‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 35 sur 127 · II · texte numérisé non relu

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sera accordée ; et quelle est encore ta prière? et cela sera fait. Et Esther répondit : S'il plaît au roi, qu'il donne aux Juifs le pouvoir de faire encore demain ce qu'ils ont fait aujourd'hui dans Suse^ et

que les dix (ils d'Aman soient pendus. »

Racine a sensiblement adouci ce trait; néanmoins, il reste encore assez de couleur locale dans sa tragédie d* Esther pour que la fable en pût paraître atroceet ridicule, si elle n'était pas divine: mais elle est divine, et ce caractère transfigure etsanctifle toutaux yeux du poète et de ses contemporains pieux, t On a quelque lieu de s'étonner, écrit Saci expliquant le chapitre viii du livre ô'Esihery que Mardochée et Esther, qui procurèrent cet édit, aient pu se porter à un excès si cruel en apparence ; mais ces choses se passaient du temps de l'ancienne loi, qui était un temps de rigueur ; et d'ailleurs on peut présumer que l'Esprit de Dieu, qui avait conduit jusqu'alors tant la reine que Mardochée, leur inspira aussi bien qu'au roi d'en user ainsi pour des raisons qu'on est plus obligé cVadorer que de pénétrer, » Voilà le point de vue où Ilacine se plaçait sans effort, parce qu'il était croyant; voilà le point de vue où nous devons savoir nous élever nous-mêmes, au moins par esprit de justice et d'intelligence littéraire. Les poètes grecs ne sont pas responsables des légendes d'Œdipe etd'Atrée : c'était le droit de Racine de transporter sur la scène tragique les traditions de la Bible, c'était son droit de les adorer comme saintes, et celte disposition était môme pour l'excellence poéli- ({ue de l'œuvre une condition inappréciable qu'aucun prestige de l'art n'aurait pu suppléer. Le sentiment de l'universelle présence et de l'action unique du Très-Haut n'augmente pas seulement la majesté des tragédies religieuses de Racine ; il leur est absoliimenl nécessaire pour absoudre l'action du reproche d'immoralité (|u'ell(i encourt, envisagée sous un aspect humain. Le ix'dié de Joad ne compromet que Dieu.

[lue raison toute semblable à celle qui tient nos sympathies écartées des personnes de Joad et de Joas, rend inutile l'accumulation (les traits odieux qui nous feraient haïr Athalie et souhaiter son chàliiuent. Atbalieestune grande, une héroïque figure, pour laquelle nous éprouvons plus d'admiration que d'horreur. Comme les criminels de la haute tragédie, elle a sa justice relative. LMn-

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térét général» non une mesquine ambition personnelle, parait inspirer m politique; la conversation de la reine de Juda avec ses officiers et $es prêtres n'a pas un caractère moins noble, moins solide, moins élevé, que Tentretien de Joad et d'Abner :

... Ce quej*ai fait, j*ai cru le devoir faire... Le ciel même a pris soin de me josiifier. Sur d'éclatants succès ma puissance établie A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie. Par moi Jérusalem goûte un calme profond. Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vagabond, Ni Taltier Philistin, par d'éternels ravages, Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages.

Par quelle fatalité cette grande reine court-elle à sa perte? parce qu'il plaît à Jéhovah de répandre sur elle

... l'esprit d'imprudence et d'erreur.

De la chute des rois funeste avant-coureur,

ce même esprit qu'Homère personnifie dans la déesse Até, fille de Zeus, et que « le Père des dieux et des hommes » envoyait à toutes les malheureuses victimes que son caprice voulait perdre. A partir de ce moment, Athalie cesse d'être maîtresse d'ellemême :

Ami, depuis deux jours je ne la connais plus. Ce n'est plus cette reine éclairée, intrépide, Élevée au-dessus de son sexe timide...

La peur d'un vain remords trouble cette grande âme. Elle flotte, elle hésite, en un mot elle est femme.

Et lorsqu'enfin la perfidie de Joad a fait tomber cette grande reine dans le piège ou elle va trouver la mort, elle peut à bon droit maudire la divinité injuste et s'écrier :

Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit !

Telles sont les idées qui rattachent les tragédies religieuses de Racine au système dramatique de la haute tragédie grecque, et au milieu desquelles le chœur trouve sa place, non comme l'addition artificielle d'une érudition ingénieuse, mais comme le couronnement nécessaire de l'édifice.

Quand on est croyant comme l'était Racine, quand on a comme lui le sentiment et la connaissance de l'antiquité, quand on a son

art, son génie, enfin son merveilleux esprit, et qu'il s'agit Ae tirer le parti le plus heureux d'une fantaisie de M"* de Maintenon, le chœur antique renaît alors comme une fleur naturelle ; mais le concours des conditions qui rendent la chose possible n'est pas moins étonnant que la chose même.

vu

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