Vers 442 à
sentants de la conscience humaine. Le chœur des soldats deNé3— ptolème dans Philoctète est pire encore; il conseille à Néoplo — lème de profiter du sommeil ^du héros pour Tabandonner après lui avoir volé ses flèches, et il couronne son avis par cette jolie sentence :
Le succès le meilleur est le succès facile.
Hélas! faut-il descendre des sublimes hauteurs de l'esthétique jusqu'à cette définition de M. Deschanel : € Le chœur représente les majorités; il se range du côté du plus fort»? — c Le chœur, dit aussi M. Chassang, mais avec moins de brusquerie, figurait d'une manière poétique cette foule qui assiste au développement des grandes existences, qui juge les événements dont elle est témoin, et qui, le plus souvent, ne s'y mêle que par ses vœux; il présentait l'image toujours vraie de ses sympathies pour le bien, qui sortçnt naturellement de la conscience humaine, mais aussi de ses passions, de ses incertitudes, de ses £siiblesses^ et, il faut bien le dire, de ses lâchetés. »
Telle est trop souvent la physionomie du chœur antique, dans ses rapports avec les personnages. Si on veut le contempler dans l'idéale pureté de son rôle, il faut s'en tenir aux parties proprement lyriques, où il fait profession de Sja foi reh'gieuse, raconte les légendes sacrées et chante des hymnes en l'honneur des dieux. Tels sont, pour citer un exemple, ces quelques fragments lyriques d'Œdipe Roi; c'est un chœur de vieillards thébains qui parle, ou plutôt qui chante :
Oh ! que le ciel clément, à mes voeux favorable, Me donne de garder, d*uii cœur religieux, De la sainte vertu le culte inaltérable,
£t ces lois qui viennent des cicnx, Ces lois que ne fit point l'homme, race éphémère.
Ces lois dont TOlympe est le père, Et que l'Oubli dormant ne saurait abolir;
Ces grandes lois sont éterneUes.
Un dieu puissant respire en cUcs,
Un dieu qui ne doit point vieillir!...
Si quelque téméraire, en son orgueil immense, Oppresseur des humains,
Abandonne aux transports d'une avouglc démence
Et sa langue et ses mains; Si, méprisant les dieux, il brave la justice,
Même au pied des autels, Qu'un destin malheureux sur lui s'appesantisse
Pour venger les mortels!
Et s*il a recueilli, par quelque ruse infîlnie,
La dépouille des morts, Pourra-t-il, sacrilège, écarter de son âme
Les flèches du remords?
Car, si tous les forfaits que le ciel doit maudire
Honorent les méchants, — Dans nos jeux solennels, que me sert de conduire
Los danses et les chants?
Je n'irai plus à Dclphe, où frissonne l'impie.
Je n'irai plus, ô dieux!
Dans les temples sacrés d'Abès et d'Olympie
Courber mon front pieux ; Si, par un témoignage évident et palpable,
Apollon qui le voit, .
Du milieu de la foule arrachant le coupable,
Ne le montre du doigt ! —
Mais, ô grand Jupiter, si tout ce qui respire
. Est soumis à ta loi, Ne souffre point qu'on doute ainsi de ton empire
Éternel comme toi !
Les oracles anciens, profanes que nous sommes! Respectés par Laïus, par nous sont outragés ; Apollon, sans honneurs, languit parmi les hommes !
Les dieux sont négligés i.
Avec Euripide, le chœur dégénère. 11 ne prend plus de part à Taction, a-t-on dît; on pourrait aussi bien lui reprocher d'y prendre trop de part, et de la pire manière : car il devient parlais le complice des passions les plus violentes ou les plus basses, faisant déjà pressentir le rôle moderne des confidents^ dernière etchétive métamorphose du chœur antique.
