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gueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout se teint de leurs couleurs ; partout s'impriment leurs traces».. De tels génies occupent le premier rang; leur immensité) leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d'abord pour lois, exemplaii^s, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d'hommes, dont les autres ne sont que des nuances ou des rameaux.
> Donnons-nous garde d'insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants ; n'imitons pas Cham le maudit; ne rions pas, si nous rencontrons nu et endormi, à l'ombre de l'arche échouée sur les montagnes d'Arménie, l'unique et solitaire nautonier de l'abime. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença ia création après l'épuisement des calarades du ciel. Pieux enfants bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau. »
La vérité littéraire est chose si délicate qu'il n'est guère possible de Texprimer du premier coup dans sa plénitude et dans ses nuances. A la grandeur divine des héros de la haute tragédie, trait dominant de leur caractère , nous avons dû ajouter, pour être complet, une certaine mesure de fine vérité humaine : l'oubli serait encore plus grave, si, après avoir montré combien les caractères de Shakespeare sont vrais, nous omettions la grandeur, la beauté et la force qui les distinguent aussi.
Le principe de cette qualité tant morale qu'esthétique dans la tragédie shakespearienne, n'est pas le même que dans la tragédie grecque.
La personne humaine est devenue l'objet central de la représentation dramatique; les héros ne s'appuient sur rien d'extérieur, de supérieur et de divin ; tout leur ressort est en eux-mêmes. L'opiniâtreté de Philoctète, dans Sophocle, se justifie par des motifs d'un ordre élevé; Ulysse, les Atrides el Gréon lui-même n'agissent pas sans raison et sans haute raison : mais des personnages tels que Richard HI, Othello, Macbeth, ne déploient leur énergie qu'afm d'atteindre un but purement personnel ; ils n'ont aucune vue grande et généi^le,
leur passion égoïste est leur seul dieu et rien d'idéal ne les inspire.
Le néant du but qu'ils poursuivent rend d'autant plus nécessaires la gmndeur, la beauté, la force des caractères méchants. € Le faux et le mauvais ne peuvent, dit Hegel, rester sans compensation. » Nous verrons plus tard comment Shakespeare rachète par les grâces de l'esprit l'immoralité de quelques-uns de ses grotesques; c'est en vertu de la même loi qu'il rachète aussi et compense par le sublime de l'énergie morale la perversité basse de ses criminels. Il est rare qu'on ne rencontre pas chez eux quelque chose qui les relève : franchise, courage, intelligence, fierté, possession de soi, etc. Jean-Paul, dans sa PoétiquCy considère les caractères purement mauvais comme inadmissibles dans une œuvre d'art. « Un caractère purement mauvais, dit-il, ne serait que la faiblesse lâche, rampante et méprisable. La muse repousse loin d'elle un pareil ver. Caltban luimême, ce monstre qui n'a rien d'humain, présente des étincelles de colère, de courage et d'amour. Un caractère faible devient facilement laid et sans poésie. Brackenbourg, dans VEgmont de Gœthe, est presque dégoûtant ; Fernando, dans sa Stella^ est repoussant. Chez les anciens, les caractères faibles sont rares; on n'en trouve pas dans Homère : Paris et Thersite eux-mêmes ont de la force »... 1 11 n'y a d'intéressant dans un criminel, dit encore Jean-Paul, que la qualité par laquelle il se rapproche précisément de la vertu, c'est-à-dire sa force, qui, en tant que spirituelle, est toujours quelque chose de moral... Le diable, pour être poétique, revêt le masque de la beauté. »
