‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 44 sur 127 · Traduction de M. Guiard · texte numérisé non relu

Traduction de M. Guiard

La bonne conscience, garante de l'innocence : voilà la vérité nouvelle, que Sophocle a fait resplendir, dans les Trachiniennes et surtout dans Œdipe à Colone, d'un incomparable éclat. J'ai cité une pensée de Cassius et une pensée d'Hamlet, comme composant par leur réunion toute la morale: « Les hommes sont les maîtres de leur destinée. » — a C'est l'intention qui fait la qualité des choses. » La première de ces vérités ne se dégage pas encore très nettement des tragédies de Sophocle ; mais c'est la gloire de ce grand poète d'avoir proclamé hautement la seconde.

Le refus ou l'incapacité de distinguer entre le fait matériel et l'intention du cœur est l'un des caractères les plus authentiques de la barbarie. Rien au contraire ne témoigne autant d'une civilisation fine ou d'une morale élevée, que de regarder le cœur comme le siège du mal et du bien. Plusieurs siècles devaient s'écouler avant que le monde fût mûr pour comprendre cette belle parole de Sénèque : « Un profond repentir rend presque l'innocence » ; ou ces mots sévères de Juvénal : « Le péché qu'on veut faire est un péché commis » ; ou enfin le grand enseignement du Christ: « Vous avez. entendu qu'il a été dit aux anciens: Tu ne commettras point adultère. Mais moi je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis adultère avec elle en son cœur... Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites; car vous nettoyez les dehors de la coupe et du plat, mais le dedans est plein de rapines et d'intempérance, » Chez les anciens Israélites, le meurtre, même involontaire, était puni de mort, et c'est pour apporter quelque adoucissement à cette coutume féroce, que Moïse établit les villes de refuge ^ Chez eux, comme chez les Grecs, les paroles prononcées pour bénir ou pour maudire avaient en elles-mêmes une vertu magique, complètement indépendante de la pensée de leur auteur; quand Jacob surprit la bénédiction d'Isaac son père par une fraude grossière et criminelle, Isaac ne put la rétracter; elle dut avoir son effet. La supériorité de la civilisation des Égyptiens éclate particulièrement en ceci, que, seuls entre tous les peuples de la haute antiquité, ils ont expressément distingué entre Tintenlion morale et le fait matériel, négligeant à l'occasion le fait matériel, mais attachant

i. F. Lenormant, Histoire ancienne de VOrienti t. I, p. 168.

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toujours à rintcntion morale une importance de premier ordre. Ils punissaient de mort quiconque avait tué volontairement soit un homme libre, soit un esclave : t Car les lois, écrit Diodore de Sicile, voulaient frapper, non d'après les différences de fortune, mais d'après Yintention du malfaiteur. » Combien cela est audessus du barbare système d'amendes et de compensations en vigueur chez les Germains du moyen âge, et que « cette bonne police » des Égyptiens était digne de l'admiration de Bossuet! La nature plastique des Grecs les empêcha longtemps d'admettre aucune distinction entre l'intention et le fait, entre le fond et la forme, entre l'intérieur et l'extérieur. On en voit une preuve singulièrement frappante dans leur manière d'entendre les purifications : elles avaient lieu pour un meurtre involontaire comme pour un meurtre volontaire; on purifiait les agents inintelligents, animaux, pierres, etc. Bien plus : on se purifiait d'un meurtre qui avait été une bonne action, un service signalé rendu à l'humanité. Les dieux eux-mêmes étaient astreints à cette loi, et Apollon dut se purifier du meurtre du serpent Python \

La plus effroyable consécration de cette loi barbare qui rend l'homme entier solidaire de ce que ses mains ont commis, est la , légende d'Œdipe. Il a tué son père sans le connaître; il a épousé sa mère sans la connaître: monté sur le trône de Thèbes, il découvre le secret de sa destinée, et, dans l'horreur que lui cause cette découverte, il se crève les yeux et s'exile. Tel est le sujet d'Œdipe roi. Dans cette tragédie de Sophocle, Œdipe se regarde lui-même conjme le dernier des criminels:

Je devais m'infliger un traitement pareil...

Ah! que ne puis-je encor, que ne puis-je, à Tinstant,

Fermer la route aux sons que mon oreille entend?

Aveugle et sourd, j'irais, traînant mes pas funèbres.

Entouré de silence, entouré de ténèbres ;

Car, pour le malheureux, c*est un soulagement.

Lorsque, isolé de tout, il perd le sentiment!

Pourquoi m'as-tu reçu dans ton ombre profonde,

0 Cithéron? Pourquoi, lorsque je vins au monde,

Ne uf as-tu pas tué sur les âpres sommets.

Afin d'ensevelir ma naissance à jamais?

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