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Lamartine

406 MOLIÈRE, SHAKESftAKfi ET LA CAITIQUE ALLEMANDE.

Nous ne fabriquons plus avec nos préjugés, nos exclusives et nos idées étroites, un certain type artificiddn beau, appelé modèle ou tcféaZ, pour y comparer pédantesquemeni les œuvres que nous voulons juger : nous nous élançons sur les ondes de la réalité toujours changeantOi nous parcourons 8& surface et nous en admirons l'étendue, nous plongeons dans son sein el nous sommes éblouis des richesses de cet abîme sans fond.

La lumière qui nous guide dans ce grand voyagé d'exploration, c'est l'histoire. C'est elle qui, nous faisant connaître d'avance les mœurs, les institutions, les croyances, les idées de tous les pays du monde, nous met en garde contre Fétonnement naif^ les injustes préventions de l'ignorance; c'est l'histoire quinoas apprend à dépouiller nos préjugés français quand nous mettoAsle pied en Angleterre, nos préjugés anglais quand nous descendons sur le sol de France ; c'est elle qui nous empêche d'aborder une époque avec l'esprit d'une autre époque, de demander à la cour d'Elisabeth le théâtre de Racine et de chercher celui de Shakes^ peare au siècle de Louis XIY; c'est elle enfin qui, nous montrant dans tous les arts et dans toutes les littératures des fragments de la beauté universelle, dans toutes les philosophies et dans toutes les religions des fragments de la vérité absolue, nous remplit d'une si pieuse admiration pour la vénérable antiquité, que nous tombons à genoux à l'aspect des rives de la Grèce, prêts à faire, peu s'en faut, une libation aux dieux ! Les dernières grandes découvertes de l'histoire nous ont appris que cette Grèce si glorieuse n'étaitcependantpas le premier berceaudela civilisation dumonde; elles nous ont révélé chez les poètes et les philosophes de l'antique Orient la morale la plus pure, la poésie la plus riche, la métaphysique la plus haute, et en nous faisant perdre un peu de notre orgueil occidental, elles ont resserré les liens delà grande faniiUe humaine.

L'imitation de la natui'e recommandée par Shakespeare et par Molière. — Comment Shakespeare n'a pas suivi son propre précepte dans ses comédies. — Gomment Molière est supérieur à tous les autres poètes comiques paf la vérité de ses traits. -~ Rareté des jeux d'esprit dans son théâtre. — Sérieux de Molière et de l'esprit Arançais. — Que néanmoins la raison de Molière et du xvii^ siècle n'est pas la plu haute qui se puisse concevoir. — La poésie de Molière. — Différence entre la fantaisie et la poésie. — La pastorale dans;Shakespeare et dans Molière. — Jugements de Victor Hugo et de Sainte-Beuve sur le style de Molière. — Poésie du Misan-

Nous savons maintenant que la seule méthode en critique litté* raire est l'usage libre et intelligent du goût, avec les périls d'erreur auiquels la liberté est toujours exposée, avec l'esprit de prudence qptte Texpérience acquiert, avec les lumières que donne l'instruction en général et particulièrement l'histoire. Guillaume Schlegel et les autres théoriciens de la comédie ont incontestablement le droit de dire tout ce qu'ils pensent et sentent; la seule chose que nous leur ayons retirée, c'est l'impertinente prétention de présenter leurs jugements sous la forme rigoureuse de propositions scientifiques et logiques. — Je choisirai dans Shakespeare et dans Molière, pour les étudier et les comparer au point de vue du goût, quelques parties de leur talent comique, poétique et dramatique; mais auparavant il est opportun de dire un mot des idées littéraires des deux auteurs.

