Tusculanes, II
RESSEMBLANCES PLUS PROPONDES. il
parler Matamore et non pas le comte, si je ne voyais que presque tous ses personnages ont le même style et qu'il n'est pas jusqu'aux femmes qui ne s'y piquent de bravoure. » Fiacine, poète incomparablementplus fin elplus soupleque Corneille, moins grand on un sens que son devancier, mais bien supérieur en un autre, si la vérité des peintures morales est le plus haut effort de l'art dramatique, Racine lui-même, malgré son goût et son génie exquis, malgré son intelligente admiration de l'art grec, n'est pas au niveau du modèle antique, lorsqu'il fait dire à son Iphigénie :
Mon pôrc, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi. Quand vous commanderez, vous s^rez obéi. Ma vie est votre bien. Vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis, Je saurai, s'il le faut, victime obéissante. Tendre au fer de Calchas une tôte innocente, Et respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paraît digne à vos yeux d'une autre récompenso, Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis. Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,^ M qu'en me rarrachant un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fln. Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père; C'est moi qui si longtemps le plaisir (le vos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les dieux, « Et pour qui tant de fois prodiguant vos caresses, Vous n'avez point du sang dédaigne les faiblesses. • Hélas ! avec plaisir je me faisais conter Tous les noms des pays que vous alliez dompter ; Et déjà, d'Hion présageant la conquête.
D'un triomphe si beau je préparais la fête. Je ne m'attendais pas que pour le commencer, Mon sang fut le premier que vous dussiez verser.
Non que la peur du coup dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien: mon cœur, de votre honneur jaloux.
Ne fera point rougir un père tel que vous;
Et si je n'îivais eu que ma vie à défendre.
J'aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort, vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
iî SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.
Déjà sûr de mon cœur à sa flamme promis,
Il s'estimait heureux : vous me l'avies pef pii^
11 sait votre dessein; ju$|;ez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous, et vous voyei ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de te^itei
pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
Je sens tout ce qu'il y a de suave beauté dans ce langage si plein d'une onction pénétrante, dans celte réserve qui cache, mais «Jtti laisse entrevoir une profonde émotion, enfin dans cette résigtiat tion de la vierge chrétienne. Cela est délicat et noble, mais ilfaW avouer aussi que les sentiments exprimés par l'Iphigénie de Racine ne sont pas assez naturels. C'est moins la vie qu'elle paraît regretter, que les honneurs dont elle ét$tt environnée et que la gloire d'une illustre alliance, On peut concevoir quelque chose de plus simple , de plus pathétique , 4^ plus humain. Écoutons l'Iphigénie d'Euripide :
« Mon père ! si j'avais l'éloquence d'Orphée, si j'avais la persuasion qui attire les rochers, si je pouvais, par mes discours, enchanter qui je voudrais, je m'en servirais en ce moment ; mais je n'ai pour art que mes larmes, que je laisse couler devant vous... Suppliante, je prosterne à vos pieds ca corps que ma mère vous a enfanté avec douleur. Ne me faites pas bérlr si jeune, la lumière est si douce avoir! Ne me faites pas descendre aux ténèbres souterraines. Je suis la première qui vous ai appelé du nom de père, la première que vous avez appelée votrô enfant, et qui, assise sur vos genoux, vous faisais de tendres caresses, que vous me rendiez avec amour. Yous me disiez alors: Quand te verrai-je, ma fille, heureuse et florissante dans la maison d'un époux? Et moi, je vous disais, en pressant de mes mains ces joues que je tourbe maintenant : Mon père, quand vous serez vieux, je yous recevrai sous l'abri de ma maison, et je vous rendrai les soins que j'ai reçus de vous. — J'ai gardé le souvenir de ces discours; mais vous les avez oubliés et vous voulez me faire mourir. Au nom de Pclops et de votre frère Atrée, au nom de ma mère, qui a tant souffert à ma naissance et qui souffre plus cruellement aujourd'hui, ne me tuez pas! Qu'ai-je à faire avec les fautes de Paris cl d'Hélène, et pourquoi seraient-elles cause de ma mort? Mon père, tournez vos yeux vers moi, donnez-moi un regard et un baiser... Viens, mon frère, petit enfant trop faible pour me secourir ; viens
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supplier ton père avec tes larmes ; dis-lui de ne pas faire mourir ta sœur... Voyez, il vous supplie, mon père... Épargnez-moi, ayez pitié de ma vie. Vos deux enfants, l'un faible encore et Tautre hélas! qui a grandi pour mourir, touchent, en suppliants, votre menton. Je n'ajouterai qu'une chose, plus forte que tous les discours : il est doux aux hommes de voir la lumière du jour ; il n'y a point de lumière au-dessous de nous; c'est folie de vouloir mourir, et vivre obscur vaut mieux que mourir dans la gloire, i
Voilà la nature. Eh bien, c'est ainsi que pleure Desdémone \ ses derniers instants; c'est ainsi que tremble Juliette, assaillie de terreurs au moment de recourir au moyen désespéré qui doit par une mort apparente la conservera Roméo*. L'Iphigénie de Racine est une princesse; son langage ne convientqu'à la fille du roi des rois: riphigénie d'Euripide, Desdemona, Juliette, sont des femmes; elles parlent comme parlerait toute femme dans la même situation. Etcen'estpas seulementiphigénie, c'est Antigono, c'est Polyxène, c'est Ajax, ce sont les hommes comme les femmes, qui, dans le théâtre grec, regrettent la vie et la douce clarté du jour avec \à même simplicité. Si Shakespeare, en ce point, tient plus des Grecs que de la tradition latine, ce n'est pas, encore une fois, qu'il ait étudié et imité les Grecs; c'est qu'il a suivi, comme eux, la nature.
