Courdavoaux, Eschyle, Xénophon et Virgile
PERSOtmAGBS DE LA SCËIfE ANTIQUE. M
es tragiques grecs à celle de nos tragiques français, tes premiers Miraissent simples et presque familiers, tant les seconds sont ^ntinuellement apprêtés et tendus ! Il fallait que le ton oratoire ût une tendance bien invincible de la poésie française, pour ]n'en l'absence de toutes les conditions qui pouvaient le justifier, ûle ait si complètement versé dans ce sens; les confidents iraient remplacé le chœur, et c'est entre quatre murs, dans Tintimité de la vie privée, non plus sur la place publique, que ^^échangeaient les discours .ainsi nos poètes manquaienl d'excuse pour se laisser aller à la déclamation ^
Je ne crains pas de faire une critique qui, dans ces termes, est juste; mais j'ai à cœur de la réduire à sa portée exacte, car on l'a étrangement exagérée, présentant sous le jour le plus faux la prétendue emphase de Racine, qu'on oppose h la simplidté prétendue, tantôt de Sophocle et tantôt de vShakespcaro. Pendant que Racine déclame, a-t-on dit, Sophocle et Shakespeare parlent comme parle la nature. Il n'en est rien, soyons-en bien persuadés ; nul vrai poète ne parle comme parle la nature. S'il y anne différence entre la diction de Sophocle et de Shakespeare, d'une part, celle de Racine, de l'autre, ce n'est point que la leur se conforme mieux que la sienne au langage de la réalité : c'est qu'ils sont plus variés, plus souples, et qu'au lieu de s'astreindre aune noblesse soutenue, ils prennent aisément les tons les plus divers. D'ailleurs, cela n'est complètement vrai que de Shakespeare; lui seul a tous les styles, depuis la prose proprement dite, iermo pedestris^ oratio soluta^ jusqu'à celte concision obscure et profonde où les idées-images brillent coup sur coup, comme des éclairs illuminant l'abîme delà pensée. Shakespeare et peut-être Sophocle ont plus de cordes à leur instrument que Racine ; mais leur instrument, étant musical et poétique, ne rend jamais tels quels les sons de la nature. Entre Racine, Sophocle et Shakespeare, sitous trois sont poètes, il ne saurait y avoir qu'une différence de degré et d'application; le principe reste constamment le môme : c'est l'imitation idéale de la réalité. Shakespeare, comparé aux Grecs et aux Français, peut être appelé réaliste, en ce sens que son théâtre est une représentation plus franche et plus complète
1. Voy. Dramaturgie de Hambourg, numéro LIX. La critique est primitivement de Diderot; Lcssing la cite et la développe.
du monde tel qu'il est, mais non pas en ce sens que ses pers nages reproduiraient dans leurs discours la vile prose du lai commun ; en matière de style, les uns et les autres ont le m^ souci de l'idéal, quoiqu'ils puissent l'entendre d'une mani^ très diverse : là où Sophocle et Racine seront nobles et oratoii Shakespeare sera métaphorique et précieux. Avec quelle ii flexion est-on venu louer ce qu'on nomme le naturel et le semblable au théâtre, sans considérer que ces qualités si étomsj diment vantées aboutissent en bonne logique à un réalisme à la pure platitude et à la prose toute nue ! Un écrivain charms mais en qui la grâce de l'esprit et du 6tyle ne doit pas nous em-] pêcher de reconnaître un des critiques les plus superficiels se soient jamais mêlés d'art dramatique, Fénelon, dans sal( à l'Académie française, à écrit sur ce sujet une page qu'il faudrait] juger avec sévérité comme une concession imprudente auxdoe-j trines du réalisme, si elle n'était pas simplement un enfantillaga^ inoffensif et doux :