Peut-être ni l'un ni l'autre ne peut-il être égalé à Aristophane pour la finesse, la vivacité, la portée de l'esprit critique en littérature. La polémique du pamphlétaire grec contre les innovations d'Euripide, quelque opinion qu'on ait sur le fond du débat,est, par l'importance de la question comme par l'ardeur de la querelle, quelque chose de plus relevé et de plus sérieux que

les escarmouches de Molière contre les mauvais poètes de son temps, les cuistres, les femmes savantes et les précieuses. Quant à Shakespeare, nous avons maintes fois constaté à son honneur le caractère exclusivement pratique de son activité créatrice et sa profonde indifférence pour les disputes. Aussi le peu qu'on trouve de critique littéraire dans son théâtre a-t-il relativement peu de valeur. On pourrait relever dans Timon d'Alhènes^ddins leS(mge d'une nuit d'étéy dans Peines d'amour perdues, quelques passages sur les poètes et sur la poésie : ils n'ont guère d'importance. Nous avons vu plus haut* avec quelle majesté le Temps en personne, dans le Conte d'hiver^ vient revendiquer son indépendance contre les pédants qui voudraient assujettir le drameàla règle étroite des vingt-quatre heures; mais la page de littérature la plus intéressante qui soit dans tout le théâtre de Shakespeare, c'est la célèbre allocution d'Hamlet aux comédiens :

« Dites, je vous prie, cette tirade comme je l'ai prononcée devant vous, couramment; mais si vous la braillez, comme font beaucoup de nos acteurs, j'aimerais autant faire dire mes vers par le crieur de la ville. N'allez pas non plus trop scier l'air en long et en large avec votre bras; mais usez de tout sobrement; car, au milieu même du torrent, de la tempête et du tourbillon de la passion, vous devez avoir et conserver une modération qui lui donne de l'harmonie. Oh! cela me blesse jusque dans Tâme d'entendre un robuste gaillard, à perruque échevelée, mettre une passion en lambeaux, en vrais haillons, pour fendre les oreilles du parterre, qui généralement n'apprécie qu'une pantomime absurde et le bruit. Je voudrais faire fouetter ce gaillardlà qui exagère ainsi le matamore... Ne soyez pas non plus trop châtiés, mais que votre propre discernement soit votre guide : mettez l'action d'accord avec la parole, la parole d'accord avec l'action, en vous appliquant spécialement à n'outrepasser jamais la nature; car toute exagération s'écarte du but du théâtre, qui, dès l'origine comme aujourd'hui, a été et est encore de présenter, pour ainsi dire, un miroir à la nature, de montrera la vertu ses propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à

(1) Voy. t. I, ch. H

chaque transformation du temps sa figure et son empreinte. Si l'expression est affaiblie ou exagérée, elle aura beau faire rire l'ignorant, elle choquera à coup sûr l'homme judicieux, dont la critique a, fût-il seul, plus de poids que l'opinion d'une salle entière. Oh! j'ai vu jouer des acteurs, j'en ai entendu louer hautement, qui n'avaient ni l'accent ni la tournure d'un chrétien, d'un païen, d'un homme! Ils se carraient et beuglaient de telle façon que, pour ne pas offenser Dieu, je les ai toujours crus fabriqués par quelque manouvrier de la nature, qui, voulant faire des hommes, avait manqué son ouvrage, tant ces gons-là imitaient abominablement l'humanité ! »

Restez fidèles à la nature : telle est la recommandation que Shakespeare fait aux comédiens, et, du même coup, aux poètes dramatiques. — C'est exactement ce que dit Molière, avec moins d'ampleur et d'éloquence, sous une forme plus familière et plus comique. Et notons bien qu'en parlant ainsi ces deux grands hommes faisaient un acte de raison indépendante et d'opposition au goût de leur siècle.

