apparaît !
G, vision trompeuse ! rêve mensonger de l'âme,
Macbeth ne peut-11 te toucher ?
N'es-tu pas le poignard vengeur du repentir ?...
Quelles sont ces gouttes de sang qui se montrent soudain
Et obscurcissent ton brillant fer ?
Mais tu disparais, semblable aux rêves nocturnes,
Et de nouveau je reste seul avec mon repentir.
(Un silence, pendant lequel Frédegonde entre et observe les mouvements de Macbeth ; il continue •)
Maintenant toute la nature est morte dans la moitié de l'univers. Et les horribles songes, enfants de la sombre nuit, Volant autour des couches où règne le repos. Epouvantent le genre humain par un rêve de mort.
(Derrière la scène on entend Forage.)
Lune ! ta lueur s'éteint ! ou as-tu caché tes rayons Pour n'être pas, cette nuit, complice de Macbeth ? Fuis ! En cette heure terrible, j'ai plus besoin des ténèbres que
[de la lumière.
Hurle, vent du désert, craquez arbres ! Que les cieux n'entendent pas ici de gémissements !
Puis c'est l'apostrophe à la terre, aux pierres, et quand deux heures sonnent, la décision finale :
N'écoute pas, Duncan, le son de ces terribles heures, Ce son t'appelle au ciel ou à l'enfer !
11 va pour sortir, puis revient, plein de terreur et de remords, en cachant son poignard ; mais Frédegonde lui ordonne de frapper. Il entre dans la chambre du roi " avec un sentiment féroce ".
Dans la troisième partie, Macbeth couronné est poursuivi par le remords ; il " craint son ombre et les murs même du château..." Pour le calmer, Frédegonde a été dans un bois sacré consulter la magicienne Ifiktona, et elle raconte à son époux sa visite. Elle décrit la forêt mystérieuse, " le mélancolique bruit des feuilles ", le regard étincelant de son guide dans l'obscurité, les visions dans la caverne, les chaudières, les sorcières, les prédictions, l'apparition d'unjeune enfant couronné, les rumeurs souterraines et les tremblements qui accompagnent la disparition des " trois horribles soeurs ".
On voit que si cette tragédie demeurait fidèle au procédé classique des interminables récits, elle ne négligeait aucun des effets de nuit, d'orage, de lune et de forêt si à la mode alors.
Un fragment de Jules César^ œuvre de A. Grouzintsov, imitation de Shakespeare, publié dans le même journal, ^ donnait au dialogue entre Brutus et Cassius, à la scène II du premier acte, une emphase uniforme bien différente de la variété de Shakespeare. Les premiers vers marquent le ton : Brutus troublé médite, sans remarquer les personnes présentes :
Dans quelle obscurité empourprée la lumière du sanglant soleil S'est-elle épandue si terriblement sur le Capitole ? Ce triste présage s'accorde avec mon âme !
Cassius O Brutus, approche-toi de nous, reconnais tes amis !
^ Sé-verny Nablioudatel, 1817, n" 22,
Lorsque les discours de Cassius ont excité l'animosité de Brutus contre la tyranie, celui-ci s'écrie :
Attends, ne déchire pas mon âme en morceaux ! Tu as acquis trop de pouvoir sur Brutus. Mais, Cassius, tu apprendras peut-être bientôt Que Brutus n'a pas été créé pour servir un égal !
Cassius
O Brutus, gloire aux dieux ! Redressez-vous, murs de Rome !
Voici César... Sois un héros !
Une scène d'une autre tragédie Julius Ccesar (II, 7.) est donnée en 1 820 dans le Blagonamêrenny. Dans la salle du Sénat, Brutus troublé se jette contre la statue de Camille dont il invoque le souvenir ; puis après un dialogue avec Cassius, il ramasse un papier jeté au pied de la statue et portant la fameuse phrase : " Tu dors, Brutus !..."
