CHAPITRE IV
Dans la foule des écrivains anglais, dont les innombrables traductions remplissent les colonnes des journaux russes de 1815 à 1825, Byron apparaît en 1821 avec le Prisoner of Chilîon et dès lors la place qu'il occupe grandit rapidement. Mais dès 18 13, son nom et sa personne sont connus, et vers 18 19 les jeunes esprits impatients de discipline voient en lui le héros de l'affranchissement de la personnalité, et le lisent en français ou en anglais, avec un enthousiasme croissant. Les futurs décabristes sont nourris de Byron, qui devient aussi le " maître des pensées " de Pouchkine ; sous l'égide de l'auteur de Childe Harold^ du Giaour, de Lara, le romantisme russe s'affirme et se développe. La vogue du plus subjectif des lyriques va-t-elle faire tort au plus objectif des poètes, Shakespeare ? Nullement, car plus violente et générale est la réaction contre le classicisme et plus, par contre-coup, Shakespeare est encensé.
L'Arzamas est plein de ses admirateurs. Le
premier novembre 1 8 1 9, le prince Viazemski mande de Varsovie à Tourguenev le frisson qui l'a saisi, en voyant jouer Macbeth et la scène du somnambulisme par l'actrice Ledochowska. L'édition revue et corrigée par Guizot de la traduction de Le Tourneur, en 1821 trouve beaucoup de lecteurs en Russie. Pouchkine, à Gourzouf, avec les Raevski, se met courageusement à étudier l'anglais, pour pouvoir lire dans le texte Byron et Shakespeare. Delvig, dans son idylle La fin du siècle d'or^ montre en vers, d'ailleurs imparfaitement émancipés du classicisme, la folie de la jeune bergère Amarilla, qui, parée de fleurs, rit et chante jusque dans l'eau dont le courant l'emporte. Il explique, dans une note, que cette " imitation de la mort d'Ophélie, " est due à l'admiration qu'il professe pour " le don poétique du grand tragique britannique " et le plaisir qu'il ressent à " répéter une de ses plus charmantes créations. "
Joukovski est surtout séduit par les scènes " effrayantes " de Macbeth^ le fantastique des sorcières, le monologue qui précède le crime, le somnambulisme de Lady Macbeth. Dans Hamlet il ne voit pas " tout ce que Tieck et Schlegel y voient, " et les plaisanteries de Shakespeare lui semblent manquer de finesse. ^
En 1823 paraît V Essai sur la poésie romantique
' Extrait d'une lettre écrite en 182 i de Saxe par Joukovski, à la suite d'une conversation avec Tieck. {Moskonjski Telegraf, 1827, XIII.)
l'époque romantique 129
d'Oreste Somov, ^ qui combat l'imitation et réclame pour la Russie un art personnel et national. 11 constate que les Français commencent à traduire Shakespeare et les autres poètes romantiques anglais^ non plus comme Ducis et Le Tourneur, qui adaptèrent à leur manière et selon leur plan, les expressions de l'original, mais en conservant " les perfections et les défauts, car les erreurs mêmes du génie sont instructives pour les jeunes talents." Il voit dans Shakespeare, qui avec Spenser inaugure la première époque romantique, un génie créateur qui, sans souci d'aucune règle, écrivait selon les inspirations de son cœur et de son imagination. Il s'étend sur ses dons de divination et d'imagination, et sur la mobilité merveilleuse de son esprit pareille à
...the élément That in the colours of the rainbow lives.^
" Ses défauts même ont leur charme, car ils font plus fortement sentir la supériorité des passages délicats, ce que le poète n'obtiendrait pas avec une perfection monotone. " Il l'admire aussi comme peintre fidèle des mœurs des temps et des pays dans lesquels se déroulent ses drames.