Dans les Précieuses ridicules le marquis deMascarille se vante d'avoir fait une comédie. « A quels comédiens la donnerezvous? lui demande une des deux pecques provinciales à qui il fait visite. — Belle demande ! aux grands comédiens (c'est-àilire à ceux de V Hôtel de Bourgogne,) Il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses; les aulres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle; ils ne savent pas faire ronfler les vers et s'arrêter au bel endroit : et le moyen de connaître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha? »

Dans V Impromptu de Versailles^ Molière, qui se met personnellement en scène, donne à ses comédiens, toujours sous une forme ironique, la leçon de déclamation qu'on va lire :

4 J'avais songé une comédie où il y aurait eu un poète, que j'aurais i-eprésenté moi-même, qui serait venu pour offrir une pièce à une troupe de comédiens nouvellement arrivés de la campagne. « Avez-vous, aurait-il dit, des acteurs et des actrices qui soient capables de bien faire valoir un ouvrage? car ma pièce est une pièce... — Eh! monsieur, auraient répondu les comédiens, nous avons des hommes et des femmes qui ont été trouvés rai-

ilO MOLIÈRE, SHAKE8t>ËAtlE ET LA CRITIQUE ALLEMANDE.

gonnables partout où nous avons passé. ^-* Et qui fait ta roii parmi vous? — Voilà un acteur qui s'en démêle parfois. — Qoîl ce jeune homme bien fait? Vous moquez-vous? Il faut unroiqû soit gros et gras comme quatre, un roi, morbleu! qui soitentripaillé comme il faut, un roi d'une vaste circonférence, etqai puisse remplir un trône de la belle manière. La belle cbose qu'on roi d'une taille galante! Voilà déjà un grand défaut ; mais que je l'entende réciter une douzaine devers, i Là-dessus le comédien aurait récité quelques vers du roi de Nicomède :

Te le dirai-je, Araspe? il m*a trop bien servi ; Augmentant mon pouvoir...

le plus naturellement qu'il aurait été possible. Et le poète ; € Comment? vous appelez cela réciter? G*est se railler : il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi :

Te le dirai-je, Âraspe? etc.

Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyer comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait faire le brouhaha. — Mais, monsieur, aurait répondu le comédien, il me semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement,.etDe prend guère ce ton de démoniaque. — Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah ! Voyons un peu une scène d'amant et d'amante. » Là-dessus une comédienne et un comédien auraient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de Guriace :

Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur? — Hélas! je vois trop bien, etc.

tout de même que l'autre, et le plus naturellement qu'ils auraient pu. Et le poète aussitôt : « Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille, et voici comment il faut réciter cela :

Iras-tu, ma chère âme...

"Hotif je le connais mieux...

1 Yoyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce vii sage riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions. > 1) Lorsque Oronte a récité son sonnet, que lui dit Alceste?

' . . .Vos expressions ne sont point naturelles. .

2 Ce style figuré, dont on fait vanité,

Sort du bon caractère et de la vérité. £• Ce n'est que jeu de mots, qu'affectation pure,

Et ce n'est point ainsi que parle la nature.

La nature, la nature et encore la nature : voilà le mot d'ordre de Molière et de Shakespeare comme chefs de troupes et comme poètes ; voilà toute leur rhétorique.

Mais, eux-mêmes, sont-ils restés toujours fidèles à celte devise? leur pratique a-t-eile été de tout point conforme à leur doctrine?

Les tragédies de Shakespeare sont hors de la question. J'ai ][^erdu ma peine si le lecteur des deuxpremières parties de cet ou- Trage n'a pas reçu et gardé cette impression vive, que Shakespeare est dans son théâtre tragique un peintre sans égal de l'humanité. D ne s'agit plus que de ses comédies proprement dites. Or, il fkut lé reconnaître, l'usage de la comédie shakespearienne n'est point d'être fidèle à la nature, et il convient d'ajouter que tel n*est pas non plus son principe. La fantaisie, je veux dire l'imagination capricieuse et le pur bel esprit, dans les situations, les personnages, les incidents, le dialogue, les mots, caractérise ces œuvres plus charmantes que solides.

