‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 111 sur 127 · COMPARAISON DES CARACTERES DE MOLIERE AVEC CEUX DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

COMPARAISON DES CARACTERES DE MOLIERE AVEC CEUX DE SHAKESPEARE

Brusque manifestation des caractères comiques de Molière. — Lear exagération. — Leur généralité. — Critique du personnage d'Harpagon. — Individualité de Tartuffe. — Mélange du tragique et du comique dans Molière comme dans Shakespeare. — Caractères d'Orgon et de Chrysale. — Moins riche que la galerie dViginaux de Shakespeare, celle de Molière est complète aussi.

Les caractères de Molière, dans leur contraste avec ceux de Shakespeare, ont été analysés et discutés d'une manière quelquefois très intéressante parles critiques allemands. J'ai déjà dit un mot de la différence de l'art des deux poètes dans la conception des caractères, lorsque, à propos de Lady Macbeth, j'ai remarqué que Shakespeare, contrairement à son propre usage, avait construit son héroïne tout d'une pièce, sans gradation, sans complication, sans nuances, — enfin à la Molière. La méchanceté de Lady Macbeth, dès son entrée en scène, se trouve montée à un tel diapason, qu'il sera impossible de la hausser encore et de la renforcer, et qu'elle ne pourra plus ensuite que faiblir. De même Harpagon est complet, de prime abord ; il n'y aura pas moyen pour le poète de renchérir sur la scène avec la Flèche, et tout ce que son art sera capable de faire, c'est de maintenir le personnage au même ton. Alceste commence par déclarer à Pliilinte que sa misanthropie est absolue et qu'il hait tous les hommes; voilà qui est net, entier, définitif. Tartuffe paraît :

Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,

Et priez que toujours le ciel vous illumine.

Si l'on vient pour me voir, je vais, aux prisonniers.

Des aumônes que j'ai partager les deniers.

Le tableau est achevé ; quel trait reste-t-il à ajouter à cette plénitude parfaite, à ce nec plus ultra d'hypocrisie?

On peut se demander si cette méthode de Molière est la meilleure, et si celle de Shakespeare, procédant d'habitude par degrés successifs au lieu de pousser d'abord les choses à l'extrême, n'appartient pas à un art dramatique plus habile et plus profond. L'auteur d'une thèse distinguée sur le poète comique danois Holberg considéré comme imitateur deMolièrey M. Legrelle, très imbu des idées allemandes (avant de présenter sa thèse à la Sorbonne il était déjà docteur en philosophie de l'université d'Iéna), n'hésite pas à donner tort à Molière sur ce point. Après avoir soutenu qu'on s'est exagéré en France les mérites de Molière en fait de variété, qu'on ne peut pas dire de lui ce qu'on a dit de Gœthe et de Shakespeare, à savoir, qu'il n'y a point dans tout leur théâtre deux âmes qui se ressemblent, et que, dans cette partie du procès fait à notre poète, Guillaume Schlegel a raison, M. Legrelle ajoute :

€ Chez Molière l'action n'est-elle pas pour les individus bien plutôt une occasion de se manifester qu'une occasion de se développer, et les incidents qui surviennent n'ont-ils pas pour objet de mettre en lumière leurs travers ou leurs vices, sans les faire avancer ou reculer dans ces travers ou dans ces vices ? Ce qu'il s'agit pour Molière de produire sous le regard du spectateur, n'est-ce point toujours quelque défaut comique déjà formé, en pleine sève, en plein rapport?.. Sa méthode psychologique comporte-t-elle enfin ces progrès continus de la passion ou ces brusques contradictions du cœur qui semblent le fond même de l'homme et le mystère de sa nature? Un écrivain allemand, fort compétent en ces matières, M. Devrient, n'hésite pas à déclarer qu'à ce point de vue il manque quelque chose à Molière, et nous ne saurions le contredire. Comparez, par exemple, un instant Shakespeare à Molière, et voyez de quelle manière différente l'étude du cœur humain est comprise et pratiquée par l'un et par l'autre. Ce n'est pas seulement le spectacle d'une passion bonne ou mauvaise, héroïque ou comique, que nous donne le poète anglais, c'en est toute l'histoire. Othello n'est point tout d'abord jaloux, mais il le deviendra. Benedict et Beatrix, Biron et Rosalinde, se raillent longtemps de l'amour auquel ils doivent finir par suc-

comber. Macbeth n'est point dès le début ambitieux, c'est sa femme qui le poussera à l'ambition. Shakespeare, en on mot, étudie chaque passion, c'est-à-dire chaque affection aiguë et violente de l'âme, soit dans ses sources, soit dans ses effets, et, quand il tient à faire tine pièce complète, à la fois dans ses sources et dans ses effets. 11 fait, en quelque sorte, la bio^ phie des passions. Ce n'est nullement ainsi que procède Moli^. Harpagon, dès la première scène où nous le voyons, se moBtre un parfait avare; il ne saurait plus perfectionner son avarice. Elle ne peut plus croître, elle ne peut que continuer. Il est dair pour nous qu'Harpagon mourra dans l'avarice finale. Voulez-vous prendre Tartuffe? Qui l'a jeté dans l'hypocrisie? quelles info^ tunes de sa vie ou quels méchants instincts de son âme? A-t-il lutté contre l'effroyable envahissement de ce vice ? Dans qocl abîme de honte et d'infamie fmira-t-il par le précipiter? Ce sont là des points sur lesquels Molière ne nous dit pas un mot. Ai^ de même s'est voué à la médecine par la plus bizarre des maladies d'imagination; mais à quel propos? à quelle époquç? Notez aussi que sa manie n'empire ni ne diminue de la première scène à la dernière. Il n'y a ni progrès pour elle ni décroissance sensible; elle se maintient dans une égalité parfaite d'un bout à l'autre de la comédie. En somme, le quod sibi constet d'Horace a été évidemment la loi d'après laquelle Molière a conçu tous ses caractères, que d'ailleurs la règle sévère de l'unité de temps ne lui eût guère permis de suivre à travers les diverses phases de leur développement. 9

Voilà l'acte d'accusation très habilement dressé. Pour que rien n'y manque, j'ajouterai que les critiques allemands voudraient en particulier rencontrer plus fréquemment chez Molière ces monologues où Shakespeare met à nu les âmes, et grâce auxquels ses personnages ressemblent, selon une comparaison de Goethe, à des montres dont le cadran serait en cristal et laisserait voir tous les rouages intérieurs.

