CONFLITS MORAUX DANS U HAUTE TRAGÉDIE
rons que nous pensons à lui'. > A celte antique croyance il convient d'en ajouter une autre qui s'établit plus tard : les anciens ont cru aussi à l'existence d'une vaste région, souterraine comme le tombeau, mais commune au lieu d'être individuelle, où toutes les âmes, loin dé leurs corps, vivaient rassemblées. Dans l'une comme dans l'autre croyance, il fallait absolument ensevelir les morts ; l'âme d'un corps privé de sépulture était errante et misérable. L'idée de cette privation épouvantait les hommes, comme celle d'un malheur pire que la mort même, puisqu'il y allait du repos et du bonheur éternel. L'imprécation la plus terrible qu'on pût faire contre son ennemi était de souhaiter qrfil ne fût pas inhumé. Le genre de mort redouté par l'imagination comme le plus affreux était de disparaître dans les flots. Les généraux athéniens, vainqueurs aux lies Arginuses, furent condamnés à la peine capitale pour avoir négligé, au milieu du désordre d'une tempête, de recueillir et d'ensevelir leurs morts ^ Entendez la suprême prière d'Hector expirant aux pieds d'Achille : « Je t'en supplie par tes genoux, parla vie, par tes parents, ne m'emmène pas auprès des vaisseaux des Grecs pour être déchiré par les chiens ; mais accepte l'airain et l'or que t'offriront en abondance mon père et ma mère vénérable, et rends-leur mon corps, pour que chez moi lesTroyens et les femmes des Troyens me rendent les honneurs du bûcher. > v. — En privant Polynice de sépulture, Créon prenait donc contre la famille d'Œdipe la mesure la plus rigoureuse, la plus impitoyable, la plus révoltante pour le cœur des amis et des parents du mort.
Antigone est femme : dans le conflit qui s'élève entre la famille et l'État, l'État pour elle n'est rien, elle est toute avec la ferbille; ainsi, dans V Horace de Corneille, les femmes opposent les doux sentiments de sœurs, de fiancées et d'épouses au patriotisme féroce d«îs hommes.
Elle exécute une première fois son pieux dessein de couvrir de terre le corps de Polynice, en réussissant à tromper la vigilance des gardes chargés par Créon de défendre l'approche du cadavre.
1- Albert Dumont, le Baîkan et V Adriatique, ch. v. — Voyez aussi Fuslel do Coulanges, la Cité antique, p. 13.
2. Chassang, le Spiritualisme et Vidéal dans Vart et la poésie des Grecs, p. 109.
0% raconte au roi ce qui vient de se passer : une main secrète, invisible, a jeté sur le mort une légère couche de poussière. A l'ouïe de ce récit, le roi s'indigne ; mais le chœur, composé de vieillards thébaias, lui dit :
0 roi ! depuis longtemps je cherche, j'examine Si ce n'est point le fait de quelque main divine.
La réponse de Gréon est remarquable ; elle montre l'étroite el forte conviction où il est que sa volonté est conforme à la volonté divine, et que toute la justice est de son côté :
Tais-toi, si tu ne veux irriter mon dépit
Et me persuader que Tâge éteint l'esprit !
C'est une opinion folle, déraisonnable,
Que les dieux prennent soin d'un monstre abominable.
Donc, ils auraient comblé de cet excès d'honneur
Le téméraire impur, le vil profanateur
Qui venait, insultant à leurs saints privilèges,
Embraser leurs autels de ses mains sacrilèges,
Anéantir leurs lois, bouleverser leurs champs?
£h! voit-on que les dieux honorent les méchants?...
Une seconde tentative d'Antigone pour inhumer Polynice, échoue; elle est prise et amenée devant le roi.
A travers le conflit des personnages, ne perdons jamais de vue le grand duel des puissances morales ou des dieux. « Jeune fille, dit Créon dans les Phéniciennes d'Euripide, c'est un dieu qui commande ce que tu condamnes; » et Antigone lui répond: « Ils ordonnent aussi de ne pas outrager les morts. > — Ce ne sont pas seulement Créon et Antigone qui sont en présence sur la scène de Sophocle : c'est d'une part Jupiter (ou Zeus^ puisque nous sommes en Grèce), symbolisant l'ordre public et l'autorité de l'État; d'autre part, ce sont les divinités de l'Hadès, protectrices de la famille et des liens naturels. Non seulement Créon est juste et religieux à sa manière, mais on peut même dire qu'il représente un principe plus élevé que sa pieuse et sympathique ' antagoniste. Son dieu, à lui, habite à la lumière du jour; emblème de la société civilisée, il appartient à un ordre de conceptions purement spirituelles et morales : au contraire, les dieux de la nature, de l'amour et du s^og sont relégués dans les ténèbres inférieures * ; plus anciens, seulement parce que la