Personne n'a commenté ce point avec autant de délicatesse que Schiller, dans ses différents ouvrages d'esthétique « Voulez-vous la preuve, écrit le poète dans son traité du Pathétique, ({ue, dans nos jugements esthétiques, nous prenons bien plutôt garde à la force qu'à la direction de cette force, à la liberté qu'à la légitimité des actes? Voici qui suffirait déjà aie montrer jusqu'à l'évidence : c'est que nous aimons mieux voir la force et la liberté se manifester aux dépens de la régularité morale, que la régularité aux dépens de la liberté et de la force... Un personnage vicieux commence à nous intéresser, dès qu'il lui faut risquer son bonheur et sa vie pour mener à fin ses des-
seins pervers : un personnage vertueux, au contraire, perd notre sympathie, en raison ^de ce qu'il trouve d'utile pour son bonheur à être vertueux... Le jugement esthétique, en ce sens, a plus de vérité qu'on ne le croit d'ordinaire. Des vices qui témoignent d'une grande force de volonté annoncent évidemment une plus grande aptitude à la véritable liberté morale que certaines vertus... Il ne faut à l'homme qui fait le mal avec suite qu'une seule victoire sur lui-même, qu'un simple renversement de ses maximes, pour mettre désormais au service de la vertu tout l'esprit de suite et toute la force de volonté qu'il prodiguait pour le mal. D'où vient que nous accueillons avec défaveur les caractères à moitié bons, tandis que nous suivons parfois un caractère tout à fait méchant avec une sorte d'admiration frémissante ? C'est évidemment que, chez les premiers, nous renonçons à trouver, nous ne concevons même pas comme possible la liberté absolue de la volonté; et que chez l'autre, au contraire, toutes les fois que ses facultés se déploient, nous sentons qu'il lui suffirait d'un seul acte de volonté pour s'élever à toute la dignité de la nature humaine. »
De ces considérations très lines, Schiller tire cette importante conclusion, qu'il ne faut pas demander aux choses esthétiques une moralité exacte et réguhère. — L'honnête Eckermann disait un jour à Gœthe, comme celui-ci venait d'exprimer en termes chaleureux son admiration pour le caractère et pour le talent de Byron : a A tout ce que Votre Excellence dit de Byron, j'applaudis de tout mon cœur; cependant, quelque grand, quelque remarquable que soit le talent de ce poète, je doute que ses écrits puissent exercer une influence pure sur le développement des esprits et que l'humanité gagne beaucoup avec eux. -^ Je ne suis pas de votre avis, répondit Gœthe. La témérité, l'audace, le grandiose de Byron, est-ce que tout cela ne sert pas d'une façon heureuse à notre développement? Donnons-nous garde de ne chercher les éléments de notre développement que dans ce qui est parfaitement pur et moral; toute œuvre qui a un caractère de grandeur nous forme, dès que nous savons voir en elle ce qui est grand. »
Dans ses Réflexions sur Vusage de Vêlement vulgaire et bas dans les œuvres d'art, Schiller a une autre page trop instructive siir le sujet qui nous occupe, rennoblissement esthétique des caractères méchants, pour que je croie devoir m'excuser d'en citer encore une partie :
« Dans le sérieux même et dans le tragique, il y a certains cas où l'élément bas 'peut être mis en usage. Mais alors il faut que la chose aille jusqu'au terrible, afin que l'impression basse soit absorbée par une impression tragique supérieure. Le vol, psr . exemple, est quelque chose d'absolument bas, et quelques raisons que notre cœur puisse nous suggérer pour excuser un voleur, quelle que soit la pression des circonstances qui l'ont conduit au vol, c'est toujours une flétrissure indélébile qui lui est imprimée, et, esthétiquement parlant, il restera à jamais un objet bas... Mais que cet homme en même temps soit un meurtrier, le voilà sans doute bien plus condamnable encore selon la morale ; mais, selon le jugement esthétique, cela le hausse d'un degré, cela le rend plus propre à figurer dans une œuvre d'art. Celui qui s'abaisse par une vilenie peut se relever par