D.V. Venevitinov, dans une épître à Rojaline, se console ainsi d'être privé d'amis :
' D'abord dans la Sorenjnouatel pros-vêchtchenia i blagot'vorenia. Tch. 23, puis en brochure à Saint-Pétershourg. ^ Milton
...Non ! tout ne m'a pas trahi ;
Un ami encore m'est fidèle,
Seul pour l'âme mélancolique
Il remplace ici le cercle des amis.
Je saisis avec une attention avide
Ses entretiens et ses leçons :
Ils sont clairs et profonds
Comme les vagues de la vie !
Dans sa riche fantaisie
J'ai vécu de nouveau d'une vie bien pleine,
Et je n'ai pas acheté une précoce expérience
Par la perte précoce de l'enthousiasme ;
Lui-même ne sacrifie pas aux passions,
Lui-même ne croit pas aux rêves,
Mais, comme un témoin de la création,
Il a déroulé tout le tissu de la vie,
Le vice et la vertu
Lui paient docilement un égal tribut
Comme au maître du monde !
Ami, as-tu reconnu Shakespeare ?
V. Kûchelbeker compose, en 1825, une " farce dramatique en deux actes " appelée Les esprits de Shakespeare et dédiée à Griboêdov. Il s'excuse dans sa préface de s'occuper d'êtres surnaturels et de " loups-garous, " en ce siècle " civilisé, " mais " le monde de la poésie n'étant pas le monde matériel, le poète ne règne que sur les fantômes. " Il ne s'est décidé à imprimer cette farce, destinée à un théâtre privé, que pour faire connaître aux lecteurs russes la " mythologie romantique de Shakespeare, l'Eschyle anglais qui, dans A Midsummer Nighi's Dream^ a rivalisé avec l'Aristophane des Nuées. Il
décrit tour à tour Obéron, Titania, Puck, Ariel, Caliban, créations d'un " génie aussi enjoué et tendre que puissant et gigantesque." Dans A Midsummer Night's Dream^ il s'est permis d'accroître la différence entre Puck et Ariel, en accentuant le côté solennel et " éthéré " d' Ariel. Il a montré dans Caliban la prose opposée à la poésie ; mais par égard pour ses acteurs, parmi lesquels figuraient des enfants, il s'est abstenu de donner au monstre, " motte de terre vivante, " toute sa laideur morale. Il termine sa préface en regrettant que les origines de la mythologie romantique soient . encore si mal connues, et en mentionnant les recherches des Maures, de Paracelse, etc.. sur les sylphes, ondines, salamandres, gnomes. Il donne enfin, avec quelques changements, " " d'après les œuvres de Matthisson, " la peinture des quatre espèces principales d'esprits :
Plus rapides que les zéphyrs, Plus rapides que les rayons Des feux des étoiles... etc.
La pièce met en scène un poète, sa sœur aînée Alina, sa sœur cadette loulia, son oncle Frol Karpitch, et ses nièces, Liza, Annouchka, et Katia, enfants d'Ali na.
Le poète, qui vit dans le monde des rêves et des esprits, a refusé de composer des vers pour la fête d' Alina. loulia, pour le punir, imagine de lui faire croire à la présence effective des esprits : elle tra-
vestit le vieil oncle Frol en Caliban, Katia en Puck, Annouchka en Ariel, Liza en Obéron, elle-même en Titania. Le poète, ravi, croit réellement voir ses chères apparitions.Lorsqu'il est suffisamment berné, tous se découvrent ; mais lui, sans se fâcher, les complimente de leur art, dit qu'il est aisé de tromper le poète, mais que celui-ci voit plus haut que la foule :
A toute heure,
Il se transporte dans le pays magique et serein, Il fait revenir sur terre le paradis, Il va, entouré partout de miracles...
Il embrasse la vie d'un œil audacieux,
Il voit la terre, il voit les cieux,
Par son âme puissante il surpasse le sort
Et hardiment regarde dans les yeux la mort.
