II
i?^. MOLIËP.E, SHAKESPEARE H LA CRITIQUE ALLEMANDE.
loiit^; aulre passion, mais surtout celle-là, et ud TÎeil avare amoureux est une contradiction dans les termes ou un contresens (le In nature. Les monstioiosi lés morales appartiennent de droit à l'extravagance voulue de la farce; c'est pourquoi le rôle de vieil avare amoureux est un des lieux communs de l'opéra boufH' ilalien. Harpagon laisse mourir de faim ses chevaux: maiscoiniiient sn fait-il qu'il ait des chevaux et un carrosse? Ce luxe ne convient qu'à une autre espèce d'avare, à celui qui veut soutenir l'odaf d'un certain rang sans faire les dépenses quece rang exige. Un usurier aurait soigné ses chevaux pour les revendre à bénéfice. Harpagon se met dans une colère comique contre Cléante, qui lui prend son diamant au doigt pour le donner à Marianne : ruais pourquoi donc a-l-il un diamant? In enCouisseur l'aurait converti en « bons louis d'or et pislolesbien trébuchantes » qu'il aurait ajoutées à son trésor. Le répertoire comique serait bientôt épuisé s'il n'y avait qu'un seul caractère pour chaque passion. Harpagon n'est pas tel ou tel avare, c'e>l l'avarice sous toutes ses formes, et Molière n'est pas exempt du défaut rapital des tragiques français : il met sur la scène non des individus réels, mais des abstractions personnifiées. »
Telle est la critique de Schlegel. Prenons bien garde ici de l)lan]er dans Molière ce que nous avons loué dans Shakespeare. Les fins contrastes du caractère, les vives inconséquences morales, que la nature présente en si grande abondance, sont le moyen le plus heureux qu'emploie l'art dramatique pour enlever à ses personnages la froide raideur d'une logique abstraite et leur roriirnunif|uer la souplesse et la richesse de la vie. 11 n'est nullement impossible par exemple (bien que Schlegel dise le contraire), que l'avarice et l'amour, la plus égoïste et la plu> généieusfî d(;s passions personnelles, se combattent dans le ciPAw (Tiin même individu, et le spectacle de cette lutte ne peut man(|uei' d'oiïrir beaucoup d'animation et d'intérêt. Il n est pas impossible non plus qu'un être sordide et crasseux ail, malgré sa ^^ueuserie, de la vanité et veuille jeter de la poudre aux yeux du monde. L'exemple le plus dramatique qui soit dîms le Ihéiltre de Molière de oontradiction&- naturelles de ce genre, est Alcesle. Ku dépit de ses principes, il aime une coquette, et Philinte s'élonn(i avec raison de cet étrange choix
OÙ s'engage son cœur; mais Alceste lui répond avec encore plus de raison :
Il est vrai, la raison me ic dit chaque jour; Mais la raison n'est pas ce qui règle l'amour.
En dépit de ses maximes et de l'engagement formel qu'il vient de prendre, le Misanthrope commence par envelopper dans les plis et les détours d*une politesse embarrassée sa critique du sonnet d'Oronte. Rien n'est plus vivant, rien n'est plus vrai que Cet amour déraisonnable d'un sage, que ces allures obliques et timides d'un homme franc et hardi. Ces contrastes se fondent dans Tunité morale du héros, qui est tout cœur et tout flamme à Iravers sa misanthropie, et qui appartient à la meilleure société malgré ses doctrines de loup-garou. Mais, chez Harpagon, les contrastes me paraissent plutôt juxtaposés que fondus. Ils sont là, moins pour augmenter la vie et la vérité du personnage que pour offrir le thème le plus riche à la verve du poète, qui en tire d'irrésistibles effets comiques. Pourquoi Harpagon veut-il épouser Marianne? ce n'est pas par intérêt, car elle est pauvre; ce n'est pas. par amour, il n'est point passionné : c'est parce que cette situation fournissait à Molière le motif des scènes les plus amusantes. Il s'est royalement diverti, et nous rions avec lui à cœur joie. Est-ce là tout ce qu'il a voulu ? à la bonne heure! mais alors, qu'on n'appelle pas V Avare une grande comédie de caractère, et qu'on ne la mette pas tout à fait au même rang que le Misanthrope et le Tartuffe. Si elle reste une œuvre du premier ordre, ce n'est point, à mon avis, le caractère d'Harpagon qui en fait l'excellence ; c'est plutôt la grandeur tragique, la haute portée morale du spectacle d'un vice par lequel sont détruits tous les liens de nature^ entre le père et ses enfants. En réunissant dans la personne du seul Harpagon toutes les variétés possibles d'avarice, Molière semble avoir voulu épuiser d'un coup l'étude dramatique de cette passion. Il y a là une sorte d'accaparement littéraire, si j'ose m'exprimer ainsi ; le poète fait main basse sur les comédies de ses prédécesseurs et mène dans son chef-d'œuvre, selon Riccoboni, jusqu'à cinq imitations de front. Il prend tout pour lui, et fait de l'avarice
une représentaHon si complète que c'est comme une défense faite à ses successeurs de représenter des avares.