un crime et se rétablir ainsi dans notre estime esthétique. Cette contra- ' diction entre le jugement moral et ^le jugement esthétique est un fait notable et digne d'attention. On peut l'expliquer de plusieurs manières... Ce que nous considérons dans le jugement esthétique, c'est la force, tandis que, dans un jugement rendu au nom du s.ens moral, nous considérons la légalité. Le manque de force est quelque chose de méprisable, et toute action dont on peut inférer que l'agent manque de force est, par cela même, une action méprisable... Or, un vol témoigne d'une âme vile et rampante ; un meurtre au moins a pour lui l'apparence de la force. »
Le caractère le moins noble doit avoir sa noblesse. Nous avons vu qu'Antoine, égoïste voluptueux, n'en manquait pas. Dans Homère, Paris « semblable aux dieux » est un héros : c le glorieux Hector s'élança hors des portes; avec lui marchait Paris, son frère; tous deux, au fond du cœur, respiraient la guerre el les combats... L'apparition des deux héros combla le vœu des Troyens. Alors Paris tua Ménesthius. »Le traître Ganelon, dans la
Chanson de Roland^ est beau ; il a de la sensibilité, du courage, elles païens disent à sa vue : « Voici un noble baron. » lago est le pur génie du mal : exempt de convoitises et de faiblesses charnelles, sinon de haine et de rancune, plein de mépris pour les ressentiments inertes et lâches, il goûte dans l'exercice de la méchanceté pour elle-même et dans l'artifice ingénieux de ses vengeances un plaisir intellectuel avant tout, une volupté d'artiste; il a son ordre de grandeur. Il ressemble au Satan de Milton, avec cette différence qu'il t^iplus sataniqxie et que le diable se sent ému àl'idée-^de ruiner le bonheur d'Adam et d'Eve dans leparadis, au lieu que lago s'écrie avec une joie féroce en voyant la tendre union conjugale d'Othello et de Desdémona : € Oh ! vous êtes en harmonie à présent! Mais je broierai les clefs qui règlent ce concert ! »
Les héros de la haute tragédie étaient énergiquement bornés dans l'enceinte étroite d'une passion unique; doués de plus de force morale que de richesse spirituelle, ils n'avaient pas besoin d'une caractéristique bien profonde. La guerre du Péloponèse, commençant l'âge historique de la Grèce après les combats gigantesques contre l'Asie, qui en avaient marqué l'époque héroïque ; les écoles nouvelles de philosophie, les recherches de la science, les hardiesses et les contradictions de la pensée, modifièrent le tour de l'esprit humain et, par suite, les conditions de l'art dramatique et la nature des caractères. Les personnages d'Euripide, plus intelligents, mais aussi plus faibles que ceux d'Eschyle et de Sophocle, tombèrent dans le scepticisme; ils se montrèrent irrésolus, chancelants, ballotés; les croyances qui avaient fait la force et la grandeur de leurs aînés furent analysées par eux, discutées et quelquefois raillées sur la scène irréligieuse. — Hamlet est, dans la poésie moderne, l'archétype de tous ces caractères où la richesse de l'intelligence,* l'encombrement d'une multitude d'idées, paralyse l'énergie morale et' l'action. Mais cette tragédie, ne nous y trompons pas, est une exception dans le théâtre de Shakespeare ; il en est d'elle comme de Roméo et Juliette. Il suffit que Shakespeare ait écrit Roméo et Juliette pour qu'il soit regardé comme le plus grand peintre de l'amour : il suffit aussi que Shakespeare ait écrit Hamlet pour
m SHAKESPEARE ET L'ANTIQUITÉ.
qu'il soit regardé comme le plus grand peintre àe rirrésolution morale; cependant l'irrésolution morale, de même que l'amour, occupe dans son théâtre tragique une place relativement médiocre. C'est principalement chez les poètes français qu'on rencontre, et l'amour, et ces combats intérieurs de l'âme qui sont un des caractères distinct! fs du drame moderne ou romantique dans son contraste avec la haute tragédie.