Il y a dans cette fantaisie baucoup d'absurdité burlesque, mais quelques passages gracieux. Dans une longue tirade, le rêveur décrit à loulia le monde des esprits shakespeariens :
Prends, ouvre Shakespeare :
De l'aurore, de l'arc-en-ciel, de l'éther
Le poète magicien leur tisse une écharpe d'or !
Il commande : dans le scintillement de la nuit d'été transparente.
Dans l'ombre mystérieuse, dans la fraîcheur du bosquet sombre.
Dans les rayons de lune ils accourent aux rondes.
Leur doux vol
Ne foule pas l'herbe.
Mais comme il est beau Ariel,
Le maître du rossignol, l'amant de la tendre rose !
Il accorde le pipeau du berger,
Dans les bosquets il fait croître et caresse les branches.
Caliban même lui est soumis
Qui porte à peine figure humaine,
Monstre, dans lequel le barde représente la foule.
L'assemblée hardie des forces aveugles, ennemies de l'esprit.
On voit que, si le couplet à la mode sur le caractère prophétique et divin du barde inspiré n'avait pas été oublié, l'auteur de The Tempes t était enrôlé parmi les ennemis de cette " foule " bornée que les romantiques cinglaient de leur mépris. Il était en même temps un des voyants de ce monde transcendantal dont le mystère passionnait la curiosité des premiers romantiques russes, vivement influencés par leurs lectures allemandes et par Hoffmann en particulier.
Pouchkine reprochait a Kûchelbeker d'avoir parodié Joukovski et insuffisamment motivé l'invraisemblance du caractère de son héros. Mais il louait les discours sur Shakespeare, ceux d' Ariel, et tout le rôle de Caliban " merveilleusement charmant ^ ".
Selon le Moskovski Telegraf^ ^ on devait savoir gré à l'auteur de sa préface qui mettait en lumière
• Lettre de décembre 1825 à Kûchelbeker. Toutefois, dans une lettre à Pletnev il dit que la pièce ne vaut rien, à l'exception de la préface.
• Novembre 1825, n'^ 22.
une mythologie mal connue, et de sa pièce pleine de gaieté et de couleur, malgré quelques défauts.
Presque en même temps, le prince A. Chakhovskoï revenait à Shakespeare et donnait, le 8 octobre, Falstaff^ comédie en un acte avec chants et danses tirée de la deuxième partie de Henry IVy chronique historique de Shakespeare, adaptée au théâtre moderne. ^
La scène se passe à Gloucester, peu après la bataille de Shrewsbury. Les personnages sont Henry, comte de Hereford, FalstafF, Edward, page de Henry, Bardolf, domestique de Falstaff, Thérésa Quickly, la " veuve " Dorothée Tearsheet, le juge de paix et ses deux serviteurs, Pens, maître d'escrime des pages de Henry.
Falstaff compte faire payer ses dettes par la riche veuve d'usurier Dorothée Tearsheet à qui il promet le mariage, et qu'il invite à un dîner avec musique. Il se vante d'exploits imaginaires, contrefait le sourd devant la juge, dit son amour de la vie et son dédain de l'honneur, conte comment, ayant recruté en treize heures deux mille soldats, il a décidé de la victoire de Shrewsbury, se vante d'avoir tué Percy, et calomnie le comte Henry. Celui-ci, sous un déguisement, assiste à la scène, puis se découvre et s'indigne ; mais l'attitude du vieux hâbleur le désarme. Cependant, lorsque le juge vient annoncer la mort du roi, Henry dit solen-
' Inédite. (Analysée d'après le manuscrit conservé à la bibliothèque des théâtres impériaux.)
nellement son chagrin, nomme le magistrat "juge suprême du duché de Gloucester " et répond aux vivats de Falstaffpar le dédaigneux reniement que l'on connaît :
J'ai vu dans un long rêve un vieillard semblable à toi...
Falstaff, sans s'émouvoir, se querelle avec Dorothée qui le quitte en l'injuriant. Abandonné de tous, il se console en se versant à boire.