La décadence de la haute tragédie devait entraîner celle du chœur, qui tient étroitement à son organisation, et l'avènement du drame romantique amena la suppression définitive d'un personnage désormais sans aucune raison d'être. L'introduction du chœur dans un système dramatique d'où l'élément divin a presque entièrement disparu, ne pouvait plus être qu'une fantaisie de curieux, une affectation d'antiquaire; aussi le chœur n'est-il
1. Traduction de M. Jules Lacroix, à l'exception des quatre premiers vers, qui sont de M. Guiard<
iU6 SHAKESPEAUB ET L'ANTIQUITÉ.
jamais naturel sur notre scène moderne, à la réserve d'une tmgédie dont je parlerai tout à l'heure, et qui égale ou surpasse, en grandeur religieuse comme en beauté poétique, les plus purs chefs-d'œuvre de la Grèce.
Les prétendus chœurs de Shakespeare ne sont que des prologues ; mais il y a dans son thé«1tre d'autres personnages qui, représentant jusqu'à un certain point la conscience des spectateurs du drame, réalisent en partie le rôle idéal du chœur antique.
Chose curieuse, ces personnages sont généralement des grotesques, des clowns, des bouffons de cour; l^esprit humoristique du poêle se plaît à placer la sagesse dans la bouche des fous : c'est une conséquence naturelle de ce mépris pour l'ordre officiel du monde, qui est le fond de Vhumour, de cette frénésie de contradiction qui porte l'humoriste à renverser tous les termes de nos conventions banales, à ridiculiser la gravité et à honorer la démence*. Il va sans dire que de pareils organes de la sagesse sont le contraire même de la majesté antique, et que, loin d'être impersonnels, ils sont individualisés jysqu*à la caricature. Mais ils voient et ils disent la vérité ; étant en dehors de la lutte, ils peuvent contempler et juger hommes et choses avec un désintéressement dont les autres personnages sont incapables dans l'excitation de la passion. Comme celui des sages de la haute antiquité, leur langage est symbolique, plein de sentences et d'énigmes, et s'ils ne prononcent plus d'oracles mystérieux, ils aiment l'obscurité profonde des calembours. « Donne-moi un œuf, oncle, dit au roi Lear son fou, et je te donnerai deux couronnes. — Deux couronnes! de quelle sorte? — Eh bien, les deux couronnes de la coquille, après que j'aurai cassé l'œuf par le milieu et mangé le contenu. Le jour où tu as fendu ta couronne par le milieu pour endonner les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos pour passer le bourbier. Tu avais peu d*esprit sous ta couronne de cheveux blancs, quand tu t'es défait de ta couronne d'or... Tu as épluché ton bon sens des deux côtés et tu n'as rien laissé au milieu. Voici venir une des épluchures. » La
1 . L'humour sera robjcl d'une étude spéciale à la fin de cet ouvrage.
fille aînée du roi, Goneril, entre à ce moment. — Plus loin, le - fou chante ces couplets au roi :
Celui qui sert par intérêt, messire, El n'est attaché que pour la forme, Pliera bagage dès qu'il pleuvra, Et te laissera dans Torage.
Il quitte la scène, après avoir fait avec solennité une prophétie insignifiante, dont le sens est qu'il n'y a* comme dit l'Ecclé-
siaste, rien de nouveau sous le soleil.
Thersite, dans Troîlus et Cressida, dénonce à tout bout de champ la cause ridicule et honteuse de la guerre de Troie, la sensualité qui précipite l'une contre l'autre la Grèce et l'Asie : t Luxure! luxure! Toujours la guerre et la luxure! il n'y a qu'elles qui soient toujours de mode... La cause de tout ce bruit, c'est... un mari déshonoré et une femme perdue. Un beau sujet de querelle pour susciter ces factions jalouses et faire saigner les gens à mort ! » Il juge, l'un après l'autre, tous les chefs de l'expédition : « Voilà Agamemnon, un gaillard assez honnête, grand amateur de cailles, mais sans cervelle...^ Et son frère, le taureau! cette belle métamorphose de Jupiter, patron primitif et emblème des maris déshonorés, corne à soulier pendue par une chaîne à la jambe d'Agamemnoni... Être chien, mule, chat, putois, crapaud, lézard, hibou, bécasse ou hareng sans œufs, peu m'importerait ; mais être Ménolas ! ... je m'insurgerais plutôt contre la destinée !... Ajax, l'éléphant, me bat, et je me moque de lui... Et puis, voilà cet Achille, un rare ingénieur, ma foi ! Si Troie ne doit pas être prise avant que ces deux-là l'aient minée, ses murailles resteront debout jusqu'à ce qu'elles tombent d'ellesmêmes. 0 toi, grand lance-foudre de l'Olympe, oublie que tu es Jupiter, roi des dieux, et toi. Mercure, perds toute l'astuce serpentine de ton caducée, si tous deux vous n'enlevez pas à ces hommes la petite, la toute petite, la minime dose d'esprit qu'ils possèdent. Ils en ont si peu, de Taveu même de la plus incapable ignorance, que, pour délivrer une mouche d'une araignée, ils ne trouveraient pas d'autre expédient que de dégainer leurs épées massives et de couper la toile... Diomède est un cœur faux, un scélérat sans foi ; je ne me fierais pas plus à lui quand
