CRITIQUE LITTÉRAIRE
DHonent IMière définit k ^Al dans Im Cniiqmeée fÉcole ées femwÊes. ~ Liberté du jugement de goût ; sens et limites de celle liberté ; union nécessaire do goât aTec rînteUi^ence. — Gomment se fiût la cnltore dn goâL — Les clasnqnes. — Qve le foàt ne peut rien promer logiqaement, *el qne néanmoins il doit raisouer ; fonsseté de la maxime De gmsiiims non dispnlcndÉm. — Double sens de ce mot, per/ècfiomiemeal da goôt : 1» âargissement ; S* épuration. — Impossibilité et concilier théoriquement ces deux choses, et nécessité de les admettre l*Biie et Fanlre. — Antinomie de Tintelligence et de la sensibilité. — Que la sensibifilé est rime de la critique; prétention raine de Técole historique, qui ireut la supprimer. — Serrices immenses rendus d'aiUears par rhistoire à la critiqfiie littéraire.
Molière, dans la Critique de FEcole des Femmes^ définit ainsi le goût : « Du simple bon sens naturel et du cominerce de tout le beau monde on se fait une manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants. > Ceiie manière d'esprit me remet en mémoire ce que Socrate, dans Platon, dit de la rhétorique. Au grand scandale de Gorgias et surtout de Polus, disciple naïf de ce rhéteur, Socrate ose avancer que la rhétorique n'est ni un art ni une science, et rappelle une espèce de routine y ^tira^ca nç. Car, dit-il, € c'est rinstinct qui la dirige et non des principes. Et, par les dieux, Polus ! si je ne craignais de faire de la peine à Gorgias, je te'dirais une chose ; mais j'ai peur que ce ne soit un peu impoli. — Quelle chose donc, Socrate, s'il te plaît? — C'est que la rhétorique me semble une profession du même genre que la cuisine. > La critique littéraire n'est point une science, et ce n'est pas un art non plus : c'est une espèce de routine ; le principe ou, pour mieux dire,rinstinct qui la dirige est une manière d'esprit, qu'on appelle le goût.
A égale distance de Thomme de goût se trouvent : d'une part le pédant, qui juge de la beauté d'une œuvre d'art non d'après l'impression directe que sa sensibilité a reçue, mais d'après des règles ou des théories; d'autre part l'ignorant, le sot, qui s'en tient à la sensation pure dans ce qu'elle a de puéril et de superficiel. Par exemple, le sot est celui qui, à une représentation de VEcole des Femmes^ voyant Arnolphe recevoir un coup par la maladresse d'un lourdaud qu'il a pris à son service à cause de sa simplicité, rit, non parce que ce coup est comique et tout à fait en situation, mais parce que c'est un coup ; le sot est encore celui qui, entendant le même Arnolphe faire à Agnès cette question d'un comique sublime :
Pourquoi ne m'aimer pas, madame Timpudente?
n*est point frappé de l'incomparable beauté du trait, maisne prend plaisir qu'aux roulements d'yeux et aux contorsions du pauvre homme. Qu'un acteur, en traversant le théâtre, vienne à trébucher par hasard et tombe sur son nez, le sot s'amusera de cette chute autant que de la comédie elle-même. Ce personnage sans éducation et sans esprit, ce soty en trois lettres qui disent tout, nous le connaissons pour l'avoir souvent rencontré ; il se nomme c le marquis » dans la Critique de VEcole des Femmes. Nous connaissons aussi le pédant, nous avons étudié et critiqué son rôle; dans Molière, son nom est « monsieur Lysidas ». — Aussi loin du marquis que de M. Lysidas, aussi loin du sot que du pédant, voici maintenant la personne de goût : c'est celle qui, ayant on simple bon sens naturel, cultivé par le commerce du monde, dit Molière, et nous pouvons ajouter le commerce des livres, c se laisse aller de bonne foi aux choses qui la prennent par les entrailles >. Dans la Critique de VEcole des Femmes il y a un homme de goût. Dorante, et une femme de goût, Uranie.