Deux influences différentes ont également contribué à faire prendre cette direction à l'art de nos poètes : d'une part l'imitation de Sénèque, le goût des antithèses et de la rhétorique, qui trouve abondamment de quoi se satisfaire dans les monologues auxquels ces luttes intestines donnent lieu ; d'autre part le christianisme, qui, étant lui-même une victoire de l'esprit sur la chair, ne prend plaisir à rien, en littérature, autant qu'à ces sortes de combats. Notre grand critique protestant, Alexandre Vînet, réduirait volontiers à un conflit moral intérieur toute l'essence de la tragédie. Mais il y a ici une distinction capitale à faire, d'abord entre le drame antique et le drame moderne, puis entre Shakespeare et nos poètes. Shakespeare, sur ce point comme sur plusieurs autres, semble moins éloigné que les tragiques français de l'esprit de l'antiquité. La plupart de ses personnages, avec une intelligence bien plus riche que les vieux héros grecs, montrent une solidité morale non moins grande que la leur. Brutus ne reste pas en proie au doute plus longtemps que l'Agamemnon d'Eschyle, et, sa résolution une fois prise, il est calme comme lui, ferme et inébi'anlable. Macbeth a bientôt fait d'étouffer le cri de sa conscience ; dès lors nous le voyons courir de crime en crime avec une intrépidité digne d'admiration et de je ne sais quel religieux effroi, comme une antique victime de la Fatalité. Où sont les remords de Richard III ? Les spectres de ses victimes se dressent devant lui pendant son sommeil, et cette apparition lui cause un instant de terreur, mais de terreur seulement : c Qu'on me donne un autre cheval! Qu'on bande mes blessures! Aie pitié, Jésus! Doucement... ce n'était qu'un rêve. 0 lâche conscience, comme tu me tourmentes!... Des gouttes de sueur froide se figent sus ma chair tremblante. Comment ! est-ce que j'ai peur de moi-même? Il n'y a que moi ici.... Est-ce qu'il y a un assassin
ici? Noa. Si! moi!..» Je suis un scélérat. Imbécile, parle donc bien de toi-même... Allez, Messieurs! chaque homme à son poste ! Que le bégaiement de nos songes n'effraie pas nos âmes ! La conscience n'est qu'un mot à l'usage des lâches, inventé tout d'abord pour tenir les forts en respect. Ayons nos bras forts pour conscience, nos épées pour loi. En marche ! alignons-nons bravement! à la mêlée! Et si ce n'est pas pour le ciel, emboîtons le pas pour l'enfer! »
Voilà la beauté esthétique des méchants, si ingénieusement analysée par Schiller. La supériorité des caractères de Shakespeare sur ceux des tragiques grecs consiste en cette singulière excellence, qu'ils ne sont pas moins forts en étant plus complexes. Il est tout simple de montror beaucoup d'énergie, lorsqu'on est absorbé tout entier par une passion exclusive; mais là où le développement de la personnalité est plus riche et plus libre, une très grande vigueur d'âme est quelque chose d'extraordinairement beau. Les héros de Shakespeare sont des hommeSy dans les deux sens de ce mot, distingués par la plupart des langues : àvho et avGpwTroç, man et mensch, vir et homo, la virilité et l'humanité.
Les femmes de Shakespeare ne sont jamais compliquées comme ses hommes. A l'exception de Gléopâtre, notre poète n'a fait d'aucune héroïne de son théâtre l'objet d'une étude psychologique bien profonde. Ni Juliette, ni la Portia de JiUes César, ni Cressida, si charmante et si vraie dans sa légèreté naïve, ni Virginie, ni Volumnie elle-même, malgré la morale accommodante qui mitigé son austérité, n'offrent le moindre mystère. Régane et Goneril, les deux filles aînées du roi Lear, sont franchement détestables, sans aucun repli ni retour de conscience qui jette sur elles quelque ombre d'intérêt. Gordelia, Ophélie, sont de douces créatures souffrantes, presque muettes, et qu'on pourrait dire effacées, si elles ne remplissaient pas tout le drame de leur silencieuse poésie. Lady Macbeth, comparable en cela aux figures delà tragédie antique, a une dureté plastique, une inhumanité qui lui enlève toute vraisemblance. — N'étant point composées, comme les riches natures d'hommes, d'éléments
i» suKESKâftE cr L'ATnQnrrÉ.