108 SHAKESPEARE ET L*ANTiQl31TÉ.
il sourit qu'à un serpent quand il sifQe. Il fera grand bruit et force promesses, comme un mauvais limier; mais quand il accomplira ce qu'il annonce, les astronomes pourront bieo prédire quelque prodige, quelque changement prochain : le soleil empruntera sa lumière à la lune quand Diomède tiendra sa parole... La politique de ces fourbes, de ces mauvais chenapans, de ce vieux fromage moisi, sec et mangé aux rats, quia nom Nestor, et de ce chien-renard d'Ulysse, ne vaut certainement pas une mûre. Dans leur finesse, ils ont opposé ce mâtin métis, Ajax,à ce dogue qui ne vaut pas mieux, Achille ; et voilà ce mâtin d'Ajax qui devient plus fier que ce mâtin d'Achille, et qui ne veut pas s'armer aujourd'hui!... Les Grecs commencent à réhabiliter la barbarie en donnant de la civilisation une idée aussi triste... Après cela, que le malheur fonde sur tout le camp, ou plutôt le mal des os, car c'est le fléau attaché à ceux qui font la guerre pour une jupe! »
Enobarbus est un personnage plus digne que Thersite d'expri*mer sur les acteurs et sur les événements du drame le sentiment de la conscience publique ; mais je n'ai pas à revenir sur ce rôle, complètement étudié plus haut dans notre analyse de la tragédie d'Antoine et Cléopâtre.
Plus digne encore d'un rapprochement avec le chœur antique est le moine franciscain, frère Laurence, dans Roméo et Juliette; non pas qu'il soit parfait de tout point, tant s'en faut : ce bon vieillard, perdu dans le pays des rêves, non moins sujet que les personnages qu'il endoctrine à l'imprudence et à l'erreur, a lui aussi, comme le dit fortbien M. Dowden, « sa leçon à apprendre i. C'est un trait distinctif du génie dramatique de Shakespeare, de ne jamais donner un corps et une figure à l'abstraction, à l'idéal; il n'y a point d'Am^g5 dans son théâtre ; son inépuisable activité créatrice n'amis en scène que des individus, des caractères humains, incomplets et faillibles*. Cette réserve faite, frère Laurence représente le calme de la pensée au milieu de l'agitation des passions; sa personne respire la sérénité, sa parole procure la paix,
1. Sauf certains rôle» de femmes, comme celui d'imogène. Les femmes de Shakespeare sont en général beaucoup plus idéalisées que ses hommes ^
LE CHCeUR ANTIQUE. 109
et on doit lui reconnaître un assez haut degré de sagesse relative. L'âge et Texpérience Font affranchi du sentimentde la haine qui fait souffrir les deux familles, comme du sentiment de Tamour qui fait souffrir les deux enfants. Il porte une sympathie tranquille et profonde à des tourments qu'il a autrefois connus, mais dont la philosophie Ta guéri.