Voyons-les à l'œuvre. M. Lysidas avait dit : « Peut-on souffrir une pièce qui pèche conire le nom propre des pièces de théâtre? Car enfin le nom de poème dramatique vient d'un mot grec qui signifie agir, pour montrer que la nature de ce poème consiste dans l'action ; et dans cette comédie-ci il ne se passe point d'actions, et tout consiste en des récits que vient faire ou Agnès ou
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Horace. > Que répond Dorante? «c Les récits eux-mêmes sont des actions, suivant la constitution du sujet ; d'autant qu'ils sont tooi faits innocemment, ces récits, à la personne intéressée, à Amolphe, qui par là entre à tous coups dans une confusion à réjouir las spectateurs, et prend, à chaque nouvelle, toutes lès mesures qa*9 peut pour se parer du malheur qu'il craint. — - Pour moi, ajoute UraniCs je trouve que la beauté du sujet de V Ecole des Fumim consiste dans cette confidence perpétuelle ; et ce qui me ptnÉ assez plaisant, c'est qu'un homme qui a de l'esprit, et qui eit averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse et par uo étourdi qui est son rival, ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive.»
M. Lysidas avait dit en.core : « Est-il rien de si peu spirituel ou, pour mieux dire, rien de si bas, que quelques mots où toutle monde rit, et surtout celui des enfants par V oreille ? — L'auteur, répond Dorante, n'a pas mis cela pour être de soi tin boo mot, mais seulement pour une chose qui caractérise Thomme. i
« La scène du valet et de la servante au-dedans de la maison n'est- elle pas d'une longueur ennuyeuse, et toute fait impertinente? — Pour la scène d'Alain et de Georgette dans le logis, que quelques-uns ont trouvée longue et froide, il est certain qu'elle n'est pas sans raison, et de môme qu'Arnolphe se trouve attrapé, pendant son voyage, par la pure innocence de sa maîtresse, il demeure, au retour, longtemps à sa porte par l'innocence de ses valets, afin qu'il soit partout puni par les choses dont il a cru faire la sûreté de ses précautions. >
Ainsi, Dorante et Uranie ne s'en tiennent pas à la sensation de plaisir que la comédie de Molière leur a fait éprouver; ils ne se bornent pas à répondre à ceux qui l'attaquent î « Cette comédie est fort belle ; je la trouve fort belle ; n'est*elle pas en effet la plus belle du monde? » Ils rendent compte de leur sentiment; ils jugent, ils raisonnent ; ils ont une réponse nette et précise à toutes les objections du dogmatisme. Comment cela peut*il se faire? D'oti viennent tant de fins aperçus, dont la variété piquante ne semble point impliquée dans la simple sensation du comique ni du beau? Où est le lien subtil entre l'impression agréable qui leur fait goûter V École des Femmes^ et les remarques si justes et si élégantes qui sortent de leur bouche sur la valeur dramatique
des récits d'Agnès etd'Horace^sur la logique profonde de Fart de Molière et sur la haute portée psychologique et morale de ce qu'on appelle ses plaisanteries ? Par quelle mystérieuse analyse ont-ils su tirer toutes ces choses du fait d'être émus et d'admirer? L'explication du mystère se trouve dans l'union intime du goût avec l'intelligence ; mais les lois de cette union, les conditions qui régissent les rapports de IMnteiligence et du goût aont obscures.
