I. Portraits littéraires, t. IL
4t6 MOUÈKE, SHAKESPEARE ET LA CRITIQUE ALLKMiOfDE.
lier? d*être trop claire, trop didactique; de faire éyanouir par excès de jour ce crépuscule où la rêverie aime à se jouer, et de ne montrer que la splendeur crue du soleil aux dépens des vagues et mystérieuses lueurs de la lune. Eh bien, j'accepte le principe de cette critique, et je demande quel commentateur allemand ou français a jamais trouvé qu'une leçon morale parfidtement nette se dégageât de la lecture du Misanthrope? Cette grande œuvre est suffisamment obscure pour qu'on en ait beaiicoup discuté le sens, et pour que les erreurs de jugement les plus graves aient été commises à son sujet par des hommes qui ne sont pas les premiers venus. Fénelon, J.-J. Rousseau et M. Kreyssig à leur suite, ont pris la défense d'Alceste contre Molière, croyant que Molière avait voulu ridiculiser la vertu ! Il est impossible d'imaginer un contresens plus complet. Alceste est si peu la victime de Molière, que c'est au contraire le fruit le plus cher elle plus personnel de son génie, comme Hamlet était l'enfant chéri de Shakespeare.
Mais pourquoi donc alors Molière a-t-il jeté quelques ridicules sur ce noble Alceste qu*il aimait? Par la même raison qui fait que Shakespeare a précipité son Hamlet jusque dans le crime; parce qu'ils étaient l'un et l'autre des poètes dramatiques et qu'ils pouvaient bien prendre dans leur propre cœur la donnée première de leurs ouvrages, mais qu'en définitive ils peignaient l'homme. Les grands artistes finissent toujours par s^ affranchir de leur sujet et par le traiter objectivement.
Hamlet et le Misanthrope sont le principal trait d'union de cette fraternité que j'ai à cœur d'établir entre Molière et Shakespeare. Il n'existe point d'œuvres mieux faites pour déconcerter cette critique naïve qui se demande toujours ce qu'un poète a voulu prouver. Que prouve Hamlet? rien, puisque l'irrésolution du héros, source de ses malheurs, est fondée et n'a rien de coupable en soi. Que prouve le Misanthrope? riennon plus, puisque .e dénouement laisse le principal personnage au point où il en était au début.
Des philistins demandaient à Gœthe quelle idée il avait voulu
exposer dans ses tragédies du Tasse et de Faust « Quelle
idée? répondit-il avec humeur, est-ce que je le sais? J'avais la vie du Tasse, j'avais ma propre vie; en mêlant les différents traits
de ces deux figures si étranges, je vis naître l'image du Tasse... Je peux dire justement de ma peinture : elle est l'os de mes os et la chair de ma chair. . . Vous venez me demander quelle idée j'ai cherché à incarner dans mon Faust ! Comme si je le savais ! comme si je pouvais le dire moi-même... J'ai reçu dans mon âme des impressions, des images.... Faust est un ouvrage de fou. »
Moralistes de fait, mais non pas d'intention, moralistes sans moraliser y comme dit fort bien Sehlegel,les vrais poètes sont simplement des peintres de la nature humaine, et ils ne se proposent jamaisd'avanceunbut expressément didactique. Ils ne conçoivent pas d'abord une idée abstraite pour l'incorporer ensuite ddins une image et une forme sensible : dans le mystérieux travail du génie poétique, l'opération de la raison et celle de l'imagination sont simultanées et inséparables.
Ainsi a fait Molière pour la conception de ses œuvres comme pour les détails de son style, et c'est dans ce double sens qu'il est poète.