‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 32 sur 127 · Traduction de M. Pieiron · texte numérisé non relu

Traduction de M. Pieiron

neurs ; il m'a ravi m'a proie, il ma ravi le criminel qu*un parricide dévouait à ma vengeance. »

Comment fmira l'implacable conflit qui divise Apollon et les Euménides, puissances également sacrées, divinités iutélaires, celui-là du mariage et de la société, celles-ci de la parenté et de la nature? — Les antagonistes divins comparaissent devant l'aréopage, tribunal nouveau fondé tout exprès à Athènes par Minerve pour juger ce procès solennel. Les deux parties plaident Tune contre Tautre. Dans cette plaidoirie, à travers certaines subtilités d'argumentation qui font sourire, la profondeur de la pensée d'Eschyle est digne d'être éternellement admirée. Le grand poète n'a pas su expliquer avec une netteté suffisante la supériorité morale de la cause d'Apollon ; mais on sent qu'il la comprenait par l'instinct, sinon par le raisonnement, et c'est ici que la critique doit prêter à la poésie le secours de sa clarté logique supérieure. L'obligation, fondée sur un choix éclairé et volontaire, qui unit à l'homme la compagne de sa vie, est d'un ordre moralement plus élevé que le lien de nécessité et dénature par lequel un enfant tient à ses parents; car le véritable principe du mariage n'est pas l'amour physique et l'attraction mutuelle des sexes, c'est une sympathie spirituelle et morale sentie et reconnue de part et d'autre ; l'engagement de deux cœurs peut être indépendant de l'appétit des sens, et il doit lui survivre: par là le nœud conjugal relève non de l'aveuglq nature, mais de la liberté intelligente de l'esprit. La notion de ce beau caractère du mariage est quelque chose de plus tardif et de plus profond que celle des devoirs élémentaires d'un fils envers la femme qui l'a mis au monde ; c'est le mariage qui fonde vraiment la famille, et c'est la famille qui fonde l'État. Voilà pourquoi, dans la lutte entre Apollon et les Euménides, le jeune fils de Jupiter, divinité nouvelle, représente la civilisation et le progrès social contre les vieilles divinités qui aiment les ténèbres et qui habitent dans les entrailles de la terre.

Les deux parties entendues, les juges vont aux voix. MinervCi sœur d'Apollon, vivant symbole d'Athènes^ déesse de l'intelligence et de l'activité virile, déclare qu'elle donne à Oreste son

suffrage divin. On compte les votes; le nombre se partage également des deux côtés: par le bénéfice de cette égalité, Oreste 3st absous. Les Euménides commencent par exhaler leur dépit en imprécations furibondes contre les enfants de Jupiter; mais il ne serait pas convenable qu'elles restassent humiliées et vaincues ; elles aussi représentent un principe sacré : il faut donc qu'elles se réconcilient avec les dieux du ciel. Minerve, à force de patience, finit par leur faire entendre raison. Elles reçoivent dans la cité des honneurs avec des autels ; déesses de la vengeance, elles se transforment en divinités bienfaisantes; elles bénissent les habitants de l'Altique, qui, dans la joie que leur cause le dénouement heureux du conflit, dansent et chantent en chœur :

Entrez au nouveau temple, ô saintes, redoutables !

De la Nuit filles vénérables !

Voyez tout ce cortège et ces feux allumés!

Priez tous, acclamez!

Gomme en vos antiques ténèbres, Dans ces lieux vénérés, aimés, Vous trouverez honneurs, sacrifices funèbres ! Priez tous, acclamez!

Soyez douces à ce rivage !

Que votre cœur s*émeuve à ces mille clartés, A ces respects, à cet hotnmage !

Vous, sur notre passage.

Applaudissez, chantez !

Ne manquez jamais à ce temple,.

Libations, flambeaux, dons et vœux répétés ! La Parque est notre appui ; Jupiter nous contemple !

Applaudissez, chantez! <

La catastrophe d'Antigone et le dénouement des Euménides sont les deux exemples les plus clairs et les plus magnifiques que nous offre la haute tragédie, du retour des puissances morales à l'unité de leur essence, là par la destruction des personnages humains, ici par la réconciliation directe des antagonistes divins sur la scène même. — Et maintenant, nous pouvons comprendre lerôlemajestueuxdu chœur. Il représente ^conscience humaine^ qui ne peut souffrir que les dieux soient divisés et qui proclame

1< traduction de M. Léon Halévyé

m SHAKE$P£AR£ £T L'ANTIQUITÉ.