fl y a de ce fait deux ou trois bonnes raisons. D'abord, les comédies de Shakespeare appartiennent presque toutes à la jeunesse du poète, à une période d'imitation et d'apprentissage où son génie subissait encore l'influence italienne et celle des écrivains à la mode dans son pays, particulièrement de ce fameux John Lilly qui a joué en Angleterre un rôle analogue à celui des précieux et des précieuses en France. — A cette considération, qui n'a que la valeur d'une excuse, joignons-en-une autre, beaucoup plus importante : la tragédie shakespearienne ayant (à la différence de notre tragédie classique) une couleur très prononcée de réalisme, la comédie ne pouvait avoir sa raison d'être qu^à la condition de se faire plus ou moins idéale et fantastique ; c'est lé

point si bien mis en lumière par M. Guizot. — J'ajoirteraî enfin, en ce qui touche l'art de jouer sur les mots, cette c affectation > si choquante pour le goût d'Alceste et de Molière, parce qu'elle s'écarte de « la nature » et de « la vérité », quelalangae anglaise se prête complaisamment à ce genre d'abus et qu'elle offrait dans ses richesses mêmes une tentation perpétuelle à Slakespeare, de même que la langue grecque à Aristophane et la langue espagnole à Calderon. Des auteurs qui écrivaieol en latin, langue au moins aussi grave que le français, Térence et Piaule, n'ont pas su résister à l'altrait des jeux de mots ; il faut croire que cette séduction est bien puissante sur l'esprit des poètes comiques. Les allitérations, les calembours, les équivoques, les cliquetis de sons analogues, les bizarres associations d'idées, en un mot l'usage et l'abus de l'esprit sous toutes ses formes, composent une partie essentielle du talent et sont un des ressorts principaux du rire, non seulement chez Shakespeare, mais chez tous les poètes comiques avant Molière et chez la plupart de ceux cpii lui ont succédé.

Molière, en ce point, fait exception. Je ne me contenterai pas de remarquer historiquement que sa pratique diffère de celle des autres poètes; j'aurai assez de confiance en mon goût pour oser dire qu'elle appartient a un art supérieur^ et s'il y a jamais eu un jugement esthétique qui soit légitime et sûr, c'est celui-là. L'esprit n'a point de réalité ; c'est une chose conventionnelle et passagère, qui varie d'un lieu à un autre, d'un temps à un autre, el change avec la mode; les traits d'esprit que nous pouvons saisir encore dans lo théâtre d'Aristophane nous laissent complètement froids aujourd'hui. La nature seule existe et reste éternellemenl la même. Étant donné un personnage ou une situation, un écrivain de belle humeur et d'imagination vive trouvera sans peine une quantité de traits d'esprit qui éblouiront, amuseront ses contemporains, et ne seront plus compris des centres âges; un écrivain profond découvrira par le génie, la patience et l'étude un petit nombre de traits de nature qui seront toujours vrais. L'instinct qui nous fait mesurer (en partie du moins) notre estime pour une œuvre d'art au degré de l'effort dépensé et de la difficulté vaincue, n'est point un sentiment trompeur; ilestfondé sur celte notion très juste, que la vraie beauté est une perle de

rand prix cachée au fond des mers et hors de la portée des lutîurs sans courage et des plongeurs superficiels. Le comique de [olîère est naturel, réely ou, pour employer un terme que je 'évite ni ne cherche, mais dont je me sers volontiers quand il ofiFre, à cause de sa parfaite précision, il est objectif; c'est-à-dire u'il nous fait l'effet d'être non dans l'esprit du poète, mais dans ^s choses et dans les hommes : il n'y a pas moyen de qualifier lus justement ni de mieux louer son génie, et là est le secret de SI supériorité sur tous les autres poètes comiques.