Tel est ce scénario qui prête à de nombreux jeux de scène, et dans lequel l'auteur, selon sa coutume, introduit une danse, et un chant " de Geoffrey Chaucer " glorifiant la victoire de Shrewsbury \ Chakhovskoï prend soin dès le début, de faire prévoir par Mrs Quickly que le comte Henry renoncera à sa vie de plaisirs dès qu'il deviendra roi ; Henry lui-même explique qu'il fréquente les tavernes, non seulement pour se distraire, mais " pour mieux connaître le peuple dont le bonheur dépendra de lui, comme fait tout bon médecin qui veut d'abord connaître les maladies afin de les guérir.
Malgré des déformations et une simplification psychologique excessive, cette pièce servait encore la propagande shakespearienne et jouit, au témoignage d'Arapov et de S. Aksakov, d'un constant succès.
Au reste, le prince Chakhovskoï était un éclec-
' On se rappelle que la bataille de Shrewsbury eut lieu trois ans après la mort de Chaucer.
tique ; il ne reconnaissait d'autre règle que le succès, estimant que le public prend son plaisir partout où il le trouve et que " les formes du théâtre français pas plus que celles du théâtre anglais ne le forcent à appeler le bon mauvais ou le mauvais bon " \ Il avait remarqué que les tragédies antiques produisaient une forte impression sur les âmes russes ; mais il s'élevait contre le dédain du répertoire national, et rêvait à un avenir où les beautés poétiques de tous les siècles et de tous les peuples seraient fondues en un seul tout par un génie russe ^. Il était lui-même partisan enthousiaste de Shakespeare. Un jour que Zagoskine, pour le taquiner, avait appelé l'auteur des Merry ÎVives of IVindsor une bête, Chakhovskoï répliqua *' qu'on ne parle pas de Shakespeare avec les enfants et les faibles d'esprit, que toute la littérature russe, comparée à l'anglaise, ne vaut pas un liard, et qu'un pauvre peuple arriéré comme le russe doit encore vivre et étudier longtemps pour comprendre et apprécier Shakespeare... " Zagoskine riposta par des injures à l'adresse de l'Angleterre, et l'on eut beaucoup de peine à l'empêcher de frapper son interlocuteur. ^
En 1825, un jeune étudiant, ami de A. Pisarev, compose pour le bénéfice de l'actrice Lvova-
1 Rousska'ia Talia {Otryvkt iz teorii dramatitcheskago iskousstva.)
2 Ibid.
^ S. T. Aksakov. Literatournya i teatralnya Fospotninania, 1826 god (Œuvres, éd. 1902. IV p. 103.)
Sinetskaïa, à Moscou, une adaptation de Romeo and Juliet. L'œuvre, rapporte K. A. Polevoï, était exécrable, mais le parti romantique, pour faire pièce à ses adversaires, l'accueillit avec des ovations frénétiques \
Rylêev essayait de trouver un terrain d'entente entre les camps, en laissant l'emploi ou le rejet des unités au choix des poètes et en soutenant qu'on ne se querellait que sur les mots, qu'il n'y avait réellement ni romantiques ni classiques, mais une seule poésie véritable et originale, existant dans les œuvres de tous les siècles et représentée dans l'âge moderne par le Dante, Le Tasse, Shakespeare, l'Arioste, Calderon, Schiller, Gœthe, Byron '.
Griboêdov a pour Shakespeare une admiration sincère, exempte toutefois d'idolâtrie. En août 1824, dans en entretien avec A. A. Bestoujev qui vante l'incomparable grandeur de l'écrivain anglais pour la langue, la variété des pensées, la connaissance des passions, " malgré l'écume fangeuse des détails appartenant plutôt au siècle qu'à l'homme," il refuse de déclarer l'œuvre de Shakespeare supérieure à celle de Gœthe, " deux choses pouvant être toutes deux belles quoique dissemblables. " ^ Il se console d'avoir, pour être plus promptement
1 Z api ski, p. 145.
^ Syn Otetchestua. — 1825, tome CIV, pp. 145-154. {Néskolko mysle'i 0 po^zii) .
