‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 4 sur 127 · Voy. 1. 1, p. 4U · texte numérisé non relu

Voy. 1. 1, p. 4U

D£ QUELQUES RESSEMBLÂNGBS SUP£RllàÊLLES, ETC. 19

velles funestes accable, coup sur coup, le malheureux roi;

il apprend que ses derniers soldats, ses derniers serviteurs

Font abandonné, que tout son royaume passe à Boling-

broke. . .

« Telle qu'unetempêteirrésistibleqoi noie les rives des fleuves

sous leurs flots ai^entés... telle déborde pap^dessus toute Umite la rage de BoUfigbroke, couvrant votre terre épouvantée d'acier brillant et dur et de cœui^s plus durs que Facier. Les barbes Uaaohes ont armé de casques leurs crânes minces et chauves contre Ta Majesté; les enfants, s'évertuant à grossir leurs voix de filles, agitent leurs membres féminins dans de raides et incommodes armures qu'ils traînent contre ta couronne ; tes propres chapelains app^rennent à bander l'if de leurs arcs contre ton sceptre; les femmes même, quittant Leur quenouille, brandissesit de& hachettes rouillées contre ton U^ône; jeunes et vieux ^révoltent, et tout va plus mal encore que je ne puis dire... — Qu'oa ne me parle plus d'espérance! Causons de tombeau, (te vers et d'épitaf^es. . . Nos domaines, nos existences, lout est à MÎBgbroke. Et nous ne pouvans rien appeler nôtre, si ce n'est ta mort... Au nom du ciel, asseyons->nous à terre, et disons la U'iste histoire de la mort des rois. Les uns déposés, d'autres tués à la guerre, d'autres hantés par les spectres de ceux qu'ils avMent détrônés, d'autres empoisonnés par leurs femmes, d'autres égorgés ea dormant, tous assassinés! Dans le cercle même de la couronne qui eeint le front mortel d'un roi, la mort tieatsa cour; là trône la £aixeuse, raillant l'autorité de ce roi, ricaBant de sa pompe, lui accordant un soufQe, un moment, pour jouer au monarque, se faire craindre et tuer d'un regard, l'enflaat d'une vaine opinion de lui-même, comme si cette chair qui sert de rempart à notre vie était un impénétrable airain! Puis, après s'être ainsi amusée, elle en imit; avec une petite épingle, «Ile perce ce rempart, et... adieu le roi! Couvrez vos tètes, et rfoffifôa pas à ce qui n'est que chair et que sang l'hommage d'une ^aération dérisoire; jetez de côté le respect, la tradition, l'étiquette, et la déférence cérémonieuse ; car vous vous êtes mépris sur moi jusqu'ici. Comme vous, je vis de pain, je sens le besoin, j'épFouve la douleur, et j'ai besoin d'amis. Ainsi asservi, coraïïï&at powfês-vous me dire que je suis ixh? »

20 SBÂKËiPEARË £1 L'ANTIQUITÉ.

Gomme il est naturel dq s'y attendre, ce sont en général des idées ou des situations très simples, dont on retrouve Tanalogue chez Shakespeare et chez les Grecs. Tel est, par exemple, ce touchant détail d'Iphigénie à Aulis et de Roméo et Juliette. Dans la tragédie d'Euripide, Ménélas et Agamemnon viennent de se quereller violemment; mais, àl'idée du sacrifice inévitable et prochain d'Iphigénie, Agamemnon pleure , et ses larmes vont au cœur de Ménélas, qui lui dit : < Mon frère, donne-moi ta main, que je la touche. » Ainsi, dans Roméo et Juliette, au dénoûment, Gapulet et Montaigu, ces deux ennemis mortels, se rencontrent et se réconcilient sur le corps de leurs enfants, que leur haine a perdus, et Gapulet s'écrie comme Ménélas : « Donne-moi la main, Montaigu, donne-moi la main , mon frère. » Mais quelquefois la subtilité d'esprit de Shakespeare et des Grecs s'accorde pour inventer les mêmes idées baroques et saugrenues. Hippolyte s'écrie dans Euripide : « 0 Jupiter ! pourquoi as-tu mis au monde la femme, cette race de mauvais aloi ? Si tu voulais donner Texistence au genre humain, il ne fallait pas le faire naître des femmes; mais les hommes, déposant dans tes temples de riches offrandes d'or, de fer ou d'airain, auraient acheté des enfants chacun en raison du prix qu'il voulait y mettre. » La même bizarrerie, moins comptai samment développée, se rencontre dans Cymbeline: a Les hommes, dit Posthumus avec humeur, ne peuvent donc4)as être créés sans que la femme y soit de moitié ? > et toute la suite de son monologue exhale contre les femmes des injures furibondes^ qui semblent traduites d'Euripide. Gette boutade de mauvais goût a souri à l'imagination de plus d'un grand poète; on la retrouve dans l'Arioste et dans Milton. G'est au chant dixième du Paradis perdu que Milton s'avise de dire : < Oh ! pourquoi Dieu, sage créateur qui peupla les cieux d'esprits mâles, créa-t-il ensuite cette nouveauté sur la terre, ce beau défaut de la nature? Pourquoi n'a-t-il pas tout d'un coup rempli le monde d'hommes, comme il a rempli le ciel d'anges, sans femmes? Pourquoi n'a-t-il pas imaginé une autre voie pour perpétuer la race humaine ? »