La réponse à faire est si aisée que je suis presque embarrassé de sa simplicité enfantine, de son évidence sans réplique, de sa clarté aveuglante. Oh ! que Dorante avait raison de dire: cil y a des gens que le trop d'esprit gâte et qui voient mal les choses à force de lumières ! » Les ingénieux critiques de Molière n'ont ou-

blié qu'un point: c'est que ses ouvrages sont des comédies. Il est tout naturel que la tragédie développe peu à peu les caractères de ses héros, parce qu'elle doit nous intéresser à leur destinée ; elle nous fait donc assister à la naissance et aux progrès de la passion qui les entraine vers leur ruine ; elle nous montre le germe menaçant, l'occasion tentatrice et toutes les circonstances atténuantes. De là vient la sympathie plus ou moins vive que nous portons à des personnages d'ailleurs criminels, Brutus^Macbeth, Hamlet, etpresques tous les héros tragiques de Shakespeare. Nous sentonsj nous souffrons, nous tremblons avec eux. Mais la comédie n'a aucune communauté de sentiments à établir entre nous et les personnes ridicules qu'elle voue à la moquerie. Le rire, cette « véhémente concution de la substance du cerveau », comme l'appelle Rabelais, ne peut être excité que par surprise ; comment ne voit-on pas que si les progrès lents d'un vice ou d*un travers psychologiquement expliqué se substituaient à la soudaineté imprévue, tout effet comique serait détruit? M. Humbert, qui fait à nos critiques allemands et français cette réponse si nette et si péremptoire, rappelle avec beaucoup d'à-propos les premiers chapitres de Don Quichotiey où l'auteur espagno raconte tout au long comment est née la manie de son héros, et il £ait observer combien ce début, très intéressant au point de vue psychologique, est pauvre et languissant au point de vue comique. Ce qui est bon dans un roman ne le serait pas dans un drame; si Cervantes avait transporté sur le théâtre son chevalier errant, il avait trop d'intelligence des lois de la comédie dramatique pour conserver sur la scène les longues préparations qui ouvrent son récit, et il est probable qu'il aurait fait brusquement débuter Don Quichotte par l'attaque des moulins à vent.

On a fait aux caractères de Molière une autre critique, qui me paraît mieux fondée. On leur a reproché de manquer de finesse et d'être souvent exagérés jusqu'à la charge, même dans celles de ses comédies qui ne sont point des farces et qui appartiennent au genre le plus relevé. Des écrivains classiques de notre littérature, Fénelon, la Bruyère, Vauvenargues, se rencontrent dans cette critique avec Guillaume Schlegel, qui

refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui recomaît de génie que pour la farce. « Molière, écrit Fénelon, a oateé souvent les caractères ; il a voulu, par cette liberté, frapper ks spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus sensible. Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer l'excès et la difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le vraisemblable. » Pour avoir l'expression perfectionnée de la pensée allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle :

« Il y a du grotesque dans Aristophane comme - dans Shakespeare, écrit le savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui no se vengent de leur mauvaise fortune que par leur bonne humeur, et, bien loin de nous laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujours rire aux dépens d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre des premiers. Le gracioso de la comédie espagnole, le clown de la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là même qui ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries, ont toujours des intervalles lucides, des retours de raison, des mot pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie dans le caractère, ne sait plus trop de qui Ton se moque sur la scène. Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule d'une

sotlîse incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée. Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière de véritables cas d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité jusqu'à un degré voisin de l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais incurable, leur âme estenvaliie tout entière. Avec eux nous dépassons le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable, t^

Bien qu'on ait écrit de fort bonnes choses en réponse à Fénelon et à Schlegel, la contre-critique ici m'inspire un peu moins de confiance que tout à l'heure, et j'ai besoin de commencer par faire la part du feu. Oui, Molière passe la mesure ; il a des exagérations qui nous choquent, non seulement à la lecture et à la réflexion, mais (cette distinction a une grande importance) au spectacle de ses comédies. Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise : « L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde,, et vous devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'off're de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là-dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité. >> Là-dessus, Harpagon s'écrie : Ah! le brave garçon ! Voilà parler comme un oracle. Heureux ^ qui peut avoir un domestique de la sorte! Quelle portée exacte a ceci?" Est-ce qu'Harpagon se raille, conune certains personnages d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle extravagant de médecin malgré lui ? Non, il reste sérieux, et, quoi qu'en pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre luimême au sérieux qu'il est comique. Mais alors, si ce trait doit être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature? Les Femmes savantes sont encore plus outrées; Armande dit sérieusement :

Nous serons par nos lois les juges des ouvrages. Par nos loi^ prose et vers, tout nous sera souniis. Nul rCaura de Vespril, hors nous et nos amis. Nous chercherons partout à trouver à redire^ Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.

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