^ Cf. Œuvres de Griboêdov, édit. I. A. Chliapkine, p. XXII.
joué, gâté son premier plan du Malheur d'avoir de Tesprit en pensant à Racine et Shakespeare qui eurent le même sort. ^ Il lit au tragédien Karatyguine, " dans une mauvaise traduction française, " le cinquième acte et d'autres passages de Romeo and Juliet ; et l'acteur " devient comme fou, se jette à ses pieds, le supplie de traduire ne fût-ce que le dernier acte, et de donner les autres à Jandre. " ^ Mais Griboêdov ne croit pas " que ces collaborations littéraires puissent produire, pour l'ensemble, quelque chose de bon, " car tandis que lui travaillerait d'après l'original, Jandre se servirait d'une mauvaise traduction : " L'accord est difficile, il est hardi de recouper Shakespeare, et j'écrirais plus volontiers une tragédie moi-même. "
Devant K. A. Polevoï, il vante la méthode de Shakespeare, qui écrivait simplement, pensait peu au nœud, à l'intrigue et prenait le premier sujet venu pour le transformer à sa manière. Il conseille de le lire en anglais, disant que, comme tous les grands poètes " il est intraduisible, parce qu'il est national ", et il loue particulièrement The Teynpest^ plein de beautés de premier ordre. " ^ Peut-être doit-on à ce commerce le fond pathétique du personnage de Tchatski, que certains critiques n'ont pas craint de rapprocher de Hamlet. ^
' Brouillon (édition Chliapkine, I p. 83.
" Andréï Andreevitch, écrivain (1789-1873), a collaboré avec Griboêdov à la traduction en vers d'une comédie. ^ Cité dans l'édit. Chliapkine, pp. XLI, XLII. < Golos, 1863, n" 26.
En tout cas, dans son fragment dramatique, La nuit géorgienne^ ^ sombre tragédie de vengeance maternelle, Griboêdov imite les scènes des sorcières de Macbeth. Une mère géorgienne pour retrouver son enfant ravi par un caprice de prince, appelle à l'aide les y-///, ou esprits du mal. Ceux-ci arrivent en voguant dans le brouillard, au pied de la montagne :
Dans les vapeurs du soir, avant le lever De la lune triste et vierge, Nous paraissons en khorovode, Des insondables profondeurs.
La mère
Mon esprit est saisi de crainte, ma langue est paralysée ! Terre, ne t'entrouvre pas sous moi !
Les Ali
L'inexplicable s'accomplira :
Alors la mère retrouvera son fils Et le parent perdra son parent.
(Un silence) Où allons-nous, Ali ? En cette nuit Le repos fuit les yeux.
L'un d'eux
Je cours aider une accouchée
Pour étouffer la naissance du péché.
D'autres
Et nous allons par delà les montagnes Où festincnt les buveurs de sang.
Le dernier
Là, il est un château... Là je m'assiérai Sur le lit de mort d'un parricide.
Cependant Shakespeare n'est pas exclusivement considéré comme le pourvoyeur de scènes terribles ou fantastiques. Le romantisme de " cauchemar '*, virus importé d'Occident, comme le byronisme, se maintient plus ou moins longtemps selon les individus, mais sur un tempérament vigoureusement original, il ne peut que s'user assez vite.
Tel est le cas de Pouchkine, qui après avoir payé son tribut à l'épidémie, réagit énergiquement. Dès 1824 grandit, aux dépens de Byron, l'admiration que le jeune poète a toujours eue pour Shakespeare, lu dans la traduction de Le Tourneur revue par Guizot. En mars 1824, il dit préférer à la Bible Gœthe et Shakespeare. ^ Si plus tard il se déclare prêt à échanger son Shakespeare contre les Mémoires de Fouché ^ ce n'est là qu'une boutade hyperbolique. A la fin de 1825, lisant au village Lucrèce^ qu'il appelle " un poème assez faible de Shakespeare, " il se demande ce qui serait arrivé si Lucrèce avait eu l'idée de donner un soufflet à Tarquin. " Peut-être cela aurait-il refroidi son ^ caractère entreprenant et aurait-il été obligé de battre en retraite honteusement. Lucrèce ne se
' Lettre d'Odessa à un inconnu à Moscou. - Février 1825. Lettre à L. S. Pouchkine. ^ de Tarquin.
