Traduction de M. Guiard
qu'ils pouvaient en faire la demande; dans une de ces petites républiques de la Grèce, où la liberté semble avoir été une chose beaucoup moins sacrée que la beauté, une loi prescrivait aux peintres d'embellir en imitant, et tout artiste convaincu d'avoir enlaidi était frappé d'une amende *.
Telles étant l'humeur de la nation et la loi de Part helléniques, quoi d'étonnant que Sophocle ait mis dans la bouche d'un vulgaire messager le langage majestueux d'un roi ou d'un dieu? Le style naturellement lyrique du chœur, et le simple fait de sa présence continuelle sur la scène comme témoin de l'action, imposaient au poète l'obligation d'élever le ton de ses personnages et de leur donner une tenue pleine de noblesse et de dignité. Rien dans la tragédie antique ne se dit à huis clos; tout y est public, officiel, en pleine vue et à ciel ouvert. Comment, au milieu des chants reUgieux et sous les yeux de cette grave assemblée, qui n'était pas seulement un chœur lyrique, mais un témoin, pas seulement un témoin, mais un juge, commentracteur en scène aurait-il osé s'abandonner assez pour montrer sa vraie nature dans sa nudité hardie ? Il la voilait de décorum, en s'exprimant dans des termes à la fois réservés et magnifiques'.
Une des merveilles du théâtre de Shakespeare, c'est la variété des caractères ; un des charmes de la poésie antique, comme M. Saint-Marc Girardin l'a dit, c'est, au contraire, la stabilité des caractères. « Us sont consacrés par la tradition, et il n'est pas permis de les altérer. Phèdre, Clytemnestre, Hécube, Médée, Pénélope, Andromaque, sont des types invariables que les poètes reproduisent fidèlement; tout au plus peuvent- ils faire ressortir un des traits de ces figures traditionnelles plutôt qu'un autre. C'est là toute la différence. Je dirais presque, si je ne craignais de faire un rapprochement trop profane, qu'il en est, à cel égard, des personnages héroïques de la poéiSe antique comm( des personnes divines et des saints dans la peinture moderne Les figures du Sauveur, de la Vierge, de saint Jean-Baptiste e des principaux apôtres sont des figures consacrées par la tradi tion et que les peintres se gardent bien de changer... Le respec
!• Lessinjç, Loocoow, section II.
2. Boutmy, Philosophie de Varchitecture en Grèce, p. 70. Voy. aussi Schillc de V Emploi du chœur dans la tragédie.
des types consacrés a servi le génie; car Timaginalion, contenue par celte loi fondamentale de Fart, visait au beau plutôt qu'au nouveau *. >
Après ces remarques littéraires et ces faits historiques, peut* être ne sommes-nous pas loin de comprendre pourquoi les beautés principales des caractères giccs sont la grandeur, la simplicité, l'idéal, l'unité, la solidité plastique, par opposition à la vie, à la vérité, à la variété, à la richesse, A la profondeur, à l'individualité, aux nuances, qui rendent admirables ceux de Shakespeare. Maintenant, il faut prendre garde de pousser cette opposition trop loin et d'exagérer une idée qui ne peut être tout à fait juste qu'à la condition d'admettre le tempérament de certaines réserves; l'usage très légitime des généralisations, sans lesquelles aucune science n'est possible, ne doit pas nous empêcher d'apercevoir les exceptions de détail qui les atténuent et les corrigent dans ce qu'elles ont de trop absolu.
Euripide, ayant fait faire à l'art dramatique un progrès dans le sens de l'humanité, de la vérité, de la nature, et de la séparation du théâtre d'avec la religion, il semblerait que sa psychologie dût être plus fine, ses caractères plus nuancés et plus vivants que ceux de ses deux grands prédécesseurs ; mais il n'en est pas tout à fait ainsi ; à cet égard, Eschyle et Sophocle l'avaient devancé et quelquefois même surpassé. Le génie est une puissance libre qui ne se gêne point pour déranger le bel ordre des théories de l'esthétique.
J'ai cité plus haut, dans les œuvres de l'art classique le plus pur, des exemples de familiarité comique, où la prétendue loi de la séparation des genres, qui n'a jamais été pour les Grecs un principe absolu et qui n'était tout au plus qu'une pratique hal)iluelle, est très lestement escamotée. On peut louer, au point de vue assez inattendu de la délicatesse de la peinture et de l'observation, certains passages du rôle de Clytemnestre dans VAgamem^ won d'Eschyle. L'épouse criminelle salue le retour de son mari par un bavardage étourdissant et par des démonstrations de tendresse où l'affectation est si sensible, que le roi impatienté lui répond: «Fille de Léda,gardiennede ma demeure, tu m'as fait un
^» Cours de littérature dramatiquej t. I, p. 278.
58 SHAKESPEARE ET L'ANTÏQWTÉ/
discours mesuré sur la durée de mon absence ; il a été bien long! » Les traits psychologiques de ce genre sont moins rares dans Sophocle; chez lui, le développement de l'humanité est plus riche que chez l'austère et religieux Eschyle. C'est satts dente un grave conli*esens de trop vanter, comme on le fait quelquefois, les peintures morales de ce grand artiste, et de le préseittef comme un psychologue profond ; on dénature ainsi la véritable idée de son génie. Sa psychologie n'est rien, comparée à celle d'un Racine ou d'un Shakespeare ; mais elle est supérieure à celle d'Eschyle ainsi que d'Euripide. Les hénos de Sophocle né sont plus dominés, comme ceux d'Eschyle, par ûné passioh unique, ils en développent à nos yeux de plus diverses ^; surtout ils gardent leur physionomie distincte et personnelle, Ils tte servent pas encore, comme ceux d'Euripide, d'organe uniforme aux idées favorites d'un poète philosophe. A propos d'istjnèilé, sœur d'Antigone, et de Chrysothémis, sœur d'Electre, M. Patih remarque ingénieusement que ces figures secondaires, destinées à faire ressortir un caraclcre héroïque par sa ressemblance affaiblie, révèlent un art plus raffiné que l'emploi banal des oppositions et des contrastes. 11 arrive quelquefois aux caraclères de Sophocle, justement parce qu'ils sont plus humains, thôins surnaturels que ceux d'Eschyle, de manquer à la grande loi de solidité plastique que ceux-là ne transgressent jamais : c'est ainsi que, dans la tragédie d^Antigone, Crêon finit par faiblir, et que Néoptolôme, dans Philoctète, doit tout l'intérêt dô son rôle aux hésitations et aux perplexités de sa conscience; dans les TrachinienneSy Déjanire est moins une statue qu'une personne humaine, moins une héroïne qu'une vraie femme.
Le discours du messager qui vient annoncer la mort d'Hémon, dans la tragédie d'Antigone^ nous a offert iiri spécimen du langage oratoire et poétique que les chants et la présence du chœur imposaient comme une loi générale aux personnages en scène ; mais le goût apportait d'heureux tempéraments à cette nécessité, qui, trop uniformément subie, aurait fait tomber le style tragique dans une emphase monotone. Si l'on compare la diction