Faut-il rappeler quelques exemples? Sganarelle, improvisé méecin, reçoit la visite de Léandre, et d'abord lui lâte le pouls. Voilà un pouls qui est fort mauvais. — Je ne suis point malade, Qonsieur, et ce n'est pas pour cela que je viens à vous. — Si vous l'êtes pas malade, que diable ne le dites-vous donc? » Cette exclamation n'est pas une simple drôlerie, elle a en soi une valeur, 3arce qu'elle exprime naïvement la vanité de la médecine; elle îst de plus dans la donnée du caractère de Sganarelle, elle en sort laturellement, j'allais dire nécessairement : c'est un trait de logique et non de fantaisie. Des mots comme le fameux « Sans iot! » d'Harpagon, ou « Que diable allait-il faire dans cette galère? » sont au-dessus des traits d'esprit, de toute la distance qui ^pare les faux brillants de la vérité nue et l'artifice de la nature .

Je ne prétends pas qu'en cherchant bien on ne pût trouver çà et là dans le théâtre de Molière des traits sans valeur morale et sans autre prétention que d'assaisonner agréablement le dialogue; mais on les compterait, tant ils sont rares ! Tel est, par exemple, ce spirituel duo de Covielle et de Cléonte dans le Bourgeois gentilhomme:

< Peut-on rien voir d'égal, Covielle, à cette perfidie de l'ingrate Lucile? — Et à celle, monsieur, de lapendarde de Nicole? — Après tant de sacrifices ardents, de soupirs et de vœux que j'ai faits à ses charmes 1 — Après tant d'assidus hommages, desoins et de services que je lui ai rendus dans sa cuisine! — Tant de larmes que j'ai versées à ses genoux ! — Tant de seaux d'eau que j'ai tirés au puits pour elle 1 — Tant d'ardeur que j'ai fait paraître à la chérir plus que moi-même ! — Tant de chaleur que j'ai soufferte à tourner la broche à sa place I »

Ai MOLIËRI, SHAKB8PKARR ET LA GRITIQUR ALLEMANDS.

Les calembours s'appellent dans la langue de Molière in turlupinades ; yoici ce qu'il en pensait.

Élise, dans la Critique de V École desFemmeSy entre la première chez Uranieet cause avec sa cousine des divers visiteurs qui ine&nent habituellement lavoir, c Je goûte ceux qui sont raisonnaUtt) dit la sage Uranie, et me divertis des extravagants. — Mafm^rjh pond Élise avec vivacité, les extravagants ne vont guère Imm vous ennuyer, et la plupart de ces gens^là ne sont plus plainaii dès la seconde visite. Mais, à propos d'extravagants, ne voulez vous pas me défaire de votre marquis incommode ? Pensei»fOiis me le laisser toujours sur les bras, et que je puisse durer à m turlupinades perpétuelles ? — Ce langage est à la mode, et m le tourne en plaisanterie à la cour. *^ Tant pis pour ceux qui k font et qui se tuent tout le jour à parler ce jargon obseurl Li belle chose de faire entrer aux conversations du Louvre da vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et de la place Maubert ! La jolie façon de plaisanter pour des eoll^ tisans I et qu'un homme montre d'esprit quand il vîmit voai dire : « Madame, vous êtes dans la place Royale, et tout le monde vous voit de trois lieues de Paris, car chacun vous voit de bon œil », à cause que Boneuil est un village à trois lieoaB d'ici I Cela n'est-il pas bien galant et bien spirituel ? Et ceux qui trouvent ces belles rencontres n'ont-ils pas lieu de s'en glorifier? — On ne dit pas cela aussi comme une chose spirituelle; et la plupart de ceux qui affectent ce langage savent bien eux-mêmes qu'il est ridicule. — Tant pis encore, de prendre peine à dire des sottises et d'être mauvais plaisant de dessein formé! Je les tiens moins excusables; et si j'en étais juge, je sais bien à quoi je condamnerais tous ces messieurs les turlupins. i>

Plus loin. Dorante dit au marquis déclarant qu'il n'a pastrcavé le moindre mot pour rire dans toute V École des Femmes : tPoor toi,marquis, je ne m'en étonnepas : c'est que tu n'y as point troufé de turlupinades. » La plus belle devise de l'art de Molière, celle qu'il faudrait choisir entre toutes pour l'inscrire comme épigrt* . phe sur une édition de ses œuvres, c'est la réponse déjà cit^de Dorante à Lysidas critiquant dans VÉcole des Femmes un mol qu'il qualifie de plaisanterie basse : Vautour n'a pat mû cala

DO coMiûns vt DE u poÉsis Dans molièbs, «5

pour être de 9oi un bon mot^ mais seulement pour une chose qui caractérise l'homms.