serait pas tuée, Publicola ^ ne serait pas devenu furieux et le monde et l'histoire du monde ne seraient pas les mêmes... " C'est alors qu'il pense parodier l'histoire et Shakespeare et que, ne pouvant " résister à la tentation, " il écrit " en deux matins " sa bluette Le comte Nouline^ si spirituelle et pleine de traits de vie russe. ^
Il étudie la Dramaturgie de Schlegel et n'y trouve que des raisons d'admirer avec plus de clairvoyance Shakespeare. Occupé à écrire son Boris Godounov, il " réfléchit sur la tragédie en général ", et après avoir démontré l'inanité des règles il s'écrie :
" La vraisemblance des situations et la vérité du dialogue, voilà la véritable règle de la tragédie. Je n'ai pas lu Calderon, ni Véga, mais quel homme que ce Shakespeare ! Je n'en reviens pas. Comme Byron le tragique est mesquin devant lui ! Ce Byron qui n'a jamais conçu qu'un seul caractère (et c'est le sien ; les femme n'ont pas de caractère, elles ont des passions dans leur jeunesse, et voilà pourquoi il est si facile de les peindre), ce Byron donc a partagé entre ses personnages tel et tel trait de son caractère : son orgueil à l'un, sa haine à l'autre, sa mélancolie au troisième, etc., et c'est ainsi que d'un caractère plein, sombre et énergique, il a fait plusieurs caractères insignifiants ; ce n'est pas là de la tragédie.
On a encore une manie : quand on a conçu un
' Confusion avec Collatin. (P. O. Morozov.) ^ E. Haumant. Pouchkine, p. 137
caractère, tout ce qu'on lui fait dire, même les choses les plus étranges, en porte essentiellement l'empreinte (comme les pédants et les marins des vieux romans de Fielding). Un conspirateur dit : " Donnez-moi à boire ", en conspirateur, et ce n'est que ridicule... Lisez Shakespeare : il ne craint jamais de compromettre son personnage ; il le fait parler avec tout l'abandon de la vie, car il est sûr en temps et en lieu de lui faire trouver le langage de son caractère. " ^
Exprimant, à propos de l'incertitude générale sur le sort des décabristes, sa confiance dans la magnanimité du "jeune tsar ", il conseille à Delvig de n'être " ni superstitieux, ni étroit comme les classiques français, mais d'observer la tragédie avec le regard de Shakespeare. " " D'ailleurs, de son propre aveu, c'est l'étude du dramaturge anglais, de Karamzine et des chroniques qui lui a donné la pensée d'écrire Boris Godounov ; c'est l'auteur des Henry qu'il imite " dans sa représentation libre et large des caractères, l'extraordinaire composition de ses types et sa simplicité. " ^ Dans le détail, on a relevé maintes traces de cette influence : la conception des scènes guerrières, l'introduction du peuple, la souplesse du vers blanc, la ressemblance entre Bolingbroke-Henry IV et Godounov dans leur destinée, leur ambition, leur caractère, leur inquiétude, leurs remords, les
^ Septembre 1825. Lettre à N. N. Raevski (en français).
^ Janvier 1826.