Le jugement de goût est libre, en ce sens qu'il n'a rien de logique, ni par conséquent de nécessaire ; il ne se fonde point (pour parler le langage de Kant) sur un concepty c'est-à-dire sur une idée qui, s'imposant à la raison avec autorité, engendre une conséquence forcée. Mais de ce que le goût est libre par rapport aux prétendus principes, de ce qu'il ne dépend point de ces notions particulières de l'intelligence qu'on appelait autrefois règles et qu'on appelle aujourd'hui idéal, théories, etc., il ne s'ensuit pas que le goût soit indépendant de l'intelligence en général ; au contraire : e Par cela même, dit Kant, que le jugement de goût ne peut être déterminé par des concepts et des préceptes particuliers, le goût est précisément, de toutes les facultés et de tous les talents, celui qui a le plus besoin d'une culture générale. 9
Il n'y a point de goût sans intelligence, et sans une intelligence cultivée. Le sot n'a pas de goût, l'ignorant n'a pas de goût ; le logicien qui s'est formé certaines idées et qui juge d'après ces idées, ne porte pas non plus un libre et pur jugement de goût : la véritable personne de goût, c'est cet homme poli, c'est cette femme distinguée, qui sent et qui juge à la fois, tout naturellement, sans savoir comment, de même qu'on respire sans effort et presque sans en avoir conscience. Pour jouir d'une liberté raisonnable et digne de ce nom, le goût doit franchement accepter la tutelle et la suprématie de l'intelligence. La distinction si souvent faite entre la vraie liberté, qui se soumet à des lois, et la fausse liberté, qui prétend rejeter toute espèce de joug, est d'une profonde justesse. On obéit toujours à quelque chose; si ce n'est pas à la raison, c'est aux passions ; si ce n'est pas à la science et à ses lumières, c'est à l'ignorance et à ses préjugés : en sorte que cette prétendue liberté sans frein n'est qu'une ser-
3K MOlitRE. SIAKESFCAKE ET LA CUTIQUE ALLEMANDE.
Tilode inoonscioite. Le goût, affrandii des r^les tyranniques et des (brmiiles étroites, dmt donc, s'il ne veut pas retomber dans une serritude pire oicore, se soumettre à la souveraineté douce et libérale de Tinleli^eiice.
Comment se £ût la culture générale du goût ? elle se fait au ■loyen d'une élude comparée, aussi étendue et aussi approfondie ^*il se peut, des formes diverses -que le beau a revêtues dans les ditEéfents i^[es et chez les différents peuples. Il faut faire, comme dit Sainte-Beuve* c son tour du monde i, et se donner le ^^edade des diviKses littératures dans leur infinie variété.
Fumi les œuvres que nous présente l'histoire littéraire universelle, il y en a quelques-unes qui se recommandent particoliélemenl i noUe attention par Fadmiration générale et durable doBi elles sont r<^el de la part des hommes. Cette admiration géaénJe et durable est le seul indice que nous possédions pour savoir où est le bean, en dehors de l'impression produite sur aotre sessîbîlitê, ci rien n'est plus faible qu'un tel crilerium; car le consentement des hommes est sujet à des variatMMis importantes et même i de complets revirements. L'histoire d«!^ réputations littéraires est à tout le moins l'histoire d'une onde, quand elle n^est pas rhisloire d'un flux et d'un reflux. Le xvin* siècle ne mettait pas Corneille à son rang et estimait Racine un peu plus qu'on ne le fait généralement aujourd'hui ; Shakespeare est^ de nouveau, très vivement discuté depuis quelques années, et les attaques de ses adversaires renconti ent une laveur secrète dans le public, las d'entendre toujours vanter ses perfections ; la gloire d'Homère lui-même a eu ses périodes d'édipse ou d'épreuve; le xix* siècle n'a ni grandi ni diminué Molièœ, mais on a vu se produire, sous rinûuenee du romantisme, un changement de point de vue assez curieux dans Tévaluation comparative de ses œuvres : deux comédies, le Malade imagimiire eiDon J^ian, ont acquis de nos joui^une valem^que nos pères ne songeaient pas à leur attribuer.
