‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 118 sur 127 · Reisebilder · texte numérisé non relu

Reisebilder

les cœurs à des grotesques et à des ridicules, comme aux es plus chéris de la tragédie ou du roman. Une des créles plus délicieuses de la littérature humoristique est Toby, personnage de Sterne. L'oncle Toby est un vieil enli a une manie très étrange, un dada^ et dans le cerveau l'araignée de la folie épaissit sa toile en silence depuis e d'années. Mais en même temps il est si parfaitement bon, e et vénérable, qu'il n'y a pas dans toute la poésie d'être us soit plus cher, et que, si nous rencontrions sur notre m type aussi noble de l'humanité, le besoin de nos cœurs ie nous agenouiller devant lui et de saisir sa main pour 3r. Nous respectons de même, nous admirons, nous ai- Don Quichotte, si loyal, si généreux, si galant homme et si sensé à travers ses extravagances. La grandeur « horri- » du bon Pantagruel s'oppose seule à ce que nous le porlui aussi, sur notre cœur.

'est pas seulement en créant des caractères où la bonté 3 à quelques ridicules, que l'humoriste montre sa sensibile déborde chez lui de toutes parts sur l'homme et sur la , et il n'y a pas de talent qui se pique moins d'une froide issible objectivité que Vhumour, Sterne, rencontrant un i n'a pas l'air heureux, s'émeut sympathiquement à sa vue «eur serré d'une pitîé réelle ou feinte, il en fait le tableau ; : « Un pauvre âne venait d'entrer sous la porte avec pands paniers sur le dos ; il se tenait dans une attitude hé- , les deux pieds de devant en dedans du seuil, les deux le derrière dans la rue, ne sachant pas très bien s'il demcer ou non... Il mangeait la tige d'un artichaut et l'avait issée tomber pa^ dégoût une demi-douzaine de fois et ra- 1 par faim. Dieu t'assiste, dis-je, mon bon! tu fais là un léjeuner, et tu as d'amères journées de travail, et, j'en ai les coups amers pour tes gages. . . Tu n'as pas un ami peutns le monde entier, qui te donne un macaron. Disant ces j'en tirai de ma poche un paquet que je venais d'acheter li en donnai un... Quand l'âne eut mangé son macaron, ressai d'entrer; la pauvre bête était lourdement chargée; ibes tremblaient sous elle : comme je tirais son licou, il se let dans ma main. L'âne me regarda d'un air pensif:

« Ne me frappez pas, semblait-il dire; mais si vous le voulez, vous le pouvez. »

Deux humoristes anglais, Thackeray et surtout Carlyle, ont bien connu et bien décrit cet élément considérable de Vhumour: l'esprit dans le sentiment. Dans la préface d'un livre où Carlyle donne la traduction de quelques romans de Jean-Paul, voici ce qu'il écrit à ce sujet:

€ Vhumour vrai, Vhumour de Cervantes et de Sterne a sa source dans le cœur plus encore que dans la tête... On dirait le baume qu'un esprit généreux verse sur les blessures de la vie, et que seul un esprit généreux a le pouvoir de dispenser. L'Attmour ainsi entendu est compatible avec les sentiments les plus sublimes et les plus tendres, ou, pour mieux dire, il ne saurait

exister dans l'absence de ces sentiments Un incident chétif

est jeté négligemment sous nos yeux: nous sourions à sa vue, mais d'un sourire plus mélancolique que les pleurs, et le passage sans prétention, dans sa brièveté fugitive, pénètre plus profondément dans nos âmes que des volumes de sentimentalité. Les personnages favoris de Jean-Paul ont toujours une teinte de ridicule, soit dans leur situation, soit dans leur caractère et quelquefois dans tous les deux; souvent ce sont des hommes de rien, vains, pauvres, ignorants, faibles, et nous ne savons pas pourquoi nous les aimons, mais cependant nous les aimons. Ils s'insinuent dans nos affections; nous leur faisons dans notre cœur une place plus intime qu'à beaucoup de héros illustres de la tragédie et de l'histoire: voilà la marque de Vhumour vrai. >

Dans un feuilleton du Journal des Débats, daté du 12 mai 1867, la femme d'esprit qui écrivait alors sous le pseudonyme d'Horace Lagardie, a dit finement : « Vhumoxtr fait que la griffade elle-même a quelque chose de la caresse.»

M. Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise, a défini partiellement, mais avec beaucoup de force et d'éclat, le style de Vhumour :

« Entre autres choses, dit-il, ce talent contient le goût des contrastes. Svs^ift plaisante avec la raine sérieuse d'un ecclésiastique qui officie, et développe, en homme convaincu, les absurdités les plus grotesques, Hamlet, secoué de terreur et désespéré,

pétille de bouffonneries. Heine se moque de ses émotions au moment où il s*y livre. Ils aiment les travestissements, mettent une robe solennelle aux idées comiques, une casaque d'arlequin aux idées graves. — Un autre trait de Yhumour est l'oubli du public. L'auteur nous déclare qu'il ne se soucie pas de nous, qu'il n'a pas besoin d'être compris ni approuvé, qu'il pense et s'amuse tout seul, et que si son goût et ses idées nous déplaisent, nous n'avons qu'à décamper. Il veut être raffiné et original tout à son aise; il est chez lui dans son livre et portes closes; il se met en pantoufles, en robe de chambre , bien souvent les jambes en l'air, parfois sans chemise. — Un dernier trait de V humour est l'irruption d'une jovialité violente, enfouie sous un monceau de tristesses. L'indécence saugrenue apparaît brusquement. La nature physique, cachée et opprimée sous des habitudes de réflexion mélancolique, se met à nu pour un instant. Vous voyez une grimace, un geste de polisson ; puis tout rentre dans la solennité habituelle. — Ajoutez enfin les éclats d'imagination imprévus. L'humoriste renferme un poète; tout d'un coup, dans la brume monotone de la prose, au bout d'un raisonnement, un paysage étincelle; beau ou laid, il n'importe: il suffit qu'il frappe. Ces inégalités peignent bien le Germain solitaire, énergique^ imaginatif, amateur de contrastes violents fondés sur la réflexion personnelle et triste, avec des retours imprévus de l'instinct physique, si différent des races latines et classiques, races tforateurs ou d'artistes, où l'on n'écrit qu'en vue du public, où l'on n'est heureux que parle spectacle des formes harmonieuses, où l'imagination est réglée, où la volupté semble naturelle.»

M. Taine dit encore: « V humour consiste à dire d'un ton solennel des choses extrêmement comiques et à garder le style noble et la phrase ample au moment même où l'on fait rire tous ses auditeurs » .

11 est très vrai que tel est «souvent le style de V humour. Sterne, qui s'y connaissait, écrit dans une de ses lettres : « Je suis persuadé que le charme principal de Vhumour de Ger- "vantes consiste en ceci, que l'auteur prend soin de décrire la moindre bagatelle avec toute la pompe d'un grand événement ». Et Thackeray cite comme le meilleur trait d'humm^r de Swift un passage des Voyages de Gulliver où le style a bien le ca-

ractère particulier défini par M. Taine. Gulliver, chez les Houyhnhnns, prend congé de s^on maître, le cheval : « Je pris, dit-il, une seconde fois congé de mon maître; mais, comme j'allais me prosterner devant lui pour baiser la corne de son pied, il me fit l'honneur de la lever lui-même doucement jusqu'i ma bouche. Je n'ignore pas combien on m'a blâmé pour avoir mentionné cette dernière circonstance. Les envieux se plaisent à penser qu'il est trop improbable qu'un aussi illustre personnage ait pu condescendre à donner une telle marque de distinction à une pauvre créature comme moi. Je n'ignore pas non plus combien les voyageurs sont quelquefois enclins à s'enorgueillir des faveurs extraordinaires dont ils ont été les objets. Mais si mes censeurs connaissaient mieux la noble et gracieuse nature des Houyhnhnns, ils changeraient bientôt de sentiment. > Cependant le caractère noté par M. Taine, par Sterne, par Thackeray, et généralement par tous les auteurs qui ont traité la question, ne suffit pas pour distinguer et définir le style de V humour dans sa propriété la plus originale. Ce style a un autre caractère bien curieux qui lui est peut-être plus spécial encore, et que Jean-Paul a signalé : c'est d'éviter soigneusement les termes généraux, de rechercher la familiarité pittoresque et le détail précis, de diviser et de subdiviser l'expression de la pensée jusqu'aux limites les plus extrêmes de la particularisation. — Rabelais écrit par exemple : c 11 luy passa la broche un peu audessus du nombril vers le flan droit, et luy perça la tierce lobe du foye, et le coup, haussant, luy pénétra le diaphragme, et par à travers la capsule du cœur luy sortit la broche par le haut des espaules, entre les spondylesetl'omo plate senestre... Dont tomba par terre, et tombant rendit plus de quatre potées de soupes, ei l'asmemesléeparmy les soupes... Puisse donna à tous les diables, appelant Grilgoth, Astaroth, Rapalus et Gribouillis par neuf fois... Quoy voyant, j'eus de peur pour plus de cinq sols. » — Sterne ne dit pas : « Mon père devint tout rouge » ; il ne lui suffit même pas de dire : c Mon père rougit jusqu'aux oreilles ou jusqu'au blanc des yeux » ; voici comment il s'exprime : « Mon père rougit de six teintes et demie, sinon d'imo pleine octave, au-dessus de sa couleur naturelle. » Au lieu d'écrire : la patience de Job y il écrit: le tierSy le quart y la moitié ou les trois cinquièmes de la patience

