CONFLITS MORAUX DANS LA HAUTE TRAGÉDIK
lamille est antérieure à l'État, leur antiquité vénérable lie ra|h pelle que le temps où l*homme était encore sauvage, et dans le combat des dieux nouveaux contre les vieilles divinités, la destinée des Euménides est d'être vaincue par le brillant fils de Zeus, Apollon.
Si nous voulons comprendre comment et dans quel sens Antigone est criminelle^ n'écoutons pas sur elle le jugement de Créon, chez qui la passion peut être suspectée à bon droit d'offusquer le point de vue moral; voici en quels termes sévères le chœur, organe désintéressé, la condamne :
Dans ton inconcevable audace, Tu heurtas la justice et son trône éternel :
Enfant d'une coupable race.
Dans ton malheur je vois la trace
De l'anathème paternel...
Honorer les morts, c'est justice ; Mais enfreindre la loi de ceux qui font la loi, C'est volontairement aflTronter le supplice...
Si tu meurs, ne t'en prends qu'à toi.
Antigone n'a pas eu un instant d'hésitation. Le récit du garde qui conduit la jeune fille devant le roi et qui rend compte de ce qu'elle a fait, nous donne l'impression vive d'une action noble et héroïque, mais exécutée aveuglément, passionnément, avec une sorte d'instinct furieux :
« Voici comment la chose s'est passée. A peine arrivés, préoccupés de tes terribles menaces, nous avons balayé toute la poussière qui couvrait le cadavre déjà putréfié, et nous l'avons mis complètement à nu; puis nous nous assîmes, abrités du vent par des collines élevées, pour éviter d'être atteints par son odeur fétide ; chacun de nous excitant par de vifs reproches l'attention de celui dont la surveillance se relâchait. Gela dura jusqu'au moment où le disque brillant du soleil s'arrêta au milieu du ciel, et fit sentir toute son ardeur. Et alors tout à coup un tourbillon, soulevant de la terre un ouragan, fléau des airs, enveloppe la plaine et ravage tous les feuillages des arbres et des plantes ; le vaste éther était rempli de leurs débris, et nous, les yeux fermés, nous supportions le fléau entfyé par les dieux. Lorsque enfin l'ouragan fut dissipé, on voit la jeune fille, poussant des cri^ aigus, comme un oiseau désolé qui retrouve son nid désert et
vide de ses petits; ainsi, à la vue du cadavre nu, elle aussi laisse éclater ses sanglots, et lance de terribles imprécations contre les auteurs de l'attentat. Aussitôt ses mains le recouvrent de poussière, et, avec un vase d'airain artistement travaillé, elle fait de triples libations sur le mort. A cette vue, nous courons à Tinstant et la saisissons, sans qu'elle montre aucun trouble. Nous l'interrogeons sur ce qui a précédé, et sur ce que nous avons vu: elle ne nia rien*, d Et lorsque Créon lui demande :
As-tu commis ou non le fait dont on t'accuse?
« Oui, 5> répond-elle sans hésiter, « j'ai fait ce qu'il a dit. > — Créon, de son côté, n'hésile pas à déployer contre la coupable toute la rigueur de la loi : elle doit périr ; elle descendra vivante au séjour de « Pluton, le seul dieu qu'elle révère^ afin que Pluton montre sa puissance en la dérobant à la mort, ou qu'elle sente enfin, mais trop tard, combien il est superflu d'honorer les dieux infernaux. »
C'est au moment de subir un supplice horrible, que le caractère d'Antigone se dessine dans toute sa superbe et rigide plasticité. N'attendons ici rien de semblable aux défaillances de la chair qui rendent si pathétique l'Iphigénie d'Euripide, ni aux terreurs qui assaillent l'imagination de la Juliette de Shakespeare. Si quelque chose était capable de refroidir notre sympathie pour une si belle figure, ce seraient les paroles amères et dures qu'elle adresse à sa jeune sœur Ismène ; elle ne pardonne pas à la pauvre enfant d'avoir eu peur du roi et de s'être tenue loin du cadavre de Polynice; elle la repousse dédaigneusement et l'insulte, quoique celle-ci, avec la plus touchante affection, demande à partager son sort. — Ses adieux à la vie serrent le cœur et font monter aux yeux des larmes; mais ce sont des larmes viriles, où l'admiration inspirée par le sublime spectacle de Tindépendance morale dans la souffrance ennoblit et puri/îé; la pitié :
Sans époux, sans amis, sans larmes, je m'en vais
Là-bus, dans la contrée Où mes yeux du soleil ne verront plus jamais
La lumière sacrée.
*1. Traduction do M. Artaud.