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Les Grenouilles

36 SHAKESPEABE ET L'ANTIQUITÉ.

des œuvres; d'autre part, la profondeur et la richesse du fond, l'aspiration vers quelque chose d'irréalisable et d'infini, source de la mélancolie^ le caractère subjectif et individuel des œuvres. — Je répète qu'en gros cette division me paraît juste ; mais, si nous descendons dans le détail, nous allons découvrir de bien curieuses et intéressantes exceptions: nous trouverons quelques anciens plus modernes et quelques modernes plus anciens que ne l'enseigne la théorie, et parmi les modernes qui ressemblent à des anciens, qui trouverons-nous? Shakespeare.

Remarquons d'abord que l'art romantique et l'art symbolique se rejoignent en ceci, que tousles deux sortent également delà parfaite mesure de l'art classique et qu'ils ont l'un et l'autre quelque chose d'excessif et de disproportionné. Je pourrais citer telle habitude du style de Shakespeare, telle exubérance de poésie, telle prodigalité de métaphores semées au hasard sans logique et sans choix, qui rappelle certaines allures du style exorbitant d'Eschyle. Il y a de l'affinité entre ces deux génies, et j'en trouve la preuve, une preuve très piquante, dans l'admiration enthousiaste que notre grand poète romantique, Victor Hugo, a vouée à Eschyle, qu'il appelle Shakespeare V Ancien. Certes, ce n'est point pour ce qu'il a déjà de classique et de grec que Victor Hugo aime Eschyle ; c'est à cause de ce qui lui reste encore d'oriental. 1 11 a de l'Inde en lui, écrit-il... c'est une sorte de béhémoth... > Voilà ce qui le ravit dans Eschyle; et c'est aussi en tant qu'hippopotame que Shakespeare lui plaît*.

Pendant qu'il rappelle Eschyle par certains côtés abrupts et grandioses de sa poésie, Shakespeare ressemble à Sophocle par l'étonnante objectivité de son théâtre. Il n'y a pas dans foute la littérature romantique de poète plus impersonnel que lui; ni Caldéron, ni Schiller, ni Gœthe, ni Corneille, ni Racine, ne peuvent à cet égard lui être comparés. 11 est véritablement antique en cela; et notez bien qu'il est aussi objectif, aussi impersonnel non seulement que Sophocle, poète sa-

1 . Il y a (lo Veuillot sur Victor Hugo une |)hrase qui le définit complètement, parce (prellc dit à la fois sou énormité et sou bariolagey ces deux caractères de rart symbolique: «Ce n'est pas Apollon, ce serait plutôt Hercule, mais un Hercule chinois, colossal et maniéré, capable de concevoir et de construire le colosse de Rhodes, incapable de ne pas Tenjoliver, barioler et enluminer jusqu'à le rendre grotesque et même petit. »

vanty mais qu'Homère, poète naïf. Ilallam a remarqué que les deux plus grands noms de la poésie, Homère et Shakespeare, ne sont guère pour nous que des noms, et que les personnalités qu^ils désignent nous sont à peu près inconnues.

A la belle objectivité des anciens, Shakespeare ajoiile la santé morale, la sérénité qui les distingue. La maladie de notre siècle, la mélancolie, lui est étrangère. Il inaugure sa carrière par un poème franchement sensuel et païen, par de joyeuses comédies d^amour ; il la couronne par des œuvres magistrales de conciliationet d'apaisement, telles que Cymbeline et la Tempête. Il a représenté dans son théâtre toutes les formes imaginables du mal et du bien, du crime et de la vertu, du bonheur et du malheur, de l'innocence et du péché ; tantôt ses dénoûmenls satisfont le besoin de justice qui est dans nos cœurs; tantôt ils le trompent comme à plaisir, ne laissant aux âmes pieuses que l'espoir incertain d'une réparation d'outre-tombe : mais, toujours indépendant de ses propres créations, le poète se borne à tenir un miroir devant la nature; il est impossible de découvrir dans ses ouvrages aucune trace de préoccupation personnelle relativement aux mystères de la destinée humaine. Non seulement on ne rencontre pas chez lui le doute philosophique d'un Gœthe, encore moins l'ardent mysticisme de l'auteur de la Divine Comédie; mais il n'a rien d'aussi pénétrant et d'aussi tendre que certains accents de Virgile parlant des trépassés. Virgile est un poète plus moderne, j'allais dire plus chrétien que Shakespeare. — Je n'ai garde d'oublier la plus amère, la plus profonde, la plus mélancolique de ses œuvres: Hamlet; mais pourquoi Hamlet ne serait-il pas un personnage comme un autre, une création objective? H n'est pas absolument nécessaire de supposer que le poète a exprimé des sentiments personnels par la bouche de son héros ; si on Ta toujours cru, c'est que notre faiblesse a trop de peine à concevoir l'ampleur surnaturelle de génie que révèle une si grande diversité de caractères, et que notre curiosité veut à toute force découvrir quelque part l'homme dans un coin de son théâtre. Si maintenant nous considérons au même point de vue les anciens, nous trouverons chez eux plus d'un trait de cette mélancolie qui passe pour une maladie moderne. C'est ici que la généralisation trop absolue de MM. Taine et Renan doit être corri-