L'infatigable et ingénieux prince A.A. Chakhovskoï comprend tout le parti qu'on peut tirer de The Tempest pour séduire l'imagination des spectateurs et le 28 septembre 1821, il fait représenter au Grand-théâtre de Saint-Pétersbourg ha Tempête ou le Naufrage^ "grande féerie romanesque en trois actes, prise des œuvres de Shakespeare ". ^ La pièce s'ouvre par un " prologue musical " se passant sur le navire à l'ancre : le ciel est couvert de noirs
^ Cette pièce n'a jamais été imprimée ni analysée. Nous avons fait le présent résumé d'après un des manuscrits conservés à la bibliothèque des théâtres impériaux à St-Pétersbourg et que nous a obligeamment communiqué le bibliothécaire M'' Schenk.
nuages, on entend le tonnerre, on voit les éclairs, une symphonie dépeint l'orage. Et c'est, avec quelques variantes, le mélange d'ordres, de jurons, de plaintes qui figure dans l'original. Le navire lance des flammes et s'enfonce dans les flots.
La première scène de l'acte 1 a pour décor " un agréable rivage de la mer ". Elle reproduit, dans leurs lignes générales, la conversation de Miranda et de Prospère, puis celle de Prospère et d'Ariel dans Shakespeare. Lorsqu'Ariel se sauve pour se transformer en naïade, " la musique dépeint son vol ". A la scène troisième, Caliban reproche à son maître de lui avoir refusé Miranda : " Nous aurions peuplé cette île de petits Calibans "... Ariel, une lyre à la main, chante la douceur de l'amour :
Réunissez-vous, nymphes, en rondes,
Et chantez la douceur de l'amour,
Et toi, amour, âme de la nature.
Anime notre voix pure.
Il n'est point de bonheur au monde saus amour.
(Il se cache).
L'Echo en mer — Sans amour !...
Ferdinand arrive, intrigué par le chant invisible qui lui promet le bonheur après lui avoir parlé de son père dont " l'âme est au ciel, dont les os sont devenus du corail, les yeux des perles... " Puis viennent l'entrevue avec Miranda, la rudesse simulée de Prospero, l'asservissement de Ferdi-
nand... Ariel, pour transmettre les ordres du magicien à " l'enfer, " disparaît à travers la terre. L'acte II représente une forêt épaisse qui laisse d'un côté voir la mer. Au lever du rideau passent en volant des feux follets ; des voix s'appellent, répercutées par l'écho ; tout le théâtre est éclairé de lumière bleue " sauf du côté où l'on aperçoit la mer". Les naufragés : Alonzo, roi de Léon, Gonzalve, vieux troubadour et favori d'Alonzo, et Ramire, duc des Asturies (Antonio dans The Tempest) se lamentent de leurs vaines recherches et de l'entourage diabolique qui les leurre. Alonzo se repent, Ramire est en rage, Gonzalve chante des couplets consolants :
... Pourquoi se chagriner Quand on n'y peut rien faire ?...
Ramire, pour s'assurer la succession au trône de " Léon ", s'apprête à tuer ses deux compagnons endormis, lorsqu'un rocher s'ouvre et découvre, sous un baldaquin, Prospero assis sur son trône ducal : le magicien interpelle son frère, tandis qu' Alonzo et Gonzalve se réveillent. Un chœur chante. La vision, aperçue du seul Ramire, disparaît, une autre lui succède : un abri s'ouvre et montre Ferdinand et Miranda, les mains unies, tandis que Prospero tient une couronne au-dessus de leurs têtes. Apeine l'abri s'est-il refermé qu'une musique joyeuse retentit, le théâtre s'éclaire, les arbres s'ouvrent, Ariel et les nymphes apportent des fruits et des
vins, et en chargent une table qui a surgi magiquement du sous-sol. Le chœur, par ses chants, apprend à Alonzo que son fils est sauvé. Les naufragés veulent goûter aux mets délicats, mais à l'approche de Ramire, la table disparaît sous terre. Le tonnerre gronde, la nuit se fait, une colonne de fumée sort de terre et à l'intérieur se détache l'ombre de Prospère. Tous écoutent avec stupeur les paroles sévères de l'ombre qui les somme de se repentir et s'évanouit dans le tonnerre. Des puissances invisibles dispersent le trio ; Ariel se réjouit. Alors a lieu la scène burlesque entre le " boatsman " ivrogne (le Stephano de Shakespeare) et Caliban, abondamment battu et abreuvé de vin. La farce est grossie encore lorsque Ramire est rossé à tour de bras par le boatsman, qui le force à boire à sa santé et lui fait promettre de tuer Prospero. Enfin vient le duo d'amour entre Miranda et Ferdinand portant du bois ;^ Prospero caché s'attendrit, dispense le jeune homme de la corvée imposée, et ordonne à Ariel de réunir les esprits en vue d'une grande fête.