Les écrivains dont les œu\Tes se recommandent ainsi par une beauté relativement univet^lle et éternelle (si ces expressions conti^dictoires peuvent èlre hasardées), constituent dans la république des letties 1 élite de ceux qu'on nomme les
classiqy£s. « On vante avec raison, dit Kant, les ouvrages des aaciens comme des modèles, les auteurs en sont appelés classiques et forment, parmi les écrivains, comme une noblesse dont les exemples sont des lois pour le peuple... Le goût a besoin d'apprendre par des exemples ce qui, dans le progrès général de la culture, a obtenu le plus long assentiment, s'il ne veut pas redevenir bientôt inculte et retomber dans la grossièreté de ses premiers essais. » Les classiques sont donc les grands exemplaires d'après lesquels surtout le goût doit se former ; mais les classiques ne sont pas les anciens seulement, et le judicieux conseil de Kant n'est pas suffisamment large. Ce qui rend la plupart des définitions de ce mot si peu satisfaisantes, c'est qu'on y introduit trop d'éléments négatifs, des conditions de régularité,de sagesse, de pondération, de mesure, qui les font trop étroites et trop exclusives. Sainte-Beuve l'a senti, et dans sa charmante causerie intitulée « Qu'est-ce qu'un classique? » cherchant pour ce terme une définition flottante et généreuse j il dit excellement :
€ Un vrai classique, comme j'aimerais à l'entendre définir, c'est un auteur qui a enrichi l'esprit humain, qui en a réellement augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans ce cœur où tout semblait connu et exploré ; qui a rendu sa pensée, son observation ou son invention sous une forme n'importe laquelle, mais large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi; qui a parlé à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique, aisément contemporain de tous les âges, j^
Cette définition a l'avantage de s'appliquer aussi bien et même mieux encore à Shakespeare qu'à Racine. « Les plus grands noms qu'on aperçoit au xlébut des littératures sont ceux qui dérangent et choquent le plus certaines idées restreinte^ qu'on a voulu donner du beau et du convenable en poésie. Shakespeare est-il un classique, par exemple? Oui, il l'est aujourd'hui pour l'Angleterre et pour le monde ; mais du temps de Pope, il ne l'était pas. » Il en est de Molière comme de Shakespeare. « Le moins classique, en apparence, des quatre grands poètes de Louis XIV était Molière; on l'applaudissait alors bien plus qu'on ne l'esti-
mail; on le goûtait sans savoir son prix. Le moins classique après lui semblait la Fontaine; et voyez après deux siècles ce qui, pour tous deux, en est advenu : bien avant Boileau, même avant Racine, ne sont-ils pas aujourd'hui unanimement reconnus les plus féconds et les plus riches pour les traits d'une morale univm*selle? )
Molière étant à nous, la consécration de sa qualité de classique par un étranger a naturellement plus de prix que celle qu'il reçoit de la main d'un Français, et je ne veux pas manquer cette occasion de citer Gœthe de nouveau : c II ne &ot pas étudier nos contemporains et nos rivaux, disait Gœthe, mais les grands hommes du temps passé, dont les ouvrages ont conservé depuis des siècles même valeur et même considération... S'il y a quelque part une poésie comique, Molière doit être mis au rang le plus glorieux dans la première classe des grands poètes comiques. Naturel exquis, soin des développements, habileté d'exécution, voilà les qualités qui régnent chez lui avec une harmonie parfaite ; quel plus grand éloge peut-on faire d'un artiste?.. Molière est un homme unique ; ses pièces touchent à la tragédie. Son Avare^ où le vice détruit toute affection, toute piété entre le père et le fils, a une profondeur extraordinaire et est tragique au plus haut degré... Dans une pièce de théâtre cljaque situation doit être importante en elle-même et ouvrir une perspective sur une situation plus importante encore. Le Tartuffe es^, sous ce rapport, un modèle. Quelle exposition que la première scène! Tout est intéressant dès le début et fait pressentir des événements graves. L'exposition de Minna de Barnhelm de Lessing est fort belle aussi ; mais celle du Tartuffe est unique au monde, c'est en ce genre ce qu'il y a de plus. excellent. »
L'étude comparée des formes littéraires les plus diverses, et particulièrement des formes classiques : voilà donc le moyen de cultiver le goût, cette « manière d'esprit qui, sans comparaison, juge plus finement des choses que tout le savoir enrouillé des pédants > ; ce que Pascal nommait l'esprit de finesse dans son opposition avec l'esprit géométrique.