< Rieo ea soi n'est maoTais ni bon, dit de son côté Hamlet ; c'est la pens^ée qrii fait b qualité des choses. >
•>s textes d^ Shakespeare renrerment toute la morale. Pour qu'une a-'ti^^n puisse être imputée à son auteur, deux conditions sont nécessaires : i! faut d'abord qu'il ait été libre de la faire ou de s'en abstenir: il faut en outre que son intelligence y ait eu part. L'acte extérieur n'entraine aucune responsabilité, s'il est une suite de h ..-oatrainte, ou s'il est accompagné d'ignorance naïve chez «lui qui le commet. — Voilà des vérités qui nous semblent bien ino.^ntestables aujourd'hui; mais l'homme ne les a pas toa|our$ admises ou connues, et il lui a fallu beaucoup de temps pour les comprendre et pour les recevoir dans toute leur évidente clarté.
La haute antiquité s'en rendait compte à peine. ConsidéraiteUe« oui ou non. comme responsables le^ instruments passifs du pouTVMr supérieur des dieux? et d^abord, lorsqu'on admettait ces sortes de personnes dans les représentations de l'an, entendaiton qu\*lles î'ussent réellement passives dans la force du terme et privées de toute liberté? Pour qualifier une action, le fait extérieur, matérieL brulah sufGsait-il, ou bien jugeait-on nécessaire rintervontion morale et spirituelle de la volonté intelligente? Los œuNTCs dos poètes sont pleines, à cet égard, d'une obscurité, d'une incertiludo, qui a permis de soutenir avec une probabilité égale les thoses los plus contradictoires sur je vrai fond de leur . pensée; car on y rencontre auUint de textes favorables que de textes contraires à Tidée d'une fatalité omnipotente él d'une justice de pure forme.
L^opinion commune est que la conception étroite et sombre d'une immuable destinée, d'une justice toute plastique, règne presque sans partage dans la tragédie d'Eschyle ; que Sophocle a fondu dans une belle harmonie la liberté intérieure de l'homme et l'action surnaturelle des dieux; et qu'enfin, avec Euripide, la , vraie notion de la personnalité et de la responsabilité humaine, achevant de se dégager des ombres de la mythologie, empiète décidément sur le domaine divin et fait prévoir que bientôt elle occupera seule le théâtre. En gros, celte opinion est juste ; d'Eschyle h Euripide, il y a eu naturellement progrès des lumière et l'idée
morale est devenueplus nette pour Tesp rit humain. Mais le génie, dans ses libres allures, se plaît à contrarier nos arrangements trop systématiques, et l'une de ses surprises favorites est de changer, en devançant son époque, l'ordre régulier de la philosophie de Thistoire. Eschyle, penseur plus vigoureux et plus profond que ses deux grands successeurs, s'est occupé plus qu'eux du mystère de l'homme et de la destinée ; s'il n'a pas clairement proclamé la liberté morale, il la pressentait du moins, il y aspirait de toute son âme; on voit qu'il voudrait échapper à la Fatalité qui l'obsède, et le spectacle de cette lutte d'une grande pensée avec le plus grand des problèmes est aussi tragique que ses tragédies. Sophocle est calme, harmonieux, parce qu'il est plus indifférent et plus exclusivement artiste. Euripide est plein de nouveautés heureuses et fécondes; mais il lui arrive de se contredire, parce qu'il est moin§ sérieux qu'Eschyle, moins artiste que Sophocle, et parce que les idées nouvelles qu'il porte sur la scène ne sont pas tant le résultat de ses méditations personnelles que l'écho de la philosophie