Quoi qu'il en soit du caractère d'Harpagon, on ne peut pas dire que Molière, dans ses autres grandes figures, ait abusé delà généralisation, et la plupart des héros de son théâtre ne sont rien moins que des abstractions personnifiées. Ils résolvent à merveille ce grand problème de l'art dramatique, le plus difficile de tous, la fusion harmonieuse du général et du particulier, l'incarnation d'un vice ou d'un ridicule commun et connu dans des individus ayant une physionomie bien distincte. Ce terme d'abstractions personnifiées appliqué aux figures du théâtre français est une de ces formules piquantes et commodes dont le succès est fâcheux et doit être combattu par les critiques qui ne se paient pas de mots; elles sont trop absolues pour la vérité littéraire, qui est toute de nuances et de délicatesse, et qui se compose de réserves, de retouches et de repentirs. Sans doute il deviendrait impossible de classer par ordre ses idées si l'on ne pouvait plus dire que le génie de Molière et de Racine est généralisateur, celui de Shakespeare individualiste, celui de Sophocle plastique; que les Français et les Grecs visent à l'idéal, tandis que les Anglais étudient la réalité : mais combien d'exceptions importantes et de fines restrictions ne faut-il pas apporter ensuite à ces formules pour atténuer la proportion sensible d'erreur qui les remplit, et pour faire de ces vérités approximatives des vérités de plus en plus vraies !
Les créations poétiques de Racine, des abstractions personnifiées! Quoi de plus individuel quetoutes ses figures de femmes? et, parmi ses hommes, est-ce que son Mithridate manquerait de vie, son Néron de vérité ou son Acomat de caractère? Les meilleurs personnages de Molière ont beau être généraux, ils ne sont pas moins individuels et vivants que ceux de Racine; ils le sont même davantage encore.
Voyez Tartuffe. Quelle vive individualité est la sienne ! c II a l'oreille rouge et le teint bien fleuri. » Il n'est pas seulement hypocrite, il est sensuel et ambitieux. Molière note son tempérament, sa constitution physique avec autant de soin que Shakespeare a noté la force d'Antoine et la maigreur de Cassius. Tar-
tujBfe est « gros et gras ». Il est homme à manger pour son souper « deux perdrix et la moitié d'un gigot d, à boire à son déjeuner « quatre grands coups de vin ». A travers les railleries de Dorine nous devinons que Tartuffe est beau, et il faut bien qu'il ait quelque agrément personnel pour que les scènes avec Elmire soient possibles, pour que l'inquiétude jalouse de Valère puisse paraître fondée. Tartuffe doit être « capable, écrit Théophile Gautier, d'inspirer une tendresse mystico-sensuelle... Il était, nous en sommes sûr, fort propre sur soi, vêtu d'étoffes fines et chaudes, mais de nuances peu voyantes, noires probablement, pour rappeler la gravité du directeur; le linge uni mais très blanc, une calotte de maroquin sur le haut de la tête, comme en portaient les personnages austères du temps. Ses façons étaient polies, obséquieuses, mesurées; il avait l'air d'un homme du monde qui se retire du siècle et donne dans la dévotion, et non la mine de bedeau sournois et libidineux qu'on lui prête... Gomme Don Juan, qui, lui aussi, joue sa scène d'hypocrisie, Tartuffe ne craint ni Dieu ni diable ; il est l'athée en rabat noir, comme l'autre est l'athée en satin blanc... Gomment supposer qu'un homme si fin, si habile, si prudent, se laisse prendre au piège mal tendu d'Elmire, qu'il soit dupe un instant de ses coquetteries et de ses avances invraisemblables, s'il eût été le cuistre immonde qu'on se plaît à représenter? Ge n'était pas sans cloute la première fois qu'il se trouvait en semblable posture, et cette bonne fortune qui se présentait n'avait rien dont il eût lieu de se méfier et de s'étonner beaucoup. »