Le troisième acte se passe sur le rivage, près de la caverne. Le soleil se couche. Prospero est debout sur une hauteur, en costume de magicien, entouré des sylphes, des naïades, des gnomes, auxquels il annonce leur prochaine délivrance et à qui il prescrit de répandre partout l'allégresse. Il unit Miranda et Ferdinand, et leur révèle toute la vérité. Le chœur chante, les esprits se livrent à un
' La scène I de l'acte III dans Shakespeare.
** divertissement " varié. Puis les ténèbres descendent et les trois conjurés s'approchent avec précaution pour accomplir le meurtre projeté. Le boatsman ne cesse de boire et de menacer de sa hache Ramire : au moment où ils vont entrer dans la caverne, celle-ci s'ouvre et montre, à l'entrée qui s'éclaire, Prospero en manteau ducal ; le tonnerre gronde. L'ivrogne et Caliban tombent à genoux, Ramire se repent, Alonzo, qui survient avec Gonzalve et une suite de feux-follets, est pardonné pour n'avoir pas corrompu la bonté native et le désintéressement de son fils. Le fond de la caverne s'éclaire et l'on aperçoit Ferdinand et Miranda entourés d'un groupe d'amours. Les deux fiancés échangent de tendres phrases ; Alonzo pleure de joie. Miranda s'écrie : " Ah ! tout cela ce sont des hommes ! mais Ferdinand vaut mieux que tous ! " Prospero déclare oublier le passé et rentrera Léon, Le navire s'éclaire. L' " apologue " est prononcé par le magicien, qui brise sa baguette et délivre les esprits en leur recommandant de " donner l'exemple de la gratitude " aux hommes. Ariel, avec un flambeau, allume un fanal blanc sur le rocher, les esprits font briller partout des lumières ; un chœur chante, les personnages vont au navire, o\x des matelots agitent des drapeaux et crient : " Vivat ! vive Alonzo ! vive Prospero ! "
Cette pièce, au témoignage d'Arapov, ^ produisit un " remarquable effet " auquel, on peut le sup-
^ Chronique du théâtre russe, I, p. 306.
Il6 SHAKESPEARE EN RUSSIE
poser, l'art du machiniste et du costumier n'était pas étranger. Chakhovskoï avait multiplié les coups de théâtre, changé en partie la fable, grossi les traits comiques et mélodramatiques. Malgré tout, il faut lui savoir gré d'avoir gardé presque intacts quelques-uns des plus beaux passages de The Tempest^ entre autres certaines scènes où se révèle le cœur charmant de la candide Miranda.