Cette préoccupation constante de la nature et de la vérité tra«> hit chez notre grand comique une disposition d'esprit bien autrement sérieuse que Thumeur fantasque et folâXre, source prin^^ dpale du plaisir qu'on goûte à lire d'autres poètes. La lecture da Molière est une fête moins pour Timagination que pour la raison, La logique règne dans h, conduite des événements comme dans la contei^ture des scènes ; le hasard , arbitre souverain du sort des personnages chez Plante, Shakespeare et la plupart des QOimquesiy est éliminé ou ne joue un rôle que dans les dé» aouements défectueux et sacrifiés : c'est l'intelligence subtile, c'est la volonté persévérante qui d'ordinaire lèvent les obstacles et dissipent les contretemps, La victoire est toujours au plus habile, au plus prudent, au plus sensé. Et ce n'est pas seulement par la leçon finale qui résulte des faits, mais encore par de véritables sennons placés tout exprès dans la bouche des Cléantes et des Aristes, que les comédies de Molière sont la glorification du bon sens. Tout ce qui est paradoxal et outré, tout ce qui s'écarte, dans Tordre moral comme dans l'ordre intellectuel , de la loi de nature, est ridiculisé et raillé par lui. Il semble que ce soit pour la définition de son théâtre qu'ont été écrits ces jolis vers .dQ Marie<Joseph Ghénier ;

G*e8t le bon sens, la raison qui fait tout, Vertu, génie, esprit, talent et goût.

Qu*est-ce vertu? raison mise en pratique; Talent? raison produite avec éclat; Esprit? raison qui finement s'exprime; Le goût n*est rien qu*un bon sens délicat, Et le génie est la raison sublime.

Cette poétique, prenons^y garde, est la vraie poétique fia»-' Ç9iise. Si le siècle de Louis XIY est le pju^ beau de notre histoire littérfiire, c'est sans doute parce que le génie national a trouvé alar^ t^ plus complète expression ; or le caractère de la littérat|ure du graïid siècle, c'est la suprém^^tie de la raison. AipiezdoRç la raison, disait Boileau,

Que toujours vos écrits tepruntent à*éUe uuU et leur lustre ^ leur prix.

à\i MOLIÈRE, SHAKESPEARE ET U CRITIQUE ALLEMANDE.

