‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 36 sur 127 · DE SHAKESPEARE · texte numérisé non relu

DE SHAKESPEARE

Importance prépondérante de Taction dans la tragédie antique, des caractères dans la tragédie moderne. — Que les caractères dans le théâtre de Shakespeare ne se confondent point avec les passions des personnages. — De ce quMl faut entendr c par idéal et par réalitme. — Homère et Shakespeare. — L'héroïsme chez les hommes du théâtre tragique de Shakespeare. — Force, beauté, grandeur des personnages méchants. — Conflits intérieurs de la passion et du devoir, plus habituels â nos tragiques français qu*à Shakespeare. — Faiblesse relative de la psychologie de Shakespeare comme peintre du cœur féminin et comme auteur comique.

Les caractères et Taclion sont deux parties essentielles de Tart dramatique. Aristote s'est demandé laquelle des deux était la plus essentielle: la réponse qu'il fait à celte question jette un jour assez instructif sur une des principales différences de la tragédie grecque et de la tragédie shakespearienne. Je crois devoir citer le passage presque intégralement ; il est ennuyeux, diffus, et il contient des propositions trop vraies qui ressemblent à des tautologies ou à des truismes ; mais dans une élude sur la tragédie, la Poétique d'Aristote mérite bien qu'on la cite quelquefois, ne fût-ce qu'à titre de curiosité historique. Tant d'hommes si longtemps n'ont juré que par elle !

« Nous parlerons de la tragédie, écrit Aristote au chapitre vi de sa Poétique; voici comment je la définis : La tragédie est l'imitation de quelque action sérieuse et noble, complète, ayant son juste développement... Cette action étant l'œuvre de personnages qui agissent, ces personnages ont nécessairement un caractère et un esprit qui les font ce qu'ils sont ;

conditions qui, d'ailleurs, servent à qualifier aussi les actes humains. Or, il y a deux causes qui déterminent naturellement toutes nos actions : ce sont l'esprit et le caractère, qui, dans la vie également, décident toujours de nos succès ou de nos revers. C'est la fable qui est l'imitation de l'action ; et par fable, j'entends le tissu des faits. Le caractère ou les mœurs, c'est ce qui distingue les gens qui agissent et permet de les qualifier ; et l'esprit, c'est l'ensemble des discours par lesquels on exprime quelque chose, ou même on découvre le fond de sa pensée. Ainsi, l'on peut compter dans toute la tragédie six éléments qui servent à déterminer ce qu'elle est et ce qu'elle vaut : ce sont la fable, les mœurs ou caractères, le style, l'esprit ou sentiment, le spectacle et la mélopée... De ces diverses parties, la plus importante sans comparaison, c'est le tissu de l'action ; car la tragédie n'est pas seulement une imitation des hommes : c^est aussi limitation le leur activité. Le bonheur ne peut consister que dans l'action... Si c^est par les mœurs et le caractère qu'on est tel ou tel, c'est par l'action qu'on est heureux ou bien infortuné.

)) ... Ainsi, l'action et la fable sont la fm propre de la tragédie; et la fin est en tout ce qu'il y a de plus important. On peut ajouter que sans action il n'y aurait pas de tragédie, tandis qu'il y en aurait encore sans les mœurs et les caractères... Mettre à la suite lés unes des autres des sentences morales, des phrases et des pensées bien tournées, ce n'est pas faire œuvre de tragédie ; la vraie tragédie est plutôt celle qui pèche sous ces rapports, mais qui a une fable et une action bien tissuet... Les auteurs qui débutent arrivent â très bien faire pour le style et les mœurs, avant de savoir bien composer l'action ; et c'a été recueil de presque tous les anciens poètes. La fable est donc le principe et l'âme, pour ainsi dire, de la tragédie ; les mœurs ne viennent qu'en seconde ligne. Un fait analogue se présente dans la peinture. Un peintre aurait beau étendre les plus belles couleurs pêle-mêle sur une toile, il ne nous ferait pas autant de plaisir qu'en traçant une figure au simple crayon blanc. Ainsi, la tragédie imite l'action ; et par l'action, elle imite surtout des personnages qui agissent*. »

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