TARTUFFE
Couvrez ce sein que je ne saurais voir. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela foit venir de coupables pensées.
432 MOLIËRE, SHAKESPEARE ET LA CRmQCK ALLEVA!(DK.
refuse à Molière le don de la fine comédie et ne lui recoonit de génie que pour la farce, if Molière, écrit Fénelon, a outre souvent les caractères ; il a voulu, par cette liberté, frapper les spectateurs les moins délicats et rendre le ridicule plus seniSiMe. Mais, quoiqu'on doive marquer chaque passion dans son plus fort degré et par ses traits les plus vifs pour en mieux montrer Texcés et la difformité, on n'a pas besoin de forcer la nature et d'abandonner le vraisemblable. > Pour avoir Texpression perfectionnée de la pensée allemande sur ce point, il suffira de citer de nouveau M. Legrelle :
< Il y a du grotesque dans Aristophane comme dans Shakespeare, écrit le savant auteur de la thèse sur Holberg; mais ce que je ne vois guère avant Molière, dans l'histoire du théâtre comique, c'est une insanité morale jetée en pâture à la risée publique, c'est le grotesque poussé jusqu'à la folie ou la folie tournée au grotesque. Les personnages chargés par les autres poètes de divertir particulièrement la foule sont, en général, soit d'habiles coquins qui mystifient les autres et quelquefois aussi finissent par être mystifiés à leur tour, soit des gens d'esprit, de brillants causeurs, qui no se vengent de leur mauvaise fortune que par leur bonne humeur, el, bien loin de nous laisser rire à leurs dépens, nous font presque toujouis rire aux dépens d'autrui. L'esclave, le proxénète de la comédie latine sont au nombre des premiers. Le gracioso de la comédie espagnole, le clown de la comédie anglaise se distinguent parmi les seconds. Mais ce qu'il faut surtout remarquer chez les uns comme chez les autres, c'est qu'ils sont comiques sans la moindre trace de folie. Leurs facultés intellectuelles, bien loin d'être affaiblies par une monomanie, ont au contraire une vigueur et une finesse exceptionnelles. Ceux-là même qui ont le moins de pénétration et qui subissent le plus de railleries, ont toujours des intei^alles lucides, des retours de raison, des mot pleins de bon sens, qui font que l'auditeur, un peu dépaysé à de certains moments par tant de rectitude d'esprit et tant de bonhomie dans le caractère, ne sait plus trop de qui Ton se moque sur la scène. Avec Molière, au contraire, si impartiale et si exacte que soit d'ordinaire son observation, nous voyons certains personnages précipités du premier coup et pour toujours dans l'irrévocable ridicule d'une
sotlise incorrigible. C'est plus même que de la sottise, plus que du ridicule; c'est de la monomanie, et de la mieux caractérisée. Ne nous y trompons pas, il y a dans Molière de véritables cas d'aliénation mentale. Vadius a le délire du pédantisme, M. Purgon a la démence de la médecine, M. de Pourceaugnac pousse la rusticité jusqu'à un degré voisin do l'idiotisme. Pour eux le mal est désormais incurable, leur âme est envaliie tout entière. Ayec eux nous dépassons le réel, les limites extrêmes du possible et du croyable, t^
Bien qu'on ait écrit de fort bonnes choses en réponse à Fénelon et à Schlegel, la contre-critique ici m'inspire un peu moins de confiance que tout à l'heure, et j'ai besoin de commencer par faire la part du feu. Oui, Molière passe la mesure; il a des exagérations qui nous choquent, non seulement à la lecture et à la réflexion, mais (cette distinction a une grande importance) au spectacle de ses comédies. Valère, voulant flatter la manie d'Harpagon, dit ironiquement à Élise : « L'argent est plus précieux que toutes les choses du monde,, et vous devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là-dedans, et sans dot tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité, y» Là-dessus, Harpagon s'écrie : Ah! le brave garçon ! Voilà parler comme un oracle. Heureux, qui peut avoir un domestique de la sorte! Quelle portée exacte a ceci?" Est-ce qu'Harpagon se raille, comme certains personnages d'Aristophane et de Shakespeare, comme Sganarelle dans son rôle extravagant de médecin malgré lui ? Non, il reste sérieux, et, quoi qu'en pense Hegel, c'est parce qu'il ne cesse pas un instant de se prendre luimême au sérieux qu'il est comique. Mais alors, si ce trait doit être considéré comme naïf, est-il vraiment dans la nature? Les Femmes savantes sont encore plus outrées; Armande dit sérieusement:
Nous serons par nos lois les juges des ouvrages. Par nos loi^ prose et vers, tout nous sera souniis. Nul rCaura de Vespril, hors nous et nos amis. Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.