‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 107 sur 127 · II · texte numérisé non relu

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401 MOLIÈRE, SHÂKBSPE4RE BT U CRITIQUE ALLËHANDE

éprouve moins de plaisir que madame de Staël, qui traduit ame enthousiasme cette même ode et dédare /br^ heureux toutceqae GoBthe trouve ridicule. Maiscel avantage que Goethe p^ un moment, il le recouvre au centuple le moment d'après, qMd la lecture d'un pur chef-d'œuvre de Fart grec fait couler i bip traits dans tous ses sens et dans son âme des délices que feér être ne goûta jamais madame de Staël.

Les délicats sont mallieureui^ ; Rien ne saurait les satisÊiire,

a dit La Fontaine : non, ils sont heureux à leurs heures, et ib préfèrent leurs rares et vives jouissances à celles des gens que tout satisfait.

L'antinomiequirendle problème du goût logiquement insoluble apparaît aussi sous la forme d'une contradiction naturelle entre rinlelligence et la sensibilité.

L'intelligence est froide; c'est une lumière sans flamme; elle ne s'étonne et ne s'offense de rien, parce qu'elle comprend toat, et, par la même laison, elle n'admire et ne loue jamais que modérément : gi^and signe de médiocrité chez un critique, s'il faut en croire Vauvenargues. c L'enthousiasme, disait Suard, est la seule manière de sentir les arts; qui n'est que juste, est froid. » La sensibilité, au conti^aire, est une source d'erreurs pour la critique, mais en même temps c'est un principe de vie. c Qu'eA* ce que la sensibilité, s'écrie Diderot, qui s'y connaissait, sinon cette disposition compagne de la faiblesse des organes, suite de la mobilité du diaphragme, de la vivacité de l'imagination, de la délicatesse des nerfs, qui incline à perdre la raison, i exagérer, à mépriser, à dédaigner, à n'avoir aucune idée précise du vm, du bon et du beau, à être injuste, à être fou? Multiplies les Ames sensibles, et vous multiplierez dans la même proportion les éloges et les blâmes outrés. » Diderot n'a point tort de maudii^ la sensibilité comme une source d'erreurs; mais M"* de Lespinasse a raison de l'exalter comme un principe de vie:

« Si je suis exagérée, écrivait cette femme passionnée, je ne suis jamais exclusive, et savez-<vous pourquoi? c'est que c'est mon ftme qui loue» c'est que je hais le démgremeiit, etqoQ

ANALYSE DU GOOT. 408

d'ailleurs je suis assez heureuse pour aimer à la folie les choses qui paraissent le plus opposées... J'aimerai le paisible, le doux Gessner ; il portera le calme et la paix dans mon âme; et j*adoreni le passionné Jean-Jacques, parce qu'il agitera mon âme... je Taimerai même pour ses défauts; je lui saurai gré de me séduire au point de m'égarer... J'admirerai dans Clarisse la noble sim^ plicité de Richardson; et dans Marivaux j'irai jusqu'à aimer sa manière et même son afifeclation, qui est souvent originale et piquante, et qui est toujours spirituelle. J'aimeRacine avec passion, et il y a dans Shakespeare des morceaux qui m'ont transportée; et ces deux hommes-là sont absolument opposés : on est attiré, entraîné par le goût de Racine, par l'élégance, la sensibilité et le charme de sa diction ; et Shakespeare dégoûte, rebute par la barbarie de son goût; mais, aussi on est enlevé, surpris, frappé de la vigueur de son originalité et de son élévation dans de certains endroits: ohl permettez^moi donc d'aimer l'un et l'autre. J*aime la naïveté, la simplicité de la Fontaine, et j'aime aussi le fin» l'ingénieux et le spirituel Lamotte. Enfm, je ne Hnirais point, si je parcourais tous les genres; car je dirais que je raffole du bon Plutarque et que j'estime le sévère la Rochefoucauld; j'aime le décousu de Montaigne, et j'aime aussi l'ordre et la méthode d'Helvétius... Souffrez que je dise, que je répète que je ne juge rien, mais que je sens tout; et c'est ce qui fait que vous ne m'entendez jamais dire : Cela est bon, cela est mauvais; mais je dis mille fois pat* jour : J'aime ; oui, j'aime et j'aimerai à aimer autant que je respirerai, et je dirai de tout ce que disait une femme d'esprit en parlant de ses deux neveux: « J'aime mon neveu l'aîné parce qu'il a de l'esprit, et j'aime mon neveu le cadet parœ qu'il est bête, t^

La contradiction au sujet de laquelle M^^* de Lespinasse croyait devoir faire son apologie, l'amour des choses les plus opposées, n'a rien qui choque notre goût moderne, habitué en ce genre à tous lesexcés et à tous les paradoxes. Mais comment concilier l'esprit de largeur, propre à l'intelligence, avec la sensibilité, quand celle-ci, au lieu de tout aimer avec un généreux enthousiasme, se dégoûteets'irrite, exclut, préfère et choisit? Encore unefois je ne concilie point ces deux choses, je constate seulement leur coexis* tance et j'en affirme la nécessité. Tout critique complet doit unir