a II me semble, écrit Fénelon, qu'il faudrait retrancher de Itl tragédie une vaine enflure qui est contre toute vraisemblance... M. Racine n'était pas exempt de ce défaut... Rien n'est moini naturel que la narration de la mort d'Hippolyte à la fin de la tragédie de Phèdre^ qui a d'ailleurs de grandes beautés. Théramènc, qui vient pour apprendre à Thésée la mort funeste de son fils, devrait ne dire que deux mots, et manquer même de force pour les prononcer distinctement : a Hippolyte est mort. Un monstre j envoyé du fond de la mer par la colère des dieux l'a fait périr. Je j l'ai vu. » Un tel homme, saisi, éperdu, sans hajeine, peut-il j s'amuser à faire la description la plus .pompeuse et la plus fleurie de la figure du dragon?... Sophocle est bien loin de cette élégance si déplacée et si contraire à la vraisemblance; il ne fait dire à Œdipe que des mots entrecoupés; tout est douleur: loù, lov, al, «î, al, ai, ^sO, (peu! c'cst plutôt uu gémissemcnt ou un cri qu'un discours : « Ilélas ! hélas ! dit-il, tout est éclairci. 0 ■ lumière, je te vois maintenant pour la dernière fois!... hélas! hélas! malheur à moi ! Où suis-je, malheureux? Comment est-ce que la voix me manque tout à coup? Fortune, où êtes-vous allée?.. Malheureux ! malheureux ! je ressens une cruelle fureur avec le souvenir de mes maux!... Maintenant je suis au comble-du mal-
. -» C'est ainsi, conclut Fénelon, que parle la nature quand succombe à la douleur. » — Oui, sans doute; mais ce n'est pas i que parle la poésie, et si Sophocle n'avait fait dire autre à ses héros souffrants que : îoù, toù, a7, aî, «7, «î, <piO, ^lû, ihocle ne serait point un poète. Il y a une double erreur dans critique de Fénelon : en fait, d'abord, il est faux que Sophocle jlbsoit plus abstenu que Racine de faire de beaux discours ; mais Ikrtout, en principe, il n'est pas vrai que ces beaux discours prient hors de place sur la scène dramatique *. D'imprudents ■bis de Shakespeare ont cru faire le plus grand éloge du poète lift disant qu'il mettait en action ce que Sophocle et Racine metfjkiA en récits : j'espère bien qu'il ne met pas tout en action, et Mae son théâtre réserve une place considérable non seulement à ^expression éloquente des sentiments et des idées, mais encore Âh narration animée et pittoresque des événements; sinon, je M vois plus en quoi il se distinguerait essentiellement de la . jantomime. Si le naturel, bien compris, est une qualité au gliéâtre, certains éloges compromettants ont rendu celte qualité ■ inspecte; et si, d'autre part, la recherche de l'élégance et de la ^tinction peut devenir un vice, ce vice-là est de ceux dont nous [ n'avons pas à craindre l'abus. Le goût proteste contre les . théories enfantines et barbares qui préconisent exclusivement \ faction dramatique aux dépens du style et des discours; il n'est
i. Le principe en vertu duquel Fénelon condamne le discours de Théramène, r itt&ux; mais cela ne veut pas dire que ce discours soit à l'abri de toute critique. ^Théramène ayant dit à Thésée l'essentiel : « Hippolyte n'est plus! » ayant même ■pwté} d'une voix « entrecoupée et indistincte », comme le veut Fénelon, ces mots Pn ce I gémissement » :
J'ai vu des mortels périr le plus aimable. • • Et j'ose dire encor, Seigneur, le moins coupable,
L il était miiure/ que Thésée voulût avoir des détails sur les circonstances de lu
r iBort de son fils. Maintenant, il y a ici une question de mesure que Racine n'a pas
[ assez observée. Le discours est trop long, et surtout il contient des parties ridi-
'' cales et faibles ; les quatre vers de la description du monstre sont des vers de
' Mtriitofi, comme dit Victor Hugo (♦). On s'accorde généralement à blâmer le dis-
' eonr» de Théramène comme déplacé et inutile ; mais on en admire les vers à titre
: de beau morceau de rhétorique et de poésie ; le contraire serait plus vrai : mieux
s écrit et réduit aux proportions du goût, le discours de Théramène n'est point un
' bon-d'œuvre ^ c'est l'exécution et non pas ridée qui est défectueuse.