^ Projet de préface pour Boris Godounou.
l'époque romantique 143
instructions à leur fils. Des rapprochements avec Henry V^ Richard III^ Macbeth et Hamlet sont aussi évidents, ^
Pouchkine était convaincu que les lois populaires du drame anglais convenaient mieux au théâtre russe que " la tradition de cour " de la tragédie racinienne. ' Le souvenir de l'Ophélie de Hamlet a inspiré la mort de la jeune meunière dans la Rousalka^ écrite de 1830 à 1832. Dans le Kamenny Gost, Chevyrev^ a rapproché la scène entre Don Juan et Dona Anna de celle entre Richard III et Lady Anne, pour la situation et jusqu'au détail du poignard.
Continuant ses méditations, Pouchkine se dit persuadé que beaucoup de tragédies sont faussement attribuées à Shakespeare, et n'ont été que " corrigées par lui " ; mais il voit dans Romeo and Juliet le libre et large pinceau qui a su montrer l'Italie contemporaine du poète, ses passions, ses fêtes, sa volupté, ses sonnets, sa langue magnifique, pleine " d'éclat et de concetti, " et à côté de Juliette et de Roméo, " ces deux charmantes créations de
' Nous n'avons pas jugé utile de nous étendre sur ces points, qui ont été maintes fois signalés. C'est en particulier à leur étude que M. Nathan Haskell Dole consacre ses articles sur Shakespeare and the Russian Drama (Toet Lore, I, n° 1 1 et II, n" 3).
Cf. aussi les études de M. M. Pokrovski dans le Jahrbuch der Deutschen Shakespeare Gesellschatt. Berlin, 1907, et au tome IV des Œuvres de Pouchkine, édit. S. A. Venguerov.
2 Ibid.
^ (Moskvitianine, 1841, V.
la grâce shakespearienne ", Mercutio " représentant de ces Italiens, alors le peuple à la mode de l'Europe, les Français du XVP siècle. " ^
En 1830, à propos de la Marfa Posadnitsa de Pogodine, il rassemble ses idées " sur le drame ". Moins intolérant que naguère, il pose comme but de la tragédie " l'homme et le peuple ", et en déduit que Racine est grand " malgré la forme étroite de sa tragédie " et que Shakespeare est grand " malgré son inégalité, ses négligences, ses monstruosités. " La stricte vraisemblance n'est pas plus observée par l'auteur de Julius C^sar^ qui prête aux licteurs romains les usages des aldermen de Londres, que par celui de Phèdre^ qui fait parler Hippolyte comme un jeune marquis bien élevé ; mais tous deux, avec Corneille et Calderon, doivent être l'objet de notre éternel enthousiasme. Comparant plus tard Shylock à V Avare , il remarque que Molière a représenté des types de passion ou de vice, et non des créatures vivantes pleines de passion et de vice. L'avare n'est qu'avare ; Shylock est avare, avisé, vindicatif, attaché à son enfant, spirituel. De même Tartufe est hypocrite, soit qu'il courtise la femme de son bienfaiteur, soit qu'il accapare un bien, soit qu'il demande un verre d'eau. Angelo prononce son arrêt avec une orgueilleuse sévérité, mais en bonne justice, expliquant sa cruauté par de profondes raisons d'homme d'Etat. Il séduit l'innocence par des sophismes puissants
' Ecrit en 1S29, publié en 1830 dans les Sé-vernye Ts'vêty.
et non par un mélange comique de piété et de galanterie. Il est hypocrite parce que ses actions publiques contredisent ses passions secrètes. Enfin Falstaff est une merveille de variété où la chaîne des vices compose une sorte de bacchanale antique. ^ Attiré par le caractère d'Angelo, Pouchkine entreprend en 1833 de traduire Measure for measure en pentamètre blanc. Mais après avoir ébauché assez librement la première scène, il renonce à cette idée, ^ et retient seulement le canevas de la pièce pour le traiter sous la forme narrative, en hexamètres ïambiques rimes. ^
Dans l'une des cités de l'heureuse Italie
Au temps jadis régnait un vieux duc excellent...