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rintelligence, qui admet tout parce qu'elle comprend tout, avec la sensibilité, qui a ses étroitesses naturelles. La critique littéraire n'est pas une science; elle ne possède pap la certitude logique et elle a de quoi s'en consoler, puisque ce qu'elle perd de ce côté-là elle le regagne en originalité personnelle, en éloquence, j'allais dire en invention et en génie : qu'elle prenne donc franchement son parti d'une condition si acceptable, et qu'elle réclame en toutes lettres son droit (Terreur, le droit qu'elle a de se tromper, qui n'est autre chose en définitive que le droit même de la liberté.

Est-il donc si difficile de consentir à être homme, c'est-à-dire faillible et limité? Non seulement personne n'a l'âme assez bonne pour apercevoir dans chaque œuvre de la médiocrité ce coin de talent qu'avec un peu de patience, disait M"* de Sévigné, on finit toujours par découvrir; mais personne n'a l'esprit assez grand pour comprendre et pour aimer toutes les œuvres du génie. M**" de Lespinasse a beau dire, elle avait ses limites aussi. Si nous faisons candidement notre examen de conscience, nous découvrirons dans l'art et dans la littérature plus d'un auteur du premier ordre, auquel nous rendons bien par convenance le tribut de notre hommage avec le reste du genre humain, mais que nous ne pouvons pas aimer d'un amour vraiment personnel et sincère. Et ce ne sont pas seulement les esprits inférieurs qui ont ces bornes-là : les plus grands et les plus foils n'échappent point à ce que j'ose à peine appeler une faiblesse en voyant combien cette faiblesse est naturelle ; si naturelle, en vérité, qu'un homme qui en serait exempt serait en dehors de l'humanité, soit au-dessus d'elle une pure intelligence, soit audessous d'elle une chose insensible.

Reculons tant que nous pourrons nos limites, mais ayons la bonne foi de les reconnaître et le bon sens de les accepter. 11 n'est pas plus possible qu'un homme ait tous les goûts qu'il n'est possible qu'un homme possède toutes les vérités. Les uns sont attirés par la perfection et la grâce, les autres par la puissance et la grandeur; celui-ci par Racine, par Raphaël et par Mozart, celui-là par Corneille, par Michel- Ange et par Beethoven; vous préférez Shakespeare et les romantiques clartés de la lune (je répèle le refrain de la chanson de Heine) : nous aimons mieux Molière et l'éclat du soleil . Qui aime tout également n'aime rien, et

cette belle équité dont il se vante n'est que l'équité de l'indifférence.

Notre siècle a vu se former une grande école de critique littéraire qui, frappée de l'incertitude des jugements de goût et convaincue du néant de tout dogmatisme, a dit : A quoi bon la sensibilité? l'intelligence suffit. La sensibilité ne peut, que nuire en mêlant ses fumées à la pure lumière de la science. Les choses sont ce qu'elles sont, et nous n'y changerons rien. N'est-ce pas assez de savoir pourquoi les choses sont ce qu'elles sont? Que pouvons-nous désirer de plus? Quelle paix cette intelligence donne au cœur de l'homme ! El quelle faiblesse de s'étonner, de s'impatienter, de s'indigner, d'avoir des dédains, des exclusions, d'avoir même des faveurs et des préférences!

L'école historique a donc tenté d'éliminer de la critique littéraire cette cause d'erreur, la sensibilité, de n'admettre que l'intelligence pure et simple des faits, et de reconstituer ainsi l'édifice de la science sur des bases solides et positives ; mais proscrire la sensibilité de la critique, c'est tuer son âme : cela, récole historique ne pouvait pas le faire et ne l'a point fait. D'ailleurs, on ne la remerciera jamais assez des services que sa ferme raison nous a rendus. En aucun temps, la critique littéraire n'a montré un plus libéral esprit d'intelligence, de sympathie et de charité universelle, que celui qui l'anime aujour'dhui. Gomme elles sont loin de nous ces querelles- pui passionnaient nos pères, querelle des anciens et des modernes, querelle des classiques et des romantiques, querelle des nationaux et des étrangers! Nous avons appris à aimer les anciens et les modernes, les classiques et les romantiques, les auteurs de notre patrie et ceux des pays étrangers. Nous croyons à la fraternité des peuples (au moins dans le domaine des choses de l'esprit), à la fraternité des grands hommes, sinon des hommes, à la fraternité de tous les génies et de toutes les gloires. Nous sentons que nous sommes € concitoyens de toute âme qui pense* », et nous savons voir dans les premiers poètes de chaque contrée les poètes du genre humain.

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