Dans la comédie de Molière, la logique de M. Lysidas est sans prise sur la finesse de Dorante et d'Uranie, et réciproquement,
la finesse de Dorante et d'Uranie est sans influence sur la logique de M. Lysidas. En effet, l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie ne peuvent rien l'un sur l'autre; la critique littéraire qui se fonde sur le goût et celle qui procède par voie de dialectique sont condamnées à une mutuelle impuissance. < On voit à peine les choses de finesse, écrit Pascal ; on les sent» plutôt qu'on ne les Yoit ; on a des peines infinies à les foire sentir à ceux qui ne les sentent pas d'eux-mêmes... On ne peut les démontrer par ordre comme en géométrie, parce qu'on n'en possède pas les principes et que ce serait une chose infinie de l'entreprendre. 11 faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et non par progrès de raisonnement. »
M. LysidaS) je veux dire l'esprit de géométrie, démontre que Molière n'est ni un comique ni un poète, comme on démontre le f^aré de l'hypoténuse : Uranie et Dorante, j'entends l'esprit de finesse, ne sont pas de cette force ; il leur est absolument impossible de prouver que Molière soit un poète comique; mais ils s'y résignent, en considérant que les vérités les plus simples, comme les vérités les plus hautes, ne sont pas susceptibles d'une démonstration rationnelle, et que pour prouver qu'il fait jour, comme pour prouver Dieu, il ne faut point raisonner, mais ouvrir les yeux et sentir. Les preuves les plus convaincantes de M. Lysidas sont perdues pour Dorante et pour Uranie, comme celles de ce sophiste qui niait le mouvement : les preuves les plus persuasives de Dorante et d'Uranie sont perdues pour M. Lysidas, comme le seraient celles d'un homme éloquent qui voudrait par ses discours expliquer et faire sentir la lumière à un aveugle* Le pouvoir que le texte a par lui-même pour remplir tous les hommes, sains de corps et d'esprit, du sentiment de sa beauté, le commentaire ne l'a point pour rendre cette beauté sensible aux esprits rebelles et aux cœurs indifférents. Ceux qui ne voient pas le génie de Molière dans le Misanthrope, ne le découvrent point dans les analyses de la critique; ceux qui ne voient pas l'astre du jour au firmament, ne l'aperçoivent point à travers le prisme qui le décompose en sept couleurs.
Pénétré du sentiment de son impuissance, le goût se taira-t-il? Non. Quel que soit le peu d'eflet immédiat de ses arguments, il a le droit et même le devoir de disputer, parce que, s'il n'a point
de fondement logique, il est néanmoins fondé en raison. Croire qu'on a raison, avoir l'âme remplie d'une certitude intime qui défie tous les doutes, brûler du désir de la communiquer à autrui, être d'humeur batailleuse et même un peu intolérante : c'est là un caractère distinctif, essentiel du pur jugement dégoût, et il n'y a rien de plus faux dans l'ordre esthétique que la maxime : De guslibus non disputa^idum. « 11 est une vérité, dit Kant, dont, avant tout, il faut se bien convaincre : un jugementde goût en matière de. beau exige de chacun la même satisfaction, sans se fonder sur un concept ; et ce droit à l'universalité est si essentiel au jugement par lequel nous déclarons une chose 6^We, que, si nous ne l'y concevions pas, il ne nous viendrait jamais i la pensée d'employer cette expression ; nous rapporterions alors à l'agréable tout ce qui nous plairait sans concept ; car en Ëiit d'agréable on laisse chacun suivre son humeur, et nul n'exige que les autres tombent d'accord avec lui sur son jugement de goût, comme il arrive toujours au sujet d'un jugement de goût sur la beauté... Le goût esthétique exige V universalité pour chacun de ses jugements, et le dissentiment entre ceux qui jugent ne porte pas sur la possibilité de ce droit, mais sur l'application qu'on en fait dans les cas particuliers. »
Amusons-nous, pour animer ces abstractions par un exemple, à personnifier poétiquement le goût dans l'aimable Uranie de la Critique de VÉcole des Femmes^ et supposons que cette femme d'esprit ait invité à sa table quelques-uns de ses ennemis familiers, qui sont aussi les nôtres, les philosophes allemands. '— Si entre les convives la discussion tombait, comme il arrive souvent même entre des convives philosophes, sur les qualités agréables d'un vin, Uranie arrêterait la controverse en disant : « Messieurs, vous paraissez oublier ce que vous avez écrit dans vos livres, qu'en matière de goût physique il ne faut point disputer, n Et si, la conversation passant de vins d'Europe aux fleuves du nouveau monde, les buveurs échauffés agitaient en tumulte la question de savoir si le Tennessee se jette dans TOhio ou dans le Mississipi, Uranie terminerait encore le débat ; elle enverrait Galopin chercher un atlas, et tout le monde serait bientôt convaincu et en paix. Mais, sur Moliére,sur les choses de l'art, comment clore la dispute, et comment ne pas
disputer?Si Uranie prétend que l'auteur dn Tartuffe jAnMisanthropCj de V École des Femmes, est un grand comique, un grand poète, et si Guillaume Schlegel ou Jean-Paul le conteste, est-ce VEsthétiqiie de Hegel que Galopin ira chercher pour décider la question? Il n'y a point d'idée du comique, il n'y a point d'idée du beau, il n'y a point d'idée de la poésie ; mais il y a des intelligences qui comprennent diversement la poésie, le comique, le beau : la dispute est donc nécessaire, et la dispute est interminable.