du jour. Voilà, je crois, toute l'explication de ce que l'histoire de l'idée morale chez les trois grands tragiques de la Grèce peut offrir d'incohérent et d'inconséquent. — Essayons de débrouiller et de suivre pas à pas les vicissitudes progressives par lesquelles cette idée a passé, jusqu'à l'heure où, dans le théâtre de Shakespeare, Cassius et Hamlet la formuleront en ces termes nets et pércmptoires : « Les hommes sont les maîtres de leur destinée ; si nous ne sommes que des subalternes, la faute en est à nous et non à nos étoiles. * — « Rien en soi n'est bon ni mauvais; c'est l'intention qui fait la qualité des chose^. »
Rien de plus superficiel que la morale d'Homère. Dans les poèmes homériques, la conscience humaine est encore endormie; l'idée du péché n'existe pas. La religion proprement dite est active et intense ; les dieux sont étroitement mêlés à tous les actes de la vie des hommes : mais faire la volonté des dieux, ce n'est pas nécessairement faire le bien, tant s'en faut î € Autolycus, le noble père de la mère d'Ulysse, l'emportait sur tous les hommes par le vol et par le parjure : c'était un don qu'il tenait d'un dieu, > lisons-nous dans VOdyssée. On achetait ces dons-là
13» 5IUKESK&KE ET L'AXH^HTÉ.
moyeimaiit une quantité conTcnable de caisses de veau ou de moaton. brûlées en Tb^nnearda dieo qu'on voulail corrompre. Athêné, la plus pure des divinités de TOlympe, favorisait non seulement le stratagème, mais lafiraude; elle tombe d'accord avec Ulysse qu'elle et lui sont les plus ingénieux fabricateurs de ruses, lui parmi les hommes, elle parmi les dieux. Zeusest appelé dans Ylliade et dans VOdys^e le c père des hommes > ; singulier père, qui a tous les caprices d'un despote, et dont la tyrannie fantasque arrache à ses victimes ce cri du cœur : c Père Zeus, il n'y a point de dieu plus malfaisant que toi ! » C'est lui, en effet, qui non seulement s'amuse à détruire les villes, à tuer les hommes, mais qui encore les trompe par de faux avis, les égare pour les perdre, en envoyant sur la terre sa fille Aie, la déesse de l'esprit d'imprudence et d'erreur*. Zeus est donc le principe du mal autant que du bien. Les hommes ne sont point responsables de leurs actions, puisqu'un dieu leur donne ou leur oie le courage, la sagesse, la vertu. Nulle part cette complicité prépondérante des dieux n'est plus naïvement rendue sensible que dans le passage suivant de VOdjfssée : c Égislhe séduisait par ses paroles réponse d'Agamemnon. La noble Clylemnestre refusa d'abord de consentir, à cet acte infime; car elle avait l'âme vertueuse, et près d'elle était un aède auquel le fils d'Atrée, en partant pour Troie, avait instamment recommandé de veiller sur sa femme ; mais, quand la volonté des dieux la forçage succomber y Égisthe transporta l'aède dans une île déserte, où il l'abandonna pour être la proie des. oiseaux ; puis, au gré de leur désir mutuel, il amena Clvtemnestre dans sa maison. // brûla bien des cuisses sur les saints autels, suspendit bien d£s offrandes^ des tissus, de Vory pour priv du grand succès qn^il avait obtenu. >
Une des formes les plus épouvantables de la Fatalité antique, c'est l'idée, commune aux Grecs et aux Hébreux, vivace encore el profondément enracinée dans l'esprit humain, du péché et du malheur transmis par contagion ou par hérédité. Dans un poème où Hésiode croit pourtant célébrer l'équité de la Providence, il