On a fort reproché à Shakespeare les quelques jeux de mots semés dans son théâtre non seulement comique, mais tragique, et je

DE QUELQUES RESSEMBLANCES ftUPERFIGIELLES, ETC. ti

n'en prends pas la défense ; je remarqife seulement que cet abus deTesprit n'est point spécial à notre poète; il se retrouve partout, aux époques primitives, aux époques de décadence, à celles enfin où l'art est le plus parfait. Il y a des calembours dans Eschyle, dans Euripide et même dans Sophocle ; il y a, chez les tragiques grecs, des raisonnements pointus et subtils qui sont aussi éloignés que possible de la belle et simple nature. Shakespeare a-t-il rien écrit de plus mauvais que le

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai ,

de Racine, et que certaines pointes détestables qu'on rencontre dans les pièces de Corneille? On se moque beaucoup de deux vers d'une tragédie de Théophile intitulée Pyrameet Thisbé :

Le voilà ce poignard qui du sang de son maître S'est souillé lâchement... il en rougit, le traître!

mais je connais chez nos classiques d'autres passages presque aussi ridicules; par exemple, le discours de Chimène au roi dans le Cid :

sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang Couler à gros bouillons de son généreux flanc; Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles, Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles, Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux De se voir répandu mur d'autres que pour vous!

Deux ou trois jeux de mots de Shakespeare sont heureux. Antonio, le marchand de Venise, menacé par le couteau de Shylock, dit qu'il va lui payer sa dette sur le champ de tout son cœur : celte plaisanterie amère est poignante; mais en ce genre rien n'est plus pathétique que la douloureuse ironie avec laquelle Jean de Gand, dans le drame historique de Richard II, joue sur son propre nom : « Gomment se porte le vieux Gand? lui demande le roi Richard.

— Oh ! que ce nom convient bien à ma personne ! Vieux gant, en vérité, vieille peau racornie! J'ai longtemps veillé l'Angleterre endormie; les veilles amènent la maigreur, et la maigreur ^si toute décharnée. Ce bonheur qui soutient un père, la vue de ses enfants, j'en ai été strictement sevré, et c'est par cette priva-

lion que tu as fait de moi ce que je suis, un vieux gant bon à jeter dans la fosse, une vieille peau dont va hériter la tombe!

— Un malade peut-il jouer si subtilement sur son nom?

— Non ! ma misère s'amuse à se moquer d'elle-même; puisque lu veux détruire mon nom avec moi, je me moque de mon nom, grand roi, pour te flatter I >

C'est avec là même ironie désespérée qu'Ajax, au moment où il va se d.onner la mort, joue sur SQn nom dans la tragédie deSdphocle.

Schlegel, dans son Cours de littérature dramatique^ a tenté l'apologie des jeux de mots en général et de ceux de Shakespeare en particulier. Faite sérieusement, l'entreprise est naïve ; sauf des exceptions très rares, les jeux de mots ne sont point bons. Ca • qu'on peut dire de meilleur à leur excuse, c'est qu'ils sont un emploi intempérant de deux talents naturels qui ne sont pas donnés à tout le monde : l'imagination et l'esprit.

On exagère communément les différences de Shakespeare et des Grecs, comme on exagère les ressemblances des Français etdes Grecs : ces ressemblances sont pourtant bien peu réelles ; Lessing a pu soutenir ce paradoxe, que Shakespeare diffère moins des anciens que Corneille et Racine ne leur ressemblent. Il ne faudrait pas croire, par exemple, que les Grecs se fissent autant de scrupule que nos tragiques d'ensanglanter la scène et .d'offrir des spectacles d'horreur. Œdipe , dans Sophocle, se crève les yeux et paraît sur le théâtre en cet état, le visage ruisselant de sang. Le chœur s'écrie :

0 spectacle effrayant à voir ! le plus horrible Qui jamais ait frappé mes yeux !... D'horreur je frissonne à ta vue.

Ajax se tue sous les yeux des spectateurs. Dans Eschyle, Clytemnestre s'avance sur la scène, toute couverte du sang d'Agamemnon et de Cassandre. « La rosée du meurtre tombe en noires gouttes sur moi, rosée aussi douce à mon cœur que l'est pour les guérets la pluie de Jupiter; » et le chœur épouvanté lui répond : « Le carnage t'a enivrée... Le sang, dont les gouttes souillent ton visage, ce sang doit être vengé. j> Euripide nous montre le corps d'Hippolyte déchiré qu'on rapporte à son père ; il nous fait en-

Page 1