La fin de la première partie et presque toute la seconde, c'est-à-dire les scènes entre Isabelle et Angelo, et entre Isabelle et Claudio, étaient cependant présentées sous la forme dramatique, et conservaient dans les répliques un grand nombre de vers originaux. Pouchkine, avec sa sobriété habituelle, a condensé les événements et écarté tout ce qui ne se rapportait pas directement à la fable dramatique. On sait que le ministre Ouvarov, chargé de censurer le poème, exigea des corrections
' Shylock, Angelo et Falstaff àt Shakespeare, 1833.
* Le professeur I. A. Chliapkine émet l'hypothèse que " le comte Angelo pouvait rappeler le comte Benkendorf, etc. {Iz nelzdann'ikh boumag A. S. Pouckkina, p. 73).
' Parus dans l'almanach No'voselie. II, pp. 49-80 (1834).
et des coupures qui mécontentèrent vivement l'auteur.
Ici comme ailleurs, Pouchkine cherche avant tout la vérité psychologique, et demeure indifférent aux " effets " ou aux brillants développements poétiques. C'est une leçon de vérité objective, et de réalisme qu'il puise avec gratitude dans Shakespeare, ^ et dont toute l'œuvre de sa maturité se ressent. K. Polevoï assure même avoir entendu, en 1826, le poète s'élever contre les exagérations de critiques allemands qui voient " le diable sait quoi dans Shakespeare, alors que celui-ci dit simplement sans finesses, sans s'embarrasser de théories, ce qu'il a sur le cœur, en " moujik de
génie .
La fondation en 1825 par N, A. Polevoï du Moskovski Telegraf^ ^ qui est dévoué au nouveau romantisme et largement ouvert aux littératures étrangères, apporte en même temps aux admirateurs
' cf. aussi les fragments que A. O. Smirnova attribue à Pouchkine dans ses mémoires. " Shakespeare... est un phénomène unique et restera unique : voyez combien de figures humaines il a composées de différents pays, de différentes époques ; prenez ses femmes, même ses servantes, ses laquais. " {Zapiski, p. 93). Et encore : " Il n'y a pas un côté de l'âme, de l'esprit, du cœur, du caractère, des faiblesses, des vices, des vertus qu'il n'ait observé et décrit, le grain et la racine de la plante humaine jusqu'à sa dernière feuille, sa fleur et son fruit " {ibid., p. 285).
^ Zapiski, p. 199.
' Cf. sur Polevoï et le (Moskouski Tehgraf, l'étude si documentée de N. Kozmine, Otcherki i-z, istorii rousskago romantizma (S'-Pétersbourg, 1903).
de Byron, Scott et Shakespeare un appoint important. Quoique Polevoï critique d'abord les plans insuffisants, les digressions, les scènes de rues, l'échafaud, les cimetières, les incorrections de langue ^ du poète anglais, il admire " la terrible force des passions, les traits sublimes de caractère, la grandeur saisissante semblable à celle des tragiques grecs ". Il démontre par l'exemple à' Othello^ de la Mort de César (sic), que le choix des sujets nationaux n'est pas indispensable au génie. "" Il traduit " du français " un article sur Corneille^ Shakespeare et Alfieri qui oppose au caractère " indomptable " du Français la souplesse du dramaturge britannique. Il donne les conférences de Schlegel sur la poésie dramatique. ^ Il se plaint qu'on parle des Homère, Dante, Goethe, Shalcespeare sans les lire, il constate que ces grands hommes ont acquis " droit de cité " même en France, mais raille Laharpe d'appeler l'auteur de Hamlet " un monstre qui a de belles parties ". * Il reproduit les articles que le baron d'Eckstein écrit dans le Catholique à la gloire de Shakespeare.
A partir de 1827, il multiplie les emprunts aux revues anglaises, Edimbiirgh Revieiv, Quarterly RevieWj New Monthly Magazine^ Westminster Review y
' 1825, à propos de l'influence de Shakespeare sur le Richard III •de Népomucène Lemercier.
^ 1825. VI (en réponse à la Sé-vernala ptchela, n" 125). 3 1826. VII. N"' 3 et 4.