Uranie cependant ne perd pas courage. Loin de se renfermer dans un vain et dédaigneux silence, elle accepte de bonne grâce la nécessité d'une discussion sans terme possible. Elle sait qu'elle ne convaincra pas directement des logiciens ; mais elle sait aussi que plus ses idées seront nombreuses, variées, justes et frappantes, plus elle aura d'action lente et inavouée sur l'intelligence des hommes savants qui l'écoutent et la contredisent. Oui, ce succès* là, elle peut raisonnablement l'espérer, et il vaut la peine qu'on le tente. C'est un défaut d'intelligence, il faut bien le reconnaître, qui tient caché aux regards de Schlegel, de Jean-Paul et de Hegel lui-même l'ordre particulier de beauté exprimé dans les comédies de Molière; avoir trop d'esprit, c'est exactement la même chose que de ne pas avoir assez d'esprit. Si leur intelligence est capable de s'agrandir et de se compléter, pourquoi Uranie ne contribuerait-elle pas à ce progrès par la richesse de sa conversation? Laissez-la parler, et peu à peu, sans qu'ils s'en rendent compte, sans qu'ils s'en doutent, l'esprit de ces profonds métaphysiciens deviendra plus libre et plus large, leurs préjugés tomberont, leur éducation s'achèvera. Ils se seront instruits à l'école de cette femme sensée et spirituelle. Alors, s'ils rouvrent Molière, peut-être seront-ils frappés de ses beautés ; mais ils se garderont bien de reconnaître qu'ils doivent cette révélation à Uranie, et ils continueront de disputer fort et ferme avec elle pour couvrir leur retraite et soutenir l'honneur de la logique.
€ On disputera fort et ferme de part et d'autre, sans que personne se rende : » tel est le programme des acteurs de la Cntitique de V École des Femmes ', mais, quand la compagnie s'est dispersée et que chacun est rentré chez soi, c'est alors qu'on réfléchit et qu'on se rend tout bas à la raison. Si les disputes de
goût ne laissent jamais sur la place un vainqueur et un vainca, elles fonl quelque chose de bien plus utile : elles laissent dans Tesprit des adversaires des idées nouvelles qui germeront. Dans la discussion on s'échauffe, on n'écoute pas, on va au delà de sa pensée, et, croyant lui donner plus de force, en Peiagéranton Tafiaiblit ; mais, le soir, on se dit en se couchant : « II povrait bien y avoir quelque chose de vrai dans ce que j'entendais dfrt ce matin ; voilà une idée qui ne m'était jamais venue ; voilà un fait que j'ignorais ; voilà un rapprochement nouveau qui m'a frappé ; voilà un point de vue où je ne m'étais pas encore mis ; il fiiudra songer à cela. » Là-dessus on s'endort, et comme la nuit est bonne conseillère, on s'éveille apnt fait un pas de plus àm le chemin de la vérité.
Tel est le genre de victoire que l'éloquence du goût peut refflporter. Uranie n'est point un géomètre, répétant la démonstration d'un théorème, remontant aui principes, redescendant aux conséquences, jusqu'à ce qu'il ait forcé la conviction : je la cornpart^ais plutôt à un orateur sacré, plein de grâce et de modestie, qui compte sa propre parole pour rien et croit avoir fait par ses coiumenlaîn^ tout c^ qu'il peut faire, s'il persuade à ses auditfî^urs de sonder d'un cœur et d'un esprit purs le texte de la Parole divine.