de Job, indiquant exactement quelle dose de la vertu de ce patriarche est nécessaire pour supporter telle ou telle vexation. Il mesure avec le même scrupule chaque nombre, rhaque grandeur, chaque somme d'argent. L'expression c laveuse de vaisselle » a plus de vie» plus de couleur à ses yeux que celle de « fille de cuisine », et s'il nous montre une laveuse de vaisselle à l'ouvrage, il ne lui suffit pas de dire qu'elle est à nettoyer des assiettes, il tiendra à nous apprendre qu'elle récure une poissonnière. La blessure de l'oncle Toby, il faut|que nous le sachions, à été reçue à environ trente toises de l'angle de retour de la tranchée, en face de l'angle saillant du èemi-bastion de Saint- Roèh; Tos pubis et le bord extérieur de la partie du coxendix appelée os ilinm ont été horriblement écrasés, et c c'est un grand bonheur que le mal considérable fait à l'aine de mon oncle ait été produit plutôt par la grosseur et l'irrégularité de la pierre que par sa force projectile ».

Sterne a rendu cette idée : Quand une femme est en couches, toutes les femmes de la maison prennent un air important, dans une phrase qui est le nec ;)tws ttltra, le chef-d'œuvre du style humoristique, et après laquelle il faut, comme on dit, tirer l'échelle :

€ De toutes les énigmes de la vie conjugale, dit mon père en traversant le palier afin d'appuyer son dos contre le mur pendant qu'il exposerait son idée à mon oncle Toby, de toutes les énigmes embarrassantes de l'état de mariage — et vous pouvez m'en croire, frère Toby, il y en a plus de charges d'âne que toute l'écurie des ânes de Job n'en aurait pu porter, — il n'en est aucune qui me semble aussi pleine d'inextricables mystères que celle-ci : Pourquoi, dès l'instant où madame est portée dans son lit, toutes les femelles de la maison, depuis la femme de chambre de madame jusqu'à la fille qui balaye les cendres, en deviennentelles plus grandes d'un pouce et se donnent-elles plus d'airs pour ce seul pouce que pour tous les autres pouces ensemble? »

J'ai achevé de collectionner toutes les définitions partielles de Vhumour^ et l'impression qui résulte sans nul doute de cette longue revue préliminaire, c'est que Vhumouresl un genre d'esprit et de talent singulièrement complexe. L'humoriste aimel'excen-

tricité; il se réjouit de déconcerter la logique et la raisoa; il donne à ses personnages grotesques des qualités morales qui nous les rendent chers et sympathiques; il a une prédilection de cœur pour les humbles, les fous, les ignorants, les sots, pour tous les déshérités de la nature; il s'attendrit, en passant, sur une pauvre bête qui souffre, et au fond il estime qu'

Un âne, Pour Dieu qui nous voit tous, est autant qu'un ânier;

il affectionne les contrastes entre les choses qu'il dit et la façon dont il les dit ; il est volontiers cynique et brutal ; il attache bout à bout la poésie la plus haute à des objets obscènes ou immondes, comme un brillant bouquet de plumes de paon à la queue d'un porc ; enfin il prend dans sa manière d*écrire le contrepied du précepte de Buffon, évite les termes généraux qui ont de la noblesse, et recherche la familiarité pittoresque et le détail précis qui anéantissent le sérieux.

Comment ramener à un principe unique cette extrême diversité d'éléments contradictoires et incohérents en apparence? Où est la source, l'idée mère, la cause génératrice de ce talent si bizarre? Quelle est, en un mot, la philosophie de Vhunwuri C'est ce que je chercherai dans le chapitre qui va suivre.

Page 1