Traduction de M. Alcide Cayrou
LE CHOBUR ANTIQUE. Ifl
Schiller, dans la Fiancée de Messiney Casimir Delavigne dans le Paria^ ont tenlé la restauration du chœur antique; mais Tingénuité manque à ces doctes essais, dans lesquels on ne saurait yoir autre chose que des pastiches plus ou moins réussis. Les chœurs du Pana nç sont guère qu'une suite de réminiscences des chœurs d'Esther et à^Athalie, adaptées à l'expression des sentiments religieux de l'Inde; la Fiancée de Messine , avec son chœur, est une imitation laborieuse de la tragédie antique, précédée d'une préface célèbre qui se lit avec plus de plaisir que la pièce.
Racine seul' par un concours de circonstances exceptionnelles, a fait ce miracle, sans effort et tout naturellement, de ressusciter en pleine tragédie moderne le chœur antique dans sa fraîcheur et sa beauté. L'excellence singulière des chœurs d'Esther et d'Athalie n'est pas précisément dans les images ni dans les idées; d'autres poètes ont eu plus d'invention ou plus d'éclat : elle est dans l'onction religieuse du style et dans la sincérité parfaite de l'inspiration. Rencontre unique dans l'histoire, un .chrétien s'est trouvé qui, à l'art consommé d'un Sophocle, ajoutait la piété d'un saint et la foi simple d'un enfant : « Il me sembla que sans altérer aucune des circonstances tant soit peu considérables de l'Écriture sainte, ce qui serait, à mon avis, une espèce de sacrilège, je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même a, pour ainsi dire, préparées. J'entrepris donc la chose, et je m'aperçus, en travaillant, que j'exécutais en quelque sorte un dessein qui m'avait souvent passé dans l'esprit, qui était de lier, comme dans les anciennes tragédies grecques, le chœur et le chant avec l'action, et d'employer à chanter les louanges du vrai Dieu cette partie du chœur que les païens employaient à chanter les louanges de leurs fausses divinités. »
Le chœqr des Israélites rappelle les souvenirs merveilleux de leur histoire, comme le chœur antique racontait les légendes héroïques et sacrées :
Des mers pour nos aïeux il ciitr*ouvrit les caux....
iîi SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.
Comme le chœur antique, il adresse aux puissants de la terre des conseils et des avertissements :
Rois, chasses la calomnie...
mais surtout il chante les louanges de DieUy et quel Dieu 1 Un Dieu qui ne se divise pas en plusieurs divinités diverses et hostileSy que la conscience et la raison ne peuvent qu'à grand'peine ramener à l'unité métaphysique et morale; mais un Dieu dont l'existence est la seule réalité, le vrai Dieu, le Dieu vivant, qui « voit comme un néant tout l'univers ensemble.!, et pour qui les mortels chétifs sont « comme la poudre et 1a paille légère, que le vent chasse devant lui ».
Le sentiment de la toute-présence et de la toute-puissance de Dieu, qui trouve dans les chants du chœur racinien sa traduction lyrique, produit une impression religieuse dont aucun chef-d'œuvre de l'antique tragédie ne peut naturellement égaler la grandeur. Les vrais.acteurs des drames de Sophocle et d'Eschyle sont les dieux, soit qu'ils paraissent sur la scène en propre personne, ou qu'ils inspirent les antagonistes humains : Dieu est aussi l'acteur unique (YEsther et à'Alhaliej et il y esta la fois invisible et éclatant.
Oui, je viens dans son temple adorer rÉterncI...
« Depuis le premier vers d'^^Aa/iV jusqu'au dernier, a dit Sainte-Beuve, le solennel mis en dehors et en action, le solennel' éternel, articulé dès la première rime, vous saisit et ne vous laisse plus. »
Le sujet de l'entretien qu'Abner et Joad ont ensemble est le plus élevé qui puisse occuper deux cœurs d'homme : il s'agit des intérêts de la patrie et de ceux delà religion; à côté de ces grands inlérêls, celui des individus n'est rien. De même, le sort de tout un peuple est enjeu dans Esther: Les deux tragédies religieuses de Racine doivent en grande partie à cette circonstance leur caractère antique; par là elles relèvent de la haute tragédie, dont la base est toujours large, substantielle et soHde, et elles n'ont rien de commun avec le drame romantique, où les passions personnelles, substituées aux puissances morales, occupent le premier plan du tableau.
Le néant des individus est la traduction dramatique la plus éloquente et la plus claire de la grandeur de Dieu ; aussi parait-il partout; d'abord, dans le choix des instruments :
Voilà donc quels vengeurs s'urmcnl pour ta querelle, Des prêtres, des enfants, d sagesse éternelle ! Mais si tu les soutiens, qui peut les ébranler?
Le néant des individus et la grandeur de Dieu, le caractère hautement général de Faction dramatique, sont attestés encore par Tindifférence avec laquelle nous contemplons h destinée des personnages. Leur bonne ou leur mauvaise fortune nous touche peu; ni Joas, ni Joad lui-même ne sont sympathiques, c'est-à* dire personnellement intéressants. Quelqu'un éprouverait-il trop de pitié pour l'enfant Joas? cela ne doit pas être; il ne faut pas que le sentiment sublime de la terreur et de l'adoration religieuse soit affadi par le mélange d'aucun sentiment humain. C'est pourquoi le grand prêtre prophétise et dit :
Gomment en un plomb vil Tor pur s*est-il changé?...
Joad attire Âthalie dans le temple au moyen d'une équivoque : on a dit qu'il diminuait par là son grand caractère; mais qu'importe la grandeur de Joad? Il n'y a qu'un seul grand, c'est Dieu. Il ne serait pas juste de reprocher à Joad une fraude dans laquelle on sent une inspiration religieuse, et qui n'est qu'une des moindres parmi ces hautes licences de monarque absolu du monde dont Dieu, souverain auteur de la loi morale, a bien pu se passer la fantaisie. La distinction entre la religion et la morale est chose peu édifiante, mais forcément requise, et que nous aurons souvent occasion de faire, en particulier quand nous étudierons dans l'histoire de la tragédie grecque le progrès du sentiment moral, parallèle au déclin des croyances religieuses. Cette distinction est plus nécessaire encore dans les légendes et les chroniques de l'Ancien Testament :
«... En ce jour-là, on rapporta au roi le nombre de ceux qui avaient été tués dans Suse, la ville capitale. Et le roi dit à la reine Esther : Dans Suse, la ville capitale, les Juifs ont tué et détruit cinq cents hommes... Toutefois, quelle est ta demande? et elle te