‹ Shakespeare en Russie, 1748-1840 (étude de littérature comparée)Chapitre 5 sur 41 · III · texte numérisé non relu

III

* Cité par I. Zamotine, Romantiz.m d'vadtsatykh godo^j XIX stol. 'V roussko'l literat., p. 66.

^ Hamlet, T, II. On notera le changement de 7 shall en We shall. ■* Cf. l'introduction autobiographique à ses œuvres (I, p. LVIII.)

* Œuvres, VIII, p. 20. {Stara'la 'zapisna'ta fniijka)

nous aurions perfectionné ses mauvaises imitations des Anglais, comme maintenant nous avons perfectionné ses pâles imitations des Français... " ^

En 1 8 1 6 le Vêstnil^ Evropy ^ traduit l'article de Chateaubriand sur Shakespeare, paru dans le Mercure de France en avril i8oi : " ...Je viens à un homme qui a fait schisme en littérature, à un homme divinisé par le pays qui l'a vu naître, admiré dans tout le nord de l'Europe, et mis par quelques Français au-dessus de Corneille et de Racine... " ^ Bien que les éloges donnés à Shakespeare, considéré " par rapport à son siècle et à ses talents naturels ", y fussent contrebalancés par de vives critiques sous le rapport de " l'art dramatique, " et par le désaveu des " innombrables défauts que n'excuse pas une beauté, " plusieurs pages, par leurs citations et leurs commentaires, permettaient aux lecteurs russes d'apprécier le génie du poète.

La plus importante étude paraît dans le Doukh Journalov^ sous le titre : Remarques d'un Russe sur Shakespeare, Schiller et les meilleurs tragiques français. L'auteur, après avoir exposé " le point de vue " des classiques français, puis celui des schilleriens allemands, prend nettement position.

• Œuvres, IX, p. 25. {Zapisna'ia knijkd).

* Féstnik Evropy, septembre 18 16, pp. 80-109.

' Les mots : " Après avoir parlé d'Young dans un premier extrait, " sont omis dans la traduction. Cet article (Shakespere ou Shakespeare) a été réimprimé dans les Mélanges littéraires (Œuvres de Chateaubriand, édit. Ladvocat, tome XXI, pp. 45-72).

Il défie " messieurs les Français " de lui montrer des endroits capables de rivaliser avec les scènes entre Macbeth et sa femme, Lear et ses filles, Hamlet et sa mère, Brutus et Marc Antoine, Coriolan, sa femme et sa mère. Si les tragiques français ont de belles scènes, celles-ci ne leur appartiennent pas : Phèdre^ Iphigénie^ sont pris à Euripide, Zaïre est emprunté à Othello^ le Cïd au théâtre espagnol. Shakespeare n'a imité que la nature. Par ses beautés et même ses défauts, il est un second Homère. Dans le mélange de comique et de tragique, de l'aveu du critique, il dépasse la mesure. Schiller, vivant en un temps plus " civilisé " a montré plus de tact, mais le principe est légitime :

" Selon nous il n'est pas tout à fait juste de dire qu'aux événements tragiques ne doivent pas se mêler des événements ressemblant à ceux des comédies, de même que les comédies ont des scènes sentimentales. ^ Il est difficile d'approuver aussi l'extension d'une action dramatique sur plusieurs années, quoiqu'elle se justifie par les titres mêmes des pièces : La vie et la mort de Richard III, par exemple... Mais la règle des vingt-quatre heures est beaucoup trop tyrannique ; il convient de l'élargir. De même la stricte unité de lieu doit être modifiée pourvu que la scène ne passe pas d'une ville dans une autre, et ne change pas trop souvent. "

Les apparitions d'esprits et de fantômes s'ex-

' Le critique s'excuse en note de ne pouvoir développer ici les raisons de sa théorie, et il voit dans la scène du soufflet, du CiJ, un épisode de comédie.

pliquent par les croyances du temps et l'imparfaite culture première du poète, de même que les grossièretés comiques par le goût de l'époque. Ici il faut faire la part de tout ce qui a été ajouté par les acteurs et les éditeurs... Dans la peinture des caractères, hommes ou femmes, le dramaturge n'a pas d'égal ; il peint jusqu'à huit cents caractères sans emprunts et sans répétitions... Quelle différence avec la monotonie française. Sans même suivre les noms des personnages on reconnaît de suite quel est celui qui parle. Chaque passion parle sa langue, et non celle des " héros romanesques " français : les classiques lui reprochent trop d'ornements et de figures ; ils oublient que toutes les passions ne se peignent pas par une même exclamation et que c'est dans le premier mouvement de la passion que l'homme est le plus éloquent. Les " raisonnements " de Shakespeare ne sont jamais de froids lieux communs, comme ceux de Voltaire ou Corneille. Les mérites du moraliste sont d'une importance capitale. Othello montre les conséquences de la jalousie aveugle, Antony and Cleopatra celles de la volupté, Coriolan celles de l'orgueil, Julius C^esar celles de la confiance exagérée en autrui, Romeo and Julieî celles des haines de familles. En terminant, l'auteur rend justice à certaines qualités de Corneille et surtout au goût et à l'art de Racine, et fait ce parallèle :

" Racine n'a pas les beautés saisissantes de Shakespeare, mais en revanche il a évité beaucoup de ses défauts : de sorte qu'on peut comparer Shakespeare à un immense édifice dont une moitié est d'une incomparable beauté et se dresse jusqu'au ciel, tandis que l'autre, derrière elle, s'élève à peine de terre... On peut comparer Racine à une maison peu élevée mais construite avec goût et d'une architecture d'une délicate beauté. "

Quant à Voltaire, esprit vif mais peu profond, en voulant surpasser Shakespeare il a seulement étalé son infériorité.

Tel était cet article, dans lequel l'auteur, pour ne pas heurter de front l'opinion courante, restait certainement en deçà de sa pensée intime, mais qui par sa clarté et sa pondération était d'une excellente propagande.

Quelques années plus tard, le professeur A. F. Merzliakov, ^ dressant un vaste tableau des littératures européennes, donne une place considérable à l'Angleterre et laisse percer sa secrète préférence. 11 déclare que le théâtre français se distingue plus par la régularité et la délicatesse, que par la grandeur vraie, tandis que les Anglais ont moins de régularité, mais possèdent la force, l'art d'émouvoir, et une originalité propre, leurs meilleurs dramaturges étant Shakespeare, Ben Jonson, Massinger, Beaumont, Fletcher, Dryden, etc.

Mais ces preuves d'un intérêt croissant n'affec-

^ Kratkoe natchertanie teorii iziachtchnoï slo-vestwsti. Moscou, 1822.

tent que faiblement la scène, où domine toujours le répertoire parisien, dans ses variétés classique, larmoyante, mélodramatique ou galante. Le shakespearisme vit surtout dans les pensées d'une élite intellectuelle jeune et ardente. Le moment est venu où celle-ci va entrer en lice, et, prenant pour cri de guerre : Byron, Schiller, Goethe et Shakespeare ! va combattre résolument les anciens dieux.

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