‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 17 sur 127 · Ottfricd MiUler, Histoire de la littérature grecque · texte numérisé non relu

Ottfricd MiUler, Histoire de la littérature grecque

un morceau, et que, s'oubliant lui-même, il perd tout respect pour la peau de lion et la massue qui composent son Qostume, il n'est personne de sensé à qui cela ne paraisse un solécisme dramatique. i>

Pour ne pas être injuste envers l'art scénique des anciens, il faut se placer au vrai point de vue, c'est-à-dire à une distance considérable de la scène. Vus de loin, les détails qui nous paraissent étranges devaient perdre beaucoup de leur étrangeté. On peut se fier assez au bon goût des Grecs en toute chose, notamment à leur instinct et à leur entente des arts plastiques, pour affirmer sans crainte que l'ensemble de la mise en scène ne devait pas produire un effet aussi mesquin qu'il plaît à Lucien de le dire. Dès le temps d'Eschyle, le spectacle avait acquis une grande magnificence ; car Eschyle attachait beaucoup de prix à cette partie de l'art *, et tout l'appareil scénique était alors incomparablement plus riche et plus soigné qu'à l'époque de Shakespeare. Il n'y a aucun parallèle à faire, à cet égard, entre les Anglais du xvi* siècle, a les barbares, » comme eussent dit les Athéniens, et la civilisation grecque. On se rappelle la plaisante description faite par Philip Sidney du théâtre enfantin de son temps : « Trois dames se promènent en cueillant des fleurs ; cela veut dire que la scène représente un jardin. Cependant un naufrage survient au même lieu, et c'est notre faute si nous ne comprenons pas que le jardin s'est transformé en écueil ^ >. Les anciens faisaient plus pour le plaisir des yeux : dans le Proméihée enchaîné^ on voyait le chœur des Océanides porté tout entier sur un char volant, et leur père, le vieil Océan, à cheval sur un dragon ailé ; les imaginations les plus fantastiques d'Aristophane, des hommes déguisés en guêpes, en grenouille^, en oiseaux, en nuées, n'offraient aucun problème insoluble à l'art des machinistes; Atossa et Agamemnon dans Eschyle, Ciytemnestre dans Euripide, entraient en scène montés sur des chars, dans toute la splendeur et la majesté de personnes royales, et l'entrée de Ciytemnestre emprunte une beauté particulière aux détails gracieux et familiers qui mêlent ici leur charme à la

1« Chassang, ouvrage cité, p. 288.

•2. Voy. t. I, p. 45.

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pompe du spectacle : c Qu'une de vous me donne Fappui de n main pour m'aider à descendre ; que d'autres se tiennent au devant des chevaux, car ils sont faciles à effaroucher et indociles à la voix. Prenez aussi cet enfant, Oreste, le fils d'Agamemnon ; car il ne parle point encore. Cher enfant, tu t'es donc endormi au mouvement de la voiture? »

Mathématiquement, le masque, les cothurnes, le plastron, n'étaient pas autre chose qu'une nécessité de la perspective ; en bonne optique, leur destination était d'empêcher que l^s acteurs ne parussent plus petits qu'ils n'étaient en réalité, no^ point de les grandir on apparence. Mais il y avait dans la ipi^^ en scène antique un détail qui avait bien réellement pour b»:** ou pour effet de faire paraître les héros du drame plus grancï^ que nature : c'était le voisinage des simples hommes qui renB- ^ plissaient l'office du chœur; lès choreutes de l'orchestre, n'ayai»* ni masque, ni cothurnes, ni plastron, rehaussaient le personnag'^ en scène par le contraste de leurs proportions réelles avec se^ proportions fictives. « Les acteurs de la scène représentent de ^ héros, dit Aristote; le peuple dont se compose le chœur sont d^ simples mortels *. j Le chœur était donc le seul terme de comparaison qui permît à l'œil de mesurer et de voir la grandeur surnaturelle des héros ; la suppression de ce personnage multiple faisant cercle autour d'eux les eût aussitôt rapetisses en dépit de tous les artifices de leur costume.

Le chœur en première ligne, puis le costume extraordinaire des acteurs, leur donnant l'apparence de créatures physiquement supérieures à l'humanité, le poète était conduit par une conséauence naturelle à exagérer aussi leur grandeur morale '. En met si, dans un théâtre où tout portait un cachet idéal et merveilleux, on avait introduit le langage et les habitudes de la vie réelle, l'attente des spectateurs aurait été trompée. Quand Euripide se permit cette innovation, cela fit d'abord un grand scandale, car ni Eschyle ni Sophocle n'avaient accoutumé leurs contemporains à regarder le thé«^trc comme une image de la vie humaine. De quels termes magnifiques, pour citer un exemple,

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