Traduction de M. Guiard
Ainsi paVlc Gréon ; comprenons bien son rôle. Il n'est pas un méchant homme, un tyran vulgaire ; une grande idée morale lui dicte sa conduite. Mais cette idée va s'identifier si étroitement avec sa passion personnelle, qu'il ne sera plus possible de Ten distinguer, et il va en poursuivre le triomphe avec une opiniâtreté t\pre, exclusive, qui aura plus que les apparences deTinjuslice et.de la tyrannie. Déjà les dieux sont violemment divisés. Créon, par son décret concernant Polynice, l^onore Jupiter, protecteur de la cité; mais il amasse sur sa tête la colère des divinités infernales, sombres vengeresses des liens du sang. Antigone, sœur du mort, osera, de son côté, au mépris du décret royal, couvrir de poussière le cadavre de Polynice et faire des libations sur sa tète chérie :
Pour moi, d'un peu de terre Je couvrirai le corps de mon malheureux frère. Un devoir accompli rend le trépas si beau ! A ce frère chéri, dans le même tombeau, J*irai me réunir, saintement criminelle.
Le sujet du conflit tragique enire Antigone et Créon est tellement en dehors de nos idées et de nos mœurs, que je dois m'arrètcr un instant ici pour faire comprendre l'importance delà question de la sépulture chez les anciens. — Il n'est pas facile de ramener leurs doctrines sur ce point à quelque chose de parfaitement clair et logique; mais on voit qu'ils ne distinguaient pas nettement Tàme du corps et qu'ils ne croyaient pas que le sort de l'une fût indépendant de celui de l'autre. Le mort, descendu au tombeau, continuait à subsister d'une existence obscure et indéfinissable, où son ombre conservait vaguement tous les besoins matériels de la vie terrestre. De là l'usage, non encore aboli chez certaines peuplades de la Turquie et de la Grèce, d'offrir au mort, le jour des funérailles, puis à des époques fixes, du blé et du vin, les fruits de Gérés et ceux de Bacchus. Un savant voyageur, M. Albert Dumont, a vu en Albanie et sur les bords de la mer de Marmara, plusieurs de ces libations funéraires, et il a entendu le chant qui les accompagnait, étrange tradition du paganisme et de l'antiquité à des chrétiens du xix* siècle : « Il faut nourrir le mort, qui est à l'étroit sous la terre; nous ne le laisserons manquer de rien, nous lui prouve-