Le goût étant avec Tintelligence dans un rapport de dépendance très étroit, à mesure que l'intelligence se développe le goût se perfectionne. Mais que faut-il entendre par là? deux choses très différentes : d'une part, que le goût s^élargit; de l'autre, qu'il s'épure, La première de ces idées est claire comme le jour.
Le goût s'êlai^t ; c'est tout simple : plus l'instruction d'un homme est étendue et son intelligence ouverte, plus il sait apprécier d'œuvres, d'écrivains, de styles, d'écoles, de littératures, de siècles, d'esprits nationaux, d'esprits individuels et de formes diverses de la beauté. Cette capacité de jouir de tout estune source de bonheur et une marque de sagesse. Le sage se défie de son jugement quand il blâme et s> abandonne avec confiance quand il loue, sachant combien le blâme est plus commun, plos aisé, partant plus sujet à erreur, que l'éloge, c Si quelqu'un, écrit Kant, ne trouve pas beau un édifice ou un poème que van-
tent mille suffrages, il devra commencer à douter qu'il ait suffisamment cultivé son goût par la connaissance d'un nombre assez considérable d'objets de cette espèce.» L'homme de goût, qui est en même temps un homme de sens, inquiet de voir qu'il ne comprend pas encore la beauté d'un ouvrage vanté de tout un peuple ou seulement de quelques personnes éclairées, garde un silence modeste; il doute de lui-même; il se demande, comme Kantlelui conseille, s'il a suffisamment cultivé son goût par l'étude et la comparaison des beautés de l'espèce dont il s'agît ; puis il étudie, il compare, et attend d'avoir mieux compris. Il ne croit pas avoir raison contre tout le monde. Bien plus : qu'un seul bon juge loue ce qu'il condamne, il ne croira pas avoir raison contre lui ; car il sait qu'il faut plus d'intelligence pour pénétrer jusqu'au beau que pour s'arrêter aux taches qui en obscurcissent la splendeur, et que, la laideur fût-elle dominante, il y a plus d'fesprit dans la bonté qui cherche encore et découvre quelque chose à louer, que dans la sévérité facile qui condamne tout. Nous comprenons trop bien le perfectionnement du goût, en tant que ce perfectionnement est un progrès dans le sens de plus de libéralité et de largeur, pour qu'il soit utile d'insister sur ce point; rien de plus clair, je le répète, que cette première idée : le goût s'élargit. — Il n'en est pas de même de la seconde : le goût s'épure. Qui dit épuration dit le contraire d'élargissement, et la contradiction devient plus sensible encore si au mot € s'épure » on substitue le mot c s'affme » . Comment le goût peut41 à la fois s'élargir et s'épurer, s'élargir et s'affiner? Dans l'impossibilité de concilier ces deux termes, on a généralement supprimé l'un ou l'autre et créé ainsi une situation des plus nettes. Autrefois, on n'avait pas même l'idée que le goût dût devenir plus large par la culture. Trop de largeur était considéré plutôt comme un trait de nature, de barbarie, d'ignoraoce, et l'éducation avait pour but unique de rendre l'esprit plus délicat; les gens de goût alors étaient les dégoûtés. Le type de l'homme de goût, ainsi entendu, est ce Damis dont Gélimêne a tracé pour tous les âges le portrait, dans le Misanthrope:
Depuis que dans la tète il c'est mis d*étre habile, Rien ne touche son goût, tant il est difficile ; H Teut voir des défauts à tout ce qu*on écrit,
Et pense qae louer n*est pas d*an bel esprit ; Que c*est être savant que trouTer à redire, Qu*Q n'appartient qu'aux sots d'admirer et de rire, Et qu^en n'approuvant rien des ouvrages du temps Il se met au-dessus de tous les autres gens.