« Jamais le poète grec, a dit Schiller, ne rougit de la nature... L'artiste grec qui veut représenter un Laocoon, une Niobé, un Philoctète, ne s'inquiète ni de la princesse, ni du roi; il s'en tient 4 l'homme... Voyez Homère et les tragiques : la nature souffrante parle chez eux avec vérité, ingénument, et de façon à nous pénétrer jusqu'au fond du cœur; toutes les passions y jouent librement leur jeu, et les règles du convenable n'y compriment aucun sentiment. Les héros sont accessibles, ni plus ni moins que les autres hommes, à tout ce que souffre l'humanité, et ce qui en fait des héros, c'est précisément qu'ils ressentent fortement et profondément la souffrance, sans que la souffrance pourtant les surmonte... Jamais le Grec ne met sa gloire à ôlre insensible ou indifférent à la souffrance, mais bien à la supporter en la ressentant tout qntière. Les dieux mômes des Grecs doivent payer tribut à la nature, dès que le poète les veut rapprocher de l'humanité. Mars blessé crie de douleur comme dix mille hommes ensemble,
i. Remarque faite par M.Patin, Études sur les tragiques grecs, t. H, Antigone,
et Vénus, ogralignée par un fer de lance, remonte pleurante vers rOlympe, en maudissant tous les combats \ »
La plus lourde faute qu'un critique puisse commettre, celledont j'ai particulièrement à cœur de me garder dans ce livre, c'est d'avoir pour l'auteur qu'il étuditî un culte naïvement exclusif et de composer son éloge des blâmes distribués à tous ses rivaux. Les étrangers ont la manie de louer Shakespeare sans mesure, aux dépens des classiques français: je ne manquerai pas une occasion de défendre nos poètes, quandl'ignoranceinjusteles attaque; mais je tâche d'éviter tout parti pris, toute exagération dans un sens comme dans l'autre. Schiller, dans un passage cilé plus haut % a célébré dignement la noblesse et la majesté de la tragédie française;' le passage suivant doit être regardé comme la contrepartie de ce magnifique hommage; c'est dire qu'il De contient qu'une partie de la vérité, et en outre l'fixpression de celte vérité partielle est gâtée par un défaut sensible de mesure; mais le fond de la critique reste juste : « Dans la tragédie française, continue Schiller, le ton glacial de la déclamation étouffe la véritable nature, et les tragiques français, avec leur culte superstitieuxpour le décorum, s'ôtent absolument les moyens de peindre la nature humaine dans sa vérité. Le décorum fausse toujours l'expression de la nature, et cette expression pourtant est ce que l'art réclame impérieusement... Les héros d'un Corneille et d'un Voltaire dépouilleront leur humanité bien plutôt que leur dignité. Uressemblent à ces rois et à ces empereurs de nos vieux livre d'images qui se mettent au lit avec leur couronne. »
Dans ces études de littérature comparée , où il nous arrive d sauter brusquement d'une extrémité à l'autre de l'histoire d l'art dramatique, je sons et je sentirai toujours davantage com bien la vérité littéraire est chose délicate, à quels prodiges d'à dresse et de stratégie, mouvements tournants, volte-face, retraites il faudrait avoir i^ecours pour n'être pas pris à toute minute ei flagrant délit de contradiction. En opposant Shakespeare et l'ar grec à la tradition ^atino et française, ce sont, au fond, deux ten dîinces éternellement parallèles de l'art dramatique que nou
1. Du Pathétique. "■ Voy. aussi le Laocoon^ section I; Schiller ne fait jçuoi que reproduire ici les célôbres considénitions de Lossing.