la nécessité de leur accord longtemps avant que Tissue sanglante ou pacifique du drame Tait démontrée avec éclat. Les héros ne personnifiant qu'un coté exclusif de l'idée divine, le choeur les avertit du péril où les précipite leur piété étroite et bornée; il oppose à leur impétuosité aveugle la sagesse et la modération ; il se lamente sur Tinévitable destin où ils courent la tète baissée et les yeux fermés ; il les rappelle solennellement au culte de la divinité qu'ils offensent : mais, en même temps, sensible an courage, à la force morale, à l'héroïsme, à toutes les grandes qua* lilés du caractère, le chœur professe pour chaque pei^sonnage pris à part une très haute estime, et il célèbre dans des chants inspirés la vertu divine qui agit en eux. Son rôle n'est donc point celui d'un acteur intéressé dans le drame ; mais ce n^est pas nmi plus le rôle parasite d'un spectateur étranger à l'action et faisant sur les événements des réflexions oiseuses. Loin d'être une addition superflue à la pièce, le chœur, ne l'oublions pas, est la partie primitive, essentielle, de la tragédie ; il est la substance même de raction héroïque, le sol fécond où ont pris naissance les personnages. C'est à lui d'abord que le drame antique est redevable de son grand caractère moral et religieux. Le chœur a pour fonction sublime de maintenir l'harmonie, la pureté de l'idée divine, que l'antagonisme des héros divise et que leurs passions souillent. Ferme dans sa foî religieuse complète^ il garde, en présence des combattants, la plus absolue neutralité, et rendant à tous les dieux un honneur égal, il éprouve pour l'action qui se passe sous ses yeux une sorte d'horreur. Contemplateur plein de sérénité, il introduit dans le tumulte dramatique, par ses sages réflexions, cet élément de calme qui est la condition de la beauté suprême, et qui restitue à l'âme des spectateurs, agitée par la lutte et trop vivement saisie, le repos et la liberté ^ Non seulement le chœur n'agit point, à proprement parler; mais il ne doit avoir aucun caractère déterminé : car il est l'idéal, et l'idéal est sans caractère. Serait-ce une entreprise raisonnable de vouloir donner une physionomie à l'absolu?

Telle est la théorie du chœur, selon Hegel. Pour l'apprécier à

1. Voy. Schiller, de l'Emploi du] chœur dans la tragédie. (Préface de la Fiancée de Messine.)

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sa valeur, il ne faut la considérer ni comme un simple résumé de la pratique des poètes, ni comme une pure création du génie, mais comme une construction idéale^ c'est-à-dire supérieure à la réalité, qili, de loin et dans une certaine mesure, la justifie et la confirme. Aussi plusieurs érudits sont-ils d'accord avec le grand métaphysicien. Ottfried MûUer, dans son histoire de la littérature grecque, esquisse les principaux traits du système que le philosophe allemand a développé ; Guillaume Schlegel, dans son cours de littérature dramatique, appelle le chœur le représentant idéal des spectateurs; M. Edelestand.Duméril, dans son histoire de la comédie ancienne, dit positivement que t le chœur représentait la conscience des témoins du drame », et il cite un passage des Acharniens d'Aristophane, où ce rôle du chœur antique serait expressément indiqué*. Cela prouve que la théorie a du vrai ; mais il s*en faut que la pratique des poètes soit de tout point conforme à celte belle définition. Dans la plupart des tragédies qui nous restent d'Eschyle, le chœur n'est pas assez dégagé des passions de la lutte; il agît et il souffre; c'est un personnage comme un autre. Les chœurs de Sophocle ont un caractère personnel, et, qui pis est, un caractère parfois peu honorable; on voit trop bien qu'ils se composent de simples mortels destinés à faire ressortir, par le contraste, les héros surhumains de l'action dramatique. Le chœur d^Antigone est dans son rôle, lorsqu'il ose représenter à Gréon que la poussière répandue par une invisible main sur le cadavre de Polynice pourrait être le fait de quelque divinité; lorsqu'il reproche à l'héroïne sa rébellion altière, et qu*il lui dit :

Des morts qui nous sont chers le culte est respectable ; Mais de nos rois le sceptre est digne aussi d'honneurs. Qui les brave, se perd. Ta nature intraitable Te fit rebelle aux lois, et c'est pourquoi tu meurs.

Mais, entre la jeune fille et le roi, le chœur d'Antigone ne sait point tenir la balance égale, et ce n'est pas du meilleur côté ju'elle penche; ces vieillards, plus sévères pour le crime d'Antijone que pour celui de Gréon, trahissent une pusillanimité qui 3eut convenir à leur âge, mais qui ne convient pas à des repré-

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