Cette philosophie, où de toute souffrance,
De Tamour même on trouve enfin la délivrance,
il voudrait la communiquer à Ronîéo. Néanmoins, il ne s'oppose pas à son mariage avec Juliette; il l'approuve même, et la raison qu'il donne de son approbation aurait plu à un poète grec : c'est un argument solide, comme ceux que faisait valoir le chœur dans la haute tragédie :
Une raison puissante à l'écouter m'engage : '
G*est que cette union pourrait bien redonner A vos maisons la paix que j'y veux ramener.
La modération dans les désirs, qui est le grand enseignement du sage et savant franciscain^ est symbolisée à ses yeux par une fleur médicinale d'une vertu particulière, qui, selon l'usage qu'on en fait, donne la vie ou la mort :
En cette fleur étrange agit, en s*unissant. Un terrible poison, un remède puissant : Respirez-la : plus vive en vous coule la vie...
mais si, au lieu de se borner à la respirer, on la goûte, la sève de la vie se tarit aussitôt. L'amour, selon lui, doit être un accompagnement de l'existence, mais il ne doit pas remplir l'existence, et l'homme surtout devrait rougir d'en faire sa grande et unique affaire. Les passions exclusives deviennent bientôt d'insupportables tyrans ; il y a place dans un large cœur d'homme pour tous les sentiments de la nature humaine, ou, comme eût dit un Grec, pour tous les dieux. Quand le moine se prépare à marier les deux amants, Roméo, dans son impatience, s'écrie :
Prononcez les saints mots qui nous doivent unir : Puis, qu'importe pour moi qu'en un bref avenir, Faucheuse de l'amour, la mort môme survienne, Pourvu que Juliette aiX une heure été mienne !
110 SlIAKESPEARt ET L'ANTIQUITÉ.
L'impétuosité du jeune homme est blâmée par frère Laui'ence avec une gravité solennelle :
Ces bonheurs violents ont vnc brusque un ; S'éteindre v.n leur triomphe est toujours leur destin. Poudre et Aamme qu'ils sont, un baiser les eonsume. Le. plu» doux miel lui-même, autant qu'une ameriuaie. Par Texcès de douceur amène le dégoût.
Aimez donc sans folie...
Quand on veut que l'amour soit nn saint nœud qui dore, La marche la plus lente est aussi la plus sûre.
Le vieillard devient majestueux, lorsque Roméo, sans force contre le destin qui Taccable et l'envoie en exil, veut se frapper de son poignard :
Retiens ta main coupable, homme! mais es-tu bien
Un homme ? Ton aspect me dit oui, ton maintien.
Tes pleurs sont d'une femme, et ton aveugle rage
Reprod^t les fureurs do l'animal sauvage.
Oh! femme qui de l'homme as revêtu iecorpil...
Tu me confonds vraiment! Par mon saint ministère.
Je te croyais doué de plus de caractère.
Quoi! si Tybalt est mort, faut-il donc à son tour
Tuer celle qui vit par toi, par ton amour.
En portant sur toi-même une main téméraire?...
Ta belle forme n'est qu'une imagé de cire
En qui rien de viril ne bat ni ne respire;
Ton amour, qu'un amas de serments fajix et creux
Qui vont briser le cœur que tu conquis par eux...
Allons, sois homme enfln ! L'objet de ta tendresse,
Ta Juliette vil, et tu cherchais la mort!...
Tybalt, qui désirait te tuer, meurt lui-même :
J'y vois la main de Dieu. La justice suprême
Eût exigé ton sang : un arrôt moins affreux
Te condamne à l'exil : je te dis donc heureux.
Bien des gn\ccs ainsi s'épanchent sur ta tête;
Le bonheur te promet encor maints jours de fête,
Et tu foules aux pieds ton amour, ton bonheur,
Comme un enfant gâté dans sa fantasque humeur!
Prends garde, c'est ainsi que l'on meurt misérable *.
Voilà le chœur dans toute la dignité et l'autorité de son rôle. Frère Laurence, ne nous y trompons pas, n'est point un confident, conspirant avec la passion dont il est complice et lui donnant seulement des conseils pratiques : c'est un juge» c'est un de ces hommes de Dieu que l'antiquité appelait vates^ c'est un représentant de la conscience morale.