Il n'y a peut-être point de personnage au théâtre qui soit un homme plus que Tartuffe, un homme en chair et en os, et non pas seulement un vice incarné dans un homme. L'hypocrisie, dont il est le symbole poétique par excellence, n'est même pas le fond de sa nature ; le fond de sa nature, c'est un matérialisme grossier, et l'hypocrisie ne lui sert que de moyen pour satisfaire ses ardentes convoitises charnelles. De là les impatiences et les maladresses qui se mêlent chez lui à l'astuce. Il n'a pas la profonde habileté d'Iago, parce qu'il n'est pas comme lago un pur génie d'enfer faisant le mal sans intérêt et par amour de l'art ; il a des passions basses qui rendent gauche son adresse et aveuglent sa
clairvoyance. M. Guillaume Guizot a consacré à l'analyse des contrastes qui font de Tartuffe un personnage si vivant une des meilleures pages d6 son livre sur Ménandre :
€ Tartuffe est à la fois rusé et maladroit, sagace et aveugle; à l'église, il a vu du premier coup qu'Orgon est une proie faite pour lui : après une longue habitude de vivre auprès d'Elmire, il n'a pas vu qu'elle le méprise et le hait. II sait de longs détours pour capter ou retenir la tendresse d'Orgon : à peine se trouve-t-ilseul avec Elmire, qu'il pose le masque et agiten effronté. Tout à l'heure il commandait au son de sa voix et combinait la moindre de ses attitudes: mais il est l'esclave irréfléchi de ses désirs brutaux, qu'il raconte maintenant dans le plus étrange langage, en même temps mystique et sensuel. C'est tantôt un fourbe consommé qui se cache, tantôt un aventurier imprudent qui se perd en voulant pousser à bout sa fortune, et qui va s'offrir de lui-même à la justice, dont il rencontre la vengeance quand il réclame son appui. Personnage plein de contrastes, mais dont Jes contrastes mêmes s'accordent et s'expliquent l'un l'autre: il est hypocrite de religion, précisément parce qu'il a des passions grossières : il fallait ce voile à ses vices. Il est adroit tant qu'il réussit : ne devraitil pas l'être surtout au moment de la crise et quand le succès chancelant réclame les suprêmes efforts? Non, le danger l'égaré au lieu de Teclairer ; et quand sa propre ruse a tourné contre lui, pendant que sa prison s'apprête, il croit qu'il vient de réussir et qu'il n'a plus qu'à s'établir dans sa maison : le grand imposteur devient la dupe d'un exempt. »
Voilà sur Tartuffe la vérité exacte exprimée avec autant d'élégance que de mesure. L'éminent critique suisse que j'ai déjà cité, M. Rambert, a cru pouvoir aller un peu plus loin que M. Guillaume Guizot et accentuer plus vivement cette maladresse mêlée à la fourberie, qui fait de l'imposteur, selon lui, un personnage comique. Schlegel avait dit que le Tartuffe, à quelques scènes près, n'est point une comédie. M. Rambert, ayant à cœur de prouver que le comique ne réside pas seulement dans les'parties acessoires et chez les personnages secondaires, mais dans le fond même et chez le héros du drame, répond à Schlegel :
« Molièi*e a trouvé le secret de déposer le germe comique dans le cœur de Tartuffe lui-même. Il l'a fait en donnant à son héros.