Cependant l'engouement pour les pièces " shakespeariennes" n'avait pas triomphé des résistances des vieux-croyants littéraires qui, appuyés sur l'autorité de l'abbé Batteux, ne perdaient aucune occasion d'exprimer leur opinion. Lorsque V. Narêjny compose un Dimitri Samozvanets entaché de modernisme, le Sê')>erny Fêstnik le rappelle au respect des saines traditions et ajoute :
" Ne connaissant pas la langue anglaise, je n'ai pas lu une seule tragédie de Shakespeare ; mais on m'a dit que les Anglais aiment à voir sur le théâtre des cercueils, des lampes qui s'éteignent et autres tyrannies, qu'ils aiment à entendre des conjurations et des évocations d'ombres et d'esprits, rien de cela ne manque dans le Dimitrt Samozvanets... J'ai lu des tragédies de Schiller dans ce genre, et elles ne sont pas de mon goût, malgré leurs mérites. " ^
Plus généralement, le Rousski Vêstnik " voyait dans cette influence étrangère un danger pour l'originalité russe, et renvoyait les auteurs à l'étude
' Sêverny Fêstnik, 1804. Lettre d'un inconnu.
des chroniques nationales, qui seules leur feront pénétrer l'âme, le cœur et la pensée des héros immortels et des fils sublimes de la patrie ". ^ " Racine, Voltaire, Schiller et Shakespeare ont-ils décrit les sauveurs, les héros et les bienfaiteurs de la terre russe ? " C'est à Soumarokov qu'il faut revenir. Ailleurs, mettant dans la bouche d'une visiteuse de Londres, souffrant du " spleen ", la phrase : " Nous avons vu des tragédies de Shakespeare ", il joint cette note : " Il n'est pas honteux de ne pas savoir que Shakespeare est le père du théâtre anglais, mais il est honteux pour des Russes de juger par ouï-dire de Soumarokov et de Kniajnine". " En 1810, répliquant à un article du Vêstnik Evropy qui, tout en faisant des réserves sur le mélange d'or et de boue ^ de Shakespeare, recommandait aux dramaturges russes de prendre l'auteur de King Lear pour maître, l'éditeur se demande quelle pensée avait eue Shakespeare en montrant Juliette fuyant la colère paternelle, prenant, sous l'apparence de poison, une poudre soporifique, et se réveillant au cimetière dans les bras de son amant. " Le poison et le cimetière sont des épisodes de la tragédie de Shakespeare ; son but principal est de montrer jusqu'où la haine inflexible et héréditaire des familles conduit les enfants. " Il ne comprend pas non plus l'idée
* février 1810.
Il8 SHAKESPEARE EN RUSSIE
de peindre Othello aveuglément jaloux, assassin de sa femme innocente ; et il conclut en assurant qu'au lieu de s'instruire chez Shakespeare, " les jeunes amateurs de littérature russe " feraient mieux d'étudier Soumarokov, Kniajnine, Nikolev et leurs imitateurs.
En 1811, le Vêstnik Evropyj2iSS&ï flottant dans ses jugements, raillait le Hamlet anglais dont " l'erreur fondamentale " était de faire apparaître sur la scène un fantôme " qui effraie les gens et parle" ; il approuvait la discrétion de Soumarokov à cet égard, et persiflait la pièce de Viskovatov dans les trois actes de laquelle il y avait " beaucoup de travail pour les acteurs : courir, s'agiter, crier, s'effrayer, s'évanouir et mourir. " ^
Le poète K. N. Batiouchkov, qui se plaint que Chateaubriand " avec son Milton, son enfer, ses diables et Dieu sait quoi " lui ait " noirci l'imagination, gâté l'esprit et le style " ^, trouve qu'il manque au génie de Shakespeare " d'avoir connu
les beautés tendres et majestueuses de la Muse
f>> 3 rançaise.
La traditionnelle opinion sur le mélange de monstruosité et de beautés qui caractérise le poète anglais est fréquemment répétée ; mais plus on va, et plus généralement on admet la prédominance des qualités.
* Vêstnik E'vropy, décembre 1 8 1 1 .
- Lettre à N. I. Gnêditch, août 181 1.
^ Cité par E. Haumant, La culture française en Russie, p. 233.