Rien de moins léger, rien de plus grave au fond que lalillérature française. — Si cela est vrai de la littérature, il faut remonter de l'efTel à la cause et oser dire, en dépit du paradoxe: rien nie moins léger, rien de plus grave au fond que Tesprit français. La surface trompe, il est vrai ; les Français ont la coquetterie de la légèreté : c'est qu'ils redoutent l'ennui et haïssent la pédanterie ; ils se font donc aimables et veulent paraître frivoles pour mieux plaire. Mais pénétrez sous cette enveloppe que la politesse leur impose -.vous serez étonnés de voir combien graves sont leurs goûts, combien solide est leur esprit, et comme la nourriture qu'il exige et peut seul supporter longtemps est excellente et substantielle. Quelles sont les comédies de Molière qu'ils apprécient surtout ? les plus sérieuses, celle que recommande à la raison et au cœur soit la portée de l'enseignement moral exprimé ou sous-entendu, soit même le pathétique de quelques situations, au risque de compromettre un peu l'amusement et la joie. Les étrangers ne sont point de notre avis ; leurs professeurs d'art poétique nous reprochent d'aimer moins* la gaieté que la satire, et, à l'inverse de Boileau, ils préfèrent le sac de Géronle aux discours d'Alcesle. Un amusant imbroglio, des situations bouffonnes, des mots pour rire, cela suffit à nos voisins; si le style est poétique, ils n'en demandent pas davantage pour appeler la pièce un chef-d'œuvre ; ils n'exigent pas qu'elle renferme une leçon ou une élude. Mais nous, il nous faut de la raison; il nous en faut même dans le vaudeville et dans la farce, il nous en faut jusque dans les caricatures. Une folie soi-disant aristophanesque peut être soutenue quelque temps au théâtre par les acteurs; mais elle n'aura point droit de cité dans notre littératures! l'on n'y découvre pas le coin de philosophie. Il y a une chose en particulier qui ne saurait entrer dans le cerveau des Français: c'est la fantaisie y le caprice sans but et sans règle. Ils veulent loul comprendre, même ce que les grands humoristes ont écrit pour jeter un défi à la raison. Ils se creusent la tête pour trouver le sens du Pantagruel, Ils cherchent avec le même sérieux dans les albums de Topffer où est l'épigramme, la satire, Vargumentt^^j s'ils ne l'aperçoivent pas, les pures extravagances de l'imagifla* tion sont impuissantes à leur dilater la rate. Leur rire est toujours un jugement, un témoignage de satisfaction rendu par Tesprit i

esprit, avec beaucoup de vivacité, comme tout ce qu'ils font, mais opération de la logique n'en est pas moins complète ; l'Allemand, Il contraire, rit d'abord, ce qui est plus sûr: car, s'il lui fallait >mmencer par comprendre, il rirait trop longtemps après * . L'Anlais parcourant le Punch, avant même de savoir de quoi il s'ait, est capable de s'amuser, comme un enfant, au seul aspect 'un contraste ou d'une disproportion, d'une jambe maigre omme un fuseau et d'une figure démesurément bouffie... Les trangers, en cela, sont moins raisonnables que nous et sont eut-être plus heureux. Le seul vrai rire est le rire enfantin ; si es Français étaient plus gais naturellement, ils n'auraient pas besoin qu'on tît une si grande dépense d'esprit pour exciter leur ire. Selon une remarque de Vinet, les natures les plus sensibles LU ridicule ne sont pas celles dont la gaieté est la plus franche. Voilà le fond du procès que le goût allemand fait à Mohère. On 'eproche à notre grand philosophe d'être trop raisonnable, en l'autres termes, de n'être pas assez poétique. Ulrici trouve conraire à l'esprit de la vraie poésie et de la vraie comédie, comme ie la saine morale, que le bon sens pratique et les calculs intéressés d'une prudence terreàterre remportent toujoursla victoire au dénouement. Les sages auxquels Molière aime à donner la parole pour les mettre en opposition ave les sots et les fous de son théâtre, et qui prêchent avec tant de judiciaire la mesure et la règle en toute chose, paraissent à nos voisins au moins inutiles et ennuyeux. La comédie, disent-ils, se rapproche par là beaucoup trop du poème didactique, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus prosaïque en fait de prose rimée,et ils opposent à l'esprit satirique, agressif, militant des pièces deMolière lagaietépure, qui, étant sans but et sans maUce, est poétiquepar cela même. « La gaie science » : tel était l'aimable nom de la poésie dans le langage de nos aïeux.

Mon dessein, dans cet examen des jugements portés sur Molière à l'étranger, n'est nullement de revendiquer pour l'émule de Shakespeare toutes les perfections ; s'il avait toutes les perfections, il serait plus grand que Shakespeare, et cela, je n'ai garde de le

1. a 11 y a, dit M">e de Slaël, une gaieté allemande douce, paisible, qui se contente à peu de frais ; qu*un mot, que le son bizarre de quelques lettres singulièrement assemblées provoquent et satisfont. »

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