outre l'astuce du faux dévot, l'effronterie du parvenu, du piedplat qui a réussi. Ce trait de caractère est de toute importance, quoiqu'il ait passé inaperçu de la plupart des critiques... Ce qui. rend Tartuffe comique, c'est qu'arrivé au moment où il se croit sûr de son fait, où il pense avoir assez serré le bandeau sur les yeux d'Orgon,^il perd toute retenue, et, par son impudence, devient l'artisan de sa propre ruine. lia la jactance de Fhypocrisie... La plupart des commentateurs n'ont vu que le côté odieux de Tartuffe: ils le comparentàlago; mais la comparaison n'estpas juste... lago est assez habile pour prendre dans ses filets un homme de la force d'Othello ; il n'y a qu'un Orgon qui puisse tomber dans les grossiers panneaux de Tartuffe. La gaieté à part, Tartuffe ressemble plutôt à Scapin ; on peut aussi le rapprocher de Narcisse ; et Narcisse et lui, s'ils eussent vécu dans d'autres circonstances, n'eussent été que des valets obscurs et fripons. On parle toujours de la profonde scélératesse de Tartuffe; profonde, elle l'est en un sens, mais cela ne l'empêche point d'être plate et grossière. On n'a pas encore remarqué, si je ne me trompe, que le jeu de Tartuffe est exactement celui de Scapin dans la scène de la bastonnade. Orgon, comme Géronte, se laisse mettre la tête dans le sac. Tartuffe croit le tenir et se joue de lui comme Scapin. Un moment il semble qu'Orgon va être délivré ; mais, tout aussi facilement que Géronte, il se laisse remettre la tête dans le sac; et cette fois, Tartuffe, toujours comme Scapin, joue son jeu avec si peu de façons, se dispense à tel point de tout ménagement, frappe si fort, se trahit et s'accuse si bien, qu'il se dupe lui-même en croyant duper autrui. Une hypocrisie adroite et ne suivant que des voies souterraines, comme celle d'Onuphre, n'aurait rien de comique ; mais l'hypocrisie qui s'affiche, qui frise la galanterie et l'ostentation : voilà un contraste heureux, propice à la comédie. De là vient, par parenthèse, que, malgré le dire de plusieurs critiques, on n'éprouve pas une angoisse bien vive en voyant les malheurs dont la famille d'Orgon est menacée. »
Cette assimilation du rôle de Tartuffe à celui de Scapin est fine, mais à mon avis elle est trop fine. Je veux dire qu'un critique très exercé et très cultivé pourra bien (surtout après avoir été averti par M. Rambert) apercevoir l'analogie qu'il signale, mais qu'elle n'est point conforme à l'impression immédiate que produit l'œu-
vre de Molière sur l'esprit d'un spectateur naïf et non prévenu. Quels sont, à la représentation du Tartuffe^ les sentiments non des délicats, mais du peuple, pour lequel en définitive Molière écrivait? On déteste l'imposteur, on tremble pour la famille d'Orgon, lorsque le scélérat, se dressant dans toute sa hauteur tragique, répond à Orgon qui le chasse de chez lui :
C*est à \oas d'en sortir, vous qui parlez en maître, La maison m'appartient...
Et finalement on est soulagé d'un grand poids quand le dieu vengeur descend sur la scène sousla forme delajustice de Louis XIV. Nec deus intersit nisi dignus vindice nodus, a dit Horace : eh bien! le nœud du drame exigeait ce dénouement, c L'intervention de la police est très naturelle et très bien accueillie, i remarque Goethe avec simplicité.
Dans Beaticoup de bniitpour rierty il est vrai, Shakespeare, en faisant entrevoir le dénouement d'avance, a eu l'art d'écarter l'angoisse qui, sans cela, eût péniblement oppressé l'âme des spectateurs à la vue de l'odieux complot tramé contrele bonheur d'un couple innocent. Molière a négligé cette précaution; j'approuve ici Shakespeare sans désapprouver Molière, parce que je n'attache aucune importance à la question qui préoccupait tellement M. Lysidas, celle de savoir si la comédie de Molière est « proprement une comédie ». Il me suffit qu'elle renferme des scènes de comédie,une en particulier qui est lesublime de la littérature comique et à laquelle toutes les comédies du monde n'ont rien de comparable : la scène où Orgon tombe aux genoux de Tartuffe agenouillé. Si, à côté décela, le Tartuffe renferme des éléments tragiques, que m'importe ? Il m'est impossible de comprendre pourquoi nous blâmerions dans Molière ce que nous louons dans Shakespeare : l'union ou, pour mieux dire, le rapprochement du risiblc et du terrible, du gai et du pathétique. La seule différence est que dans les gi^ands drames de Shakespeare le tragique domine, otque c'est le comique dans les grands drames de Molière. Vinel observe que dans le Tartuffe et le Misanthrope Molière touche hardiment aux problèmes les plus graves et aux premiers intérêts de la conscience et de l'humanité : « Certes, ajoute-t-il avec un grand sens, le Misanthrope de Molière est infiniment plus sérieux
que la Bérénice de Racine. » Pourquoi donc le sérieux, qui fait le fond de ces grandes œuvres, ne se traduirait-il pas aussi quelquefois dans la forme? Croit-on rendre un important service à Molière en revendiquant pour ses comédies un caractère exclusivement comique ? Soyons sûrs qu'il attachait lui-même fort peu de prix- à cette démonstration et qu'il partageait sur ce point la dédaigneuse indifférence de Shakespeare.