En 1805, V Outrenniaïa Zaria traduit une appréciation de Dryden sur la difficulté de décider si le nombre des beautés l'emporte sur celui des défauts. A propos de V Othello de Veliaminov, le Vêstnik Evropy rappelle les " absurdités les plus basses et les plus repoussantes " et l'ignorance des règles qui déparent la grandeur de Shakespeare. Le Tsvêtnik^ ^ donnant un portrait et une biographie de Wilhelm Shakespeare, admettait ces critiques mais faisait une part plus large aux éloges, et bientôt ^ imprimait une traduction en prose de l'oraison funèbre de César par Marc Antoine ; mais la mention "traduit de l'anglais" ne rachetait pas la platitude de cette version.
Cependant la propagande shakespearienne s'affirme par cent détails. Ici on rappelle que le français n'est pas la seule langue soi-disant indispensable aux gens cultivés ; car en italien écrivirent Dante, Pétrarque, l'Arioste, le Tasse ; en allemand Klopstock, Wieland, en anglais Milton, Shakespeare, Pope, Young, Addison... ^ Là, dans un compte rendu admiratif de Phèdre jouée par l'actrice française George, un journaliste, * attribuant le charme ressenti à " la tendre pitié avec laquelle on regarde un être innocent et malheureux ", s'écrie avec Ophélie :
' 18 10, V, pp. 85-90.
^ VIII (novembre).
^ Féstfiik Evropy, décembre 1807.
* Vêitnlk E-Jfopy, 1809, n" 22.
O what a noble mind is hère o'erthrown !
Ailleurs, dans un Eloge du sommeil^ on cite la phrase de Macbeth : " Tu ne dormiras plus ! ", et on la donne en leçon aux " tyrans, et aux hommes sensuels qui violent les droits sacrés de l'humanité." ^ A propos de Lear^ on donne la quarantième lettre du Spectator d'Addison, sur la tragédie, ^ ou l'opinion de Samuel Johnson. ^ ]J Aglaïa'^ pense que les lois littéraires varient selon les époques, les pays et même les " grandes villes ", et que ce qui nous paraît défectueux dans Homère, l'Arioste ou Shakespeare est peut-être dû aux exigences légitimes de leur siècle et de leur patrie.
Le Sankî-Peterbourgski Vêstnik, en 1812, découvre dans Troilus and Cressida une leçon de discipline et de patience que les circonstances rendent d'une saisissante actualité. Il donne, d'après Le Tourneur, une version russe des discours d'Agamemnon, Nestor et Ulysse, à la scène III du premier acte ; le traducteur, G-tch, '' avertit les lecteurs qu'ils ne doivent pas chercher dans ce fragment " des beautés tragiques, mais la pure leçon morale, les profondes vérités dont il est rempli méritant l'attention, et surtout les excellentes pensées sur la nécessité de la patience et de la fermeté dans
* Fêstnik E'vropy, septembre 1810.
^ Th., 181 1, novembre.
^ Ib., 1812, janvier.
* 1812, Souvenirs, signés V. K — ve.
* Sans doute Gnêditch.
les grandes entreprises, et sur les malheurs causés par la violation de l'ordre et de l'obéissance à l'autorité ". ^
I. M. Mouraviev-Apostol, dans ses heures à Nijni Novgorod^ conseille de lire Dante en italien, Cervantes en espagnol, Shakespeare en anglais, Schiller en allemand avant de prononcer un arrêt sur ces écrivains. ^
Milonov met en épigraphe à sa poésie sur la mort de Derjavine les vers connus :
He was a man, take him for ail in ail, We shall not look upon his like again. ^
Le prince P. A. Viazemski, élevé à l'école française, * prêche l'impartialité et l'étude approfondie des mœurs étrangères à ceux qui veulent s'ériger en juges. Selon lui, les shakespearistes qui disent des tragédies de Racine : " Et les Français appellent cela une tragédie ! " ressemblent aux soldats français qui, torturés par le froid et la faim en Russie, en 1 8 1 2, s'écriaient : " Et les malheureux appellent cela une patrie ! " ' Toutefois lui-même déplore que l'école dramatique russe se soit engagée sur l'étroit chemin des Français et il en rejette la faute sur Soumarokov : " S'il avait imité Shakespeare,