L'ancien dogmatisme enseignait qu'il y a mi bon et un mauvais goût, déterminait les règles du bon goût et en montrait l'application dans un petit nombre de classiques qu'il proposait comme les seuls modèles, après les avoir corrigés. Hais cette vieille rhétorique est tombée en ruines le jour où une connaissance plus étendue des littératures a fait voir que les formes de l'art sont infiniment diverses, qu'il n'y a point d'étalon de b beauté, et que tout le principe de la distinction du bon et du mauvais goût se réduisait à cette prétention naïve : le bon goût, c'est le mien ; le mauvais goût, c'est le vôtre. — Aujourd'hui, on évite de parler d'un bon et d'un mauvais goût, sentant combien il est difficile de mettre cette distinction & Tabri du reproche d'arbitraire et de lui donner un fondement rationnel. Tant qu'il s'agit d'admirer et de louer, nous avons dans le consentement d'un grand nombre d'hommes ou de quelques personnes éclairées une espèce de critérium, et dans cette réflexion, qu'il faut plus d'intelligence pour découvrir les qualités que pour apercevoir les défauts, une règle assurément fort sage; mais, en matière de blâme, toute apparence de critérium et de règle nous manque absolument, et nous errons à l'aventure dans les ténèbres de la pure subjectivité. L'impossibilité bien reconnue de concilier un goût pur avec un goût larçe nous a donc fait tomber dans l'autre extrême; nous avons supprimé l'idée importune d'épuration, et tandis qu'autrefois les plus gens de goût étaient les plus dégoûtés, les plus gens de goût sont aujourd'hui ceux dont l'estomac est à toute épreuve comme le palais.
Où est le secret de l'accord logique entre les deux grandes qualités contradictoires du goût? j'avoue que je ne le connais point; mais toutes deux sont légitimes, toutes deux doivent donc vivre et s'arranger ensemble comme ellespourront : supprimer l'une, c'est faire offense à la raison; supprimer l'autre, c'est faire violence à la nature. Louons, aimons les beautés les plus diverses; mais conservons et affirmons hautement notre droit de blâmer, de haïr tout ce qui nous semble laid, mauvais, médiocre, faux, affecté.
commun, prétentieux, vide, froid, déclamatoire, boursouflé, ridicule. En blâmant ainsi, nous pourrons nous tromper, je l'avoue, et gravement; il pourra nous arriver de mettre notre aversion déclarée là même où un regard plus perçant et plus sûr nous fiara découvrir plus tard des raisons d'admirer; mais qu'y faire? Terreur est le fâcheux privilège des êtres libres, et tout le domaine de l'art et du goût est un pays de liberté. Nous nous tromperons, soit; mais nous exercerons notre droit de censure: la perfection du sentiment littéraire est à ce prix, et' qui n'est pas capable de vives impatiences et d'antipathies fortes n'est pas capable non plus de vraies admirations. Il est impossible de préconiser, au i)om du goût, une tolérance universelle, une prodigalité Banale de louanges qui n'est que de l'indifférence et qui; en peu de temps, émousse et anéantit le sens du beau :
Sur quelque préférence une estime se fonde, £t c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde.
En littérature, comme à table, il n'est pas de bon ton d'avoir un appétit goulu, et quand on me vanle le grand goût de quelqu'un, il me semble toujours entendre les deux premières syllabes du nom du père de Gargantua. Sainte-Beuve, après avoir recommandé aux libres esprits de faire leurtour du monde pour se donner le spectacle des diverses littératures dans leur variété infinie, ajoute: « 11 faut choisir; la première condition du goût, après avoir tout compris, est de ne pas voyager sans cesse, mais de s'asseoir une fois et de se fixer. Rien ne blase et n'éteint plus le goût que les voyages sans fin. L'esprit poétique n'est pas le Juif errant. » Voltaire n'avait pas tort de trouver qu'on nç perd rien à être difficile, et qu'il n'y a en poésie de vrai plaisir que pour les connaisseurs que la culture de leur esprit et la finesse . de leur organisation rendent le plus sensibles à toutes sppt^s de défauts. Quand, par exemple, Gœthe déclare que Klopstock n'avait aucun gottt, aucun talent pour voir le monde et pour le peindre; quand il trouve ridicule cette ode où le poète suppose une course entre la muse allemande et la muse britannique; quand il ne peut supporter « l'image qu'offrent ces deux jeunes filles, courant à toutes jambes en faisant de grands pas et en soulevant la poussière avec leurs pieds » : il est vrai qu'à ce moment-là Gœthe