gée et atténuée par bien des exceptions particulières. Aristote observait déjà qu'en général les hommes de génie sont d'humenr mélancolique; il citait, comme exemples, Socrate, Platon, Lysandre, Iléraclîtc. « Depuis le Bellérophon d'Homère qui, abandonné des dieux, errait seul dans la plaine aléenne, rongeant son cœur et fuyant la trace des hommes, Aristote attribue cette disposition à tous les hommes supérieurs : philosophei, hommes d'État, poètes, artistes*. » Le savant auteur des étadai sur le Spiritualisme et VIdéal dans Fart et la poésie ia Grecs, M. Chassang, critiquant le passage de M. Renan que nous avons cité, soutient « qu'aucun des sentiments profonds de h nature n'a manqué aux Grecs, qu'aucune des angoisses d'une âme inquiète ne leur a été inconnue. On trouve, dit-il, de grands traits de mélancolie dans Pindare, dans Sophocle, et jusque dans le comique Ménandre, auquel appartient cette maxime : celui qu'aiment les dieux meurt jeune. » Et M. Jules Girard a écrit un gros livre, dont le titre seul annonce une thèse diamétnlement opposée i celle de M. Taine : le Sentiment religieux m Grèce.

a La vie, dit Pindare, est le rêve d'une ombre. > Le choeur des vieillards, dans VAgamemnon d'Eschyle, s'écrie douloureusement : « Vers les dernières années de l'âge, quand le feuillage de la vie s'est desséché, l'homme suit sa route marchant sur trois pieds; débile à l'égal d'un enfant, ce n'est plus que le fli|itôme d'un songe errant pendant le jour ■. » J'emprunte à une traduction en vers de Sophocle par M. Guiardles citations suivantes de fragments de tragédies perdues :

L'homme nst un souflle vain, une ombre et rioa de plus...

Des mortels agités d destin lamental)Ie!

Que sommes-nous? hélas! atomes, grains de sable,

Que le vent du malheur chasse et roule en tout sens !

Euripide était un poète d'humeur sombre et atrabilaire, qui ne riait jamais. Voici une des mille réflexions mélancoliques qui abondent dans son théâtre: a Ce n'est pas d'aujourd'hui, s'écrie-

1, Jules Girard, ie Sentiment religieiujp en Grèce,

2. Comparez, dans Macbeth^ les réflexions du héros sur la vie humaine lorsqu'il apprend la mort de sa femme, et dans As you like it le tableau de la vie humaine par le misanthrope Jacques.

-il dans sa tragédie de Médée^ ce n'est pas d'aujourd'hui que es mortels me paraissent une ombre vaine, et je ne crains pas de Mre que ceux des mortels qui passent pour sages sont les plus atteints de folie. Le bonheur n'est point fait pour les mortels. • Hénandre écrit : c Si un dieu venait me dire : Après ta mort tu rentreras aussitôt dans la vie; tu seras ce que tu voudras, chien, «louton, bouc, homme ou cheval ; car il faut que tu vives par ^x fois , la destinée est ainsi faite ; mais choisis la condition fjill te plaît; — je crois que je lui répondrais aussitôt: Fais de mol éé que tu voudras, pourvu que tu ne fasses plus de moi un loniine ; car l'homme est le seul des êtres vivants à qui le bohleûrsoît injustement donné, et la peine imposée injustement... QiiMn homme soit vertueux, d'une haute origine et noble de <îœur, cela ne lui sert de rien, dans le monde tel qu'il est fait àùjourdliùi. Le flatteur s'empare de la première place, le calomniateur de la seconde, le méchant de la troisième. Mieux vaut vivre dans le corps d'un âne , que de nous voir éclipsés par des fensqui ne nous valent pas. » M. Guillaume Guizot, après avoir cité ce passage, demande: «N'est-ce pas là ce gouffre où triomfhmt les vices y d'où Alceste veut sortir*? d

En fait de haute mélancolie, je ne sais si toute la littérature grecque offre rien de plus frappant que certain passage du vieil Hérodote. Rappelons d'abord comment l'historien entre en matière : «Les cités qui étaient grandes autrefois sont devenues )etites pour la plupart, et celles qui sont grandes au moment oi\ , 'écris ont commencé par êtrepetites. Sachantdonc que la prospéritéhumainen'a riende permanent, je parlerai également des unes et des autres. » Voici maintenant la page capitale, celle où Xerxès, i Abydos, contemple son armée, d'une hauteur où il est assis :

« Lorsqu'il vit tout l'Hellespont couvert de ses vaisseaux, tout le rivage et toutes les plaines du territoire encombrées de monde, Xerxès alors s'applaudit de son bonheur; et, après cela, il se prit à pleurer. Ce que voyant Artaban, son oncle paternel, fe même qui, tout d'abord, avait osé le dissuader ouvertement l'attaquer la Grèce, Artaban donc, s'apercevant qu'il pleurait, iii dit : 0 roi ! qu'il y a loin de ce que tu fais maintenant à ce

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