(*) Voy. U$ AftUM jug€4 et parHat CauicrUs pariêiennes, p. 50t
62 shàkëspëâkk et l* antiquité.
pas besoin^ pour les répudier, d'èlre partisan des doctrines dilisj classiques ; il suffit d'avoir un peu de culture littéraire et sens pour la poésie. La meilleure réfutation de la iJbëse doréi-j lisme a été faite par Hegel; il est piquant que ce soit un mélt<j physicien allemand, réputé nébuleux, qui ait écrit rapologtt plus claire et la plus sensée des mœurs drariaiatiques du français :
a Les anciens savaient, dit Hegel, dans l'échange mutuel sentiments individuels, exprimer ce que la passion a de profond, sans tomber pour cela dans de froides réflexioni ekj dans un vain bavardage. Les Français aussi sont pathétiqail sous ce rapport, et leur éloquence des passions n'est pas Unii«; jours un simple fatras de paroles, comme nous le eroyoul souvent, nous Allemands, avec notre habitude de concentntioi profonde qui nous fait presque regarder comme une injure biti' à nos sentiments de les exprimer par des formes varias. Il fil| un moment où tout ce qu'il y avait d'âmes chaleureuses pantt les jeunes poètes en Allemagne, dans leur dégoût pour ïh abondance de la rhétorique française et leur désir d'atteindre k naturel, en étaient venus à un degré d'énergie concentré quiaé s'exprimait plus que par des interjections. Mais on a beat pousser des exclamations, exhaler sa colère dans des imprécis tiens, des jurements, tout cela n'est rien. La force des inter* jections est une force de mauvais aloi. C'est ainsi que s'exprime une âme encore inculte et grossière. L'homme dans lequel se manifeste le sentiment pathétique doit en être rempli et pénétré, mais en même temps être capable de le développer et de rexpri4 mer convenablement. . . On a opposé Voltaire à Shakespeare. L'un, a-t-on dit, est ce que l'auti-e paraît; Voltaire dit : c Je pleure >, et Shakespeare pleure. Mais le rôle de V art est précisément de dire et de paraître, et non pas d'être en réalité. Si Shakespeare se contentait de pleurer, pendant que Voltaire parait pleurer, Shakespeare serait un mauvais poète S »
L'imitation de la nature n'a jamais été la règle du style des grands poètes, et ce n'est point par le réalisme de réjqpression que Shakespeare diffère vraiment des anciens. Entre la diction
1. Cours d' Esthétique, traduit et analysé par M. Bésard, t. I,.i^. SSa
idéale des Grecs et la diction, idéale aussi, de Shakespeare, il n'y a qu'une différence de mesure et de moyens ; la différence profonde, essentielle, est dans la matière même de la représentation dramatique : Shakespeare « présente un miroir à la nature, montre à la vertu ses propres traits, à l'infamie sa propre image, à chaque âge et à chaque transformation du temps sa figure et son empreinte*»; la tragédie classique, plus étroite et plus haute, représente moins l'humanité réelle que l'humanité idéale, et sur la scène religieuse fait majestueusement agir et parler des héros et des dieux. La grandeur et la force caractérisent généralement les personnages d'Eschyle et de Sophocle : la vérité, ceux de Shakespeare; mais, de même qu'on peut noter dans les héros de la haute tragédie quelques traits d'une psychologie déjà fine, nous aurons lieu de remarquer, chez les hommes de Shakespeare, des exemples encore plus nombreux d'une force plastique qui les fait ressembler, plus que ceux d'aucun autre poète romantique, aux grandes figures de l'antiquité.