‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 116 sur 127 · II · texte numérisé non relu

II

M. Genin, qui cite ce passage de Voltaire dans ses Récréations philologiques^ exprime l'espoir que, « mieux éclairés sur leurs droits, les Français reprendront un motqui n'a pas cessédeleur appartenir et laisseront désormais aux fils d'Albion leur humonx ou yumory dont ils se croient les inventeurs. > « Il est honteux, s'écrie-t-il, de demander la charité quand on est millionnaire, et ridicule de recevoir à ce titre une obole publiquement dérobée dans notre propre escarcelle. » Voilà bien une indignalioa de philologue ! 11 est très vrai que notre mot national suffit pour exprimer une partie assez considérable de la signification du mot anglais, mais non pas certes la plus originale ni la plus importante; ce n'est que dans un sens encore vague et peu intéressant qu'humeur et humour sont identiques.

Je crois d'ailleurs qu'on peut suivre sensiblement plus loin que ne l'ont fait MM. Genin et Littré le parallélisme des deux mots. H n'y a pas de raison, par exemple, pour appeler humour l'humeor de Montaigne. Montaigne est humoriste en ce sens qu'il écrit d'humeur, et cette expression est d'une clarté parfaite ; elle ne cache aucun mystère ni aucun raffinement. Il a lui-même complètement défini sa méthode lorsqu'il a dit : « Ce sont icy mes humeurs et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire ; je ne vise icy qu'à découvrir moy-raesme, qui seray paradventure autre demain, si nouveau apprentissage me change. > — « Ceux qui écrivent par humeur, dit la Bruyère, sont sujets à retoucher à leurs ouvrages : comme elle n'est pas toujours fixe et qu'elle varie en eux selon les occasions, ils se refroidissent bientôt pour les expressions et les termes qu'ils onl le plus aimés. » Et il explique ce qu'il faut entendre par € ceui qui écrivent par humeur» : ce sont les écrivains « que le cœur fait parler, à qui il inspire les termes et les figures, et qui tirent, pour ainsi dire, de leurs entrailles tout ce qu'ils expriment sur le papier ». Justifiant d'avance par son propre exemple laremarque de la Bruyère, Montaigne disait : « Mes ouvrages, il s'en faut tant qu'ils me rient, qu'autant de fois que je les retaste, autant de fois je m'en despite. »

Les Essais de Montaigne sont des causeries où il se laisse aller à toutes les digressions que lui suggère son humeur, ei marche, selon son expression, « d'autant plus picquanunent

que plus obliquement j> . C'est pourquoi Balzac remarquait que € Montaigne sait bien ce qu'il dit, mais non pas toujours ce qu'il ta dire ». Donnant à la même idée une expression bouffonne, on autre humoriste, Laurence Sterne, écrit :« De toutes les manières de commencer un livre en usage dans le monde connu, je suis persuadé que la mienne est la meilleure; je suis sûr, au moins, qu'elle est la plus religieuse: car je commence par écrire lltjwreraière phrase, et je me confie au Tout-Puissant pour la seconde. » Les ouvrages de Sterne ne sont, en effet, qu'une niité de digressions. On lit dans son roman de Tristram Shandy mainte extravagance comme celles-ci : a. Une impulsion souilaine nie traverse l'esprit : Baisse le rideau, Shandy ! Je le baisse. rire ici une ligne en travers du papier, Tristram ! Je la tire. allons! à un nouveau chapitre. Du diable si j'ai aucune autre règle pour me diriger dans cette a/faire. » — « Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit; pourquoi enfais-je mention? Demandez à ma plume : c'est elle qui me mtne, je ne la mène pas. » — « Ce chapitre, je le nomme le chapitre des CHOSES, et mon prochain chapitre, c'est-à-dire le premier du volume suivant, si je vis, sera mon chapitre sur les MOUSTACHES, afin de conserver quelque liaison dans mes ouvrages. j>

Notons toutefois , dès à présent , une nuance importante entre l'humeur de Montaigne et Yhumour de Sterne. Le désordre de l'écrivain français est plus naturel que systématique, et Ton s'en aperçoit bien quand on compare le premier texte des JBiêaiSy où le plan de l'auteur est encore assez net et assez suivi, à celui des éditions subséquentes, où des surcharges et des digressions à l'infini viennent embrouiller de plus en plus son idée principale. Le désordre de l'écrivain anglais, au contraire, est plus systématique que naturel; c'est évidemment l'effet d'un dessein arrêté d'avance, d'un parti pris et de quelque théorie ^fearre et paradoxale de l'art d'écrire. Or, pour désigner cette ^ïimeur artificielle, il me semble que' notre mot français, luoi qu'en pense M, Genîn, cesse de suffire, et qu'il devient nécessaire d'employer un terme aussi exotique, aussi étrange ÏHe la chose qu'il doit désigner : il faut dire V humour et non ?lus Vhumeur.

Quels sont, en somme, les sens dans lesquels les deux mots

peuvent être employés indifféremment l'un pour l'autre? Ce sont tous ceux où l'humeur est naïve, bonne enfant, sans prétention à l'originalité et d'autant plus originale, sans ambition de ormer dans la littérature un genre de style et d'esprit complètement distinct et à part. iNotre vieux mot national suffit pour désigner Vhiimour tel que le définit M. Hillebrand : € Ce bon plaisir arbitraire du poète qui, au lieu de se proposer un plan, de poursuivre un but, de se conformer à des règles, n'écoute quem humeur momentanée, rit ou pleure, s'agite ou rêve selon ks ordres qu'il reçoit de son seul maître, le caprice*, i Notre vicw mot national suffit encore pour désigner Vhumour tel que le définit M. Montégut: « Qui dit humour dit esprit de tempérament, traduction exacte de ce mot si controversé, par conséquent spontanéité, candeur, naïveté, bonhomie, génialité^. » Oui, tant que Vhumour n'est que l'humeur, c'est tout bonnement le vif esprit naturel, heureux don de naissance et de tempérament, par opposition à l'esprit qui s'acquiert plus ou moins, que l'étude développe, que la méditation aiguise, et qui n'est autre chose que la raison parlant avec finesse. Saillies, boutades, calembredaines, disposition joyeuse et joviale de l'âme, drôleries imprévues, tous les éclairs d'une viv.acité spirituelle, toutesles grâces d'unefeinle niaiserie, voilà l'humeur, voilà le sens primitif, étymologique d'humour^ et quiconque possède ce talent ou plutôt ce don peut à bon droit s'appeler humoriste.

M. Montégut a raison en un sens de définir Vhumour comme il l'a fait; mais il a tort de croire que sa définition soit complète et*,de s'appuyer sur elle pour contester à Sterne une partie de son renom d'humoriste. « Sterne, écrit-il, mérite le nom d'humoriste pour sa sensibilité, qui est très vraie, très fine, très riche en beaux caprices, mais non pour son esprit, qui est plus ingénieux que naïf et plus artificiel que spontané. y> Il faut prendre garde d'attribuer à l'étymologie une importance qu'elle n'a pas, qu'elle ne peut pas avoir pour la fixation du sens actuel des mois d'une langue vivante. Que fait aux choses le nom dont on les nomme? et que dirait-on d'un critique qui, voulant aujourd'hui définir la tragédie, fonderait toute sa définition sur les an-

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