La préoccupation pédantesque de Vidée du comique a lourdement égaré la plupart des critiques allemands dans leur appréciation du caractère de Tartuffe; mais on a très finement apprécié en Allemagne celui d'Or^on. M. Otto Marckwaldt, longuement cité et souvent combattu dans le grand ouvrage de M. Humbert, admire sans réserve la vérité parfaite du personnage et fait à son sujet deux jolies remarques, que je crois assez neuves.
Il note dans les plus minces détails du rôle d'Orgon, jusque dans sou vocabulaire et sa phraséologie, la puissante influence de Tartuffe sur cet esprit faible. Quand Gléante demande au père de Marianne quels sont ses desseins relativement à la démarche de Tamoureux Valère, il répond en vrai petit Tartuffe qui profite des leçons de son maître :
.... De faire Ce que le ciel voudra.
Plus loin il dit à sa fille, qu'il veut donner pour femme à Tartuffe :
Mortifiez vos sens avec ce mariage.
Orgon, écrit encore M. MarckwaldC, est un de ces hommes chez lesquels le défaut de force et (Tititelligence se traduit par des exagérations perpétuelles, par un manque complet de mesure; ils sont toujours dans les extrêmes. L'opposition qu'on faità leurs idées ne sert qu'à les y entêter davantage. L'expérience les contraint-elle à changer d'avis, ils ne font que changer d'exagération ; ils ne mettent aucun ménagement, aucune retenue dans leur ardeur à maudire ce qu'ils avaient élevé jusqu'au ciel.
Le ridicule des Femmes savantes est trop contemporain et trop local pour intéresser la postérité et le monde autrement qu'à
tilre (Je curiosité littéraire; vrai sans doute à l'époque où Molière vivait, il nous paraît outré aujourd'hui; mais Chrysale est de tous les temps. Molière, qui force quelquefois les traits de ses tableaux, n'a pas de peinture plus fine. Chrysale est faible comme Orgon, mais d'une autre manière ; c'est la faiblesse du caractère, après celle de l'esprit : nuance délicate très habilement saisie et rendue par le poète. Ni l'un ni l'autre n'est une abstraction personnifiée; ce sont deux tempéraments, deux originaux, deux hommes.
On voit que ce qui distingue les personnages de Molière, ce n'est pas seulement la netteté logique des idées, de la raison, c'est aussi la vie et la variété de la nature. Je reconnais d'ailleurs que ni lui ni aucun poète ne saurait être égalé à Shakespeare pour le nombre et la diversité des créations individuelles. Mais, s'il n'a pas produit une aussi grande profusion de types de toutes sortes, il a du moins parcouru d'un bout à l'autre l'échelle morale.et dramatique, du règne de la matière à celui de l'esprit et de Sganarelle àAlceste, comme Shakespeare et Cervantes l'ont parcourue de FalstafiF à Hamlet, de Sancho Panza à Don Quichotte, et c'est par Jà qu'il est grand comme eux. « On montre sa grandeur, a dit Pascal, non en étant à une extrémité, mais en touchant les deux extrémités à la fois. »
Sens du mot humour dans Corneille; dans Diderot; dans Sainte-Beuve. — Grande colère de Voltaire et de M. Genin. — Montaigne. — Les digressions de Sterne. — Définitions données par M. Hillebrand et par M. Montégut. — Le docteur Samuel Johnson. — Le bon ton, selon Duclos. — Une scène du Voyage sentimental. — Antipathie de l'esprit français et de l'esprit humoristique. — Exemples particuliers d'humour. — L'esprit dans la bctise. — L'esprit dans le sentiment. — Définitions données par Thackeray ; par Carlyle; par M. Taine. — Le style de Vhumour,
Shakespeare est un plus grand humoriste que Molière : telle est, à l'étranger, l'opinion générale. En France, nous n'avons aucun avisdans la question, parce que nous ne savons pas ce que c'est que Vhumour, Il me paraît donc utile de chercher le sens de ce mot, et j'ai quelque espoir de le trouver ; voici sur quoi est fondée une espérance si présomptueuse.
La plupart des auteurs qui entreprennent de définir un mot plus ou moins obscur de la langue esthétique, commencent par critiquer toutes les définitions qu'on en a données avant eux ; puis, sur les débris qu'ils ont faits, ils installent celle qui a leur préférence, jusqu'à ce qu'un nouveau critique arrive et la ruine à son tour comme les autres. C'est ainsi que le travail de la philosophie est une vraie toile de Pénélope. Ma méthode sera toute différente et beaucoup plus modeste. Je crois que toutes les définitions de Vhumour proposées par des hommes de sens, de goût et de savoir ont du bon, et je n'en connais aucane qui soit fausse. Mais en même temps je n'en connais aucune qui soit complète. D'où leur vient ce caractère de vérité partielle? Évidemment de ce que les mots de la langue esthétique sont trop riches, de ce qu'ils expriment des idées trop nuancées et trop complexes pour que leur sens puisse être développé tout e^ ier dans
une formule, dans une explication brève. « La trame denossensations est si compliquée, a dit Lessing, qu'à grand'peine Vanalyse la plus subtile en peut-elle saisir un fil bien séj}aré et le suivre à travers tous ceux qui le croisent. Et lors même qu'elloy a réussi, elle n'en tire aucun avantage. Il n'existe pas dans la nature de sensations absolument simples ; chacune d'elles naît accompagnée de mille autres, dont la moindre l'altère entièrement; les exceptions s'accumulent sur les exceptions et réduisent la prétendue loi fondamentale à n'être plus que l'expérience d<^ quelques cas particuliers. >
Voilà pourquoi les gens bien avisés n'ont garde de définir trop rigoureusement les notions esthétiques. Mais, quand ces notions sont obscures ou controversées, que faut-il faire? Il faut les expliquer sans les définir; il faut les éclaircir et, comme on dit en anglais, comme on disait en latin, les illustrer y c'est-à-dire les rendre sensibles à l'intelligence par toutes sortes d'exemples, de rapprochements, de comparaisons et d'images; il faut, loin de viser à une concision et à une rigueur pédantesques, prodiguer les développements, multiplier les citations, tenir la porte toujours ouverte aux exceptions, aux différences, aux contrastes, i toutes les nuances si nombreuses et si variées des choses de l'esprit, et se bien persuader qu'on n'a jamais tout dit.
Je me propose d'étudierde cette manière la notion de r/iMmoîtr. Commençant par les définitions les plus générales et les plus superficielles qui aient été données de ce mot, j'arriverai progressivement à celles qui sont de plus en plus spéciales et profondes. Suivant une remarque déjà faite à propos de la notion du comique, l'intérêt de notre élude augmentera à mesure que l'idée que nous cherchons, se dégageant du vague et de la banalité des premiers aperçus, deviendra plus précise et plus restreinte. La définition totale de Vhunwur se composera de tout ce que nous aurons dit — et de ce qui nous resterait à dire encore.
Le mot est français d'origine. Sous sa forme anglaise humoiUff sous sa forme allemande Humor, il a pris une signification spéciale dont on retrouve quelque chose dans le huitième sensd'Ai*meur selon le dictionnaire de Littré: « Penchant àla plaisanterie, originalité facétieuse. î> M. Littré cite deux passages des corné-
dies de Corneille où le mot humeur a cette acception. Dans 17/lusion comique, Matamore, achevant de vanter ses hauts faits, voitapprocher sa maîtresse en compagnie de son rival, et d*abord tourne les talons.