Traduction de M. Artaud
des vieux âges, que Sophocle a illustrée de son génie : le fait extérieur n'est rien aux yeux de la justice divine, l'intention du cœur est tout : « Rien en soi n'est bon ni mauvais, c'est la pensée qui fait la qualité des choses. >
Cette distinction a tant d'importance, que les temps de sa pleine découverte et de sa vulgarisation font date dans l'histoire de l'esprit humain. Le christianisme ne l'a point révélée au monde ; mais il l'a commentée et exploitée à fond, il en a extrait jusqu'à épuisement, pour ainsi dire, toutes les conséquences logiques et paralogiques. — Il y a dans le Télémaque de Fénelon une page qui est, à mon sens, la plu$ belle du livre, mais qui en est aussi la moins antique, parce que l'écrivain y a poussé la distinction morale entre l'apparence extérieure et la réalité intime jusqu'à un degré de profondeur subtile où le flambeau seul de la religion du Christ pouvait éclairer l'analyse :
« Télémaque, voyant les trois juges qui étaient assis et qui condamnaient un homme, osa leur demander quels étaient ses crimes. Aussitôt le condamné, prenant la parole, s'écria : Je n'ai jamais fait aucun mal, j'ai mis tout mon plaisir à faire dubien; j'ai été magnifique, libéral, juste, compatissant : que peut-on donc me reprocher? Alors Minos lui dit :
« Quelle est donc cette justice dont tu te vantes? Tu n'as manqué à aucun devoir envers les hommes, qui ne sont rien; tu as été vertueux : mais tu as rapporté toute ta vertu à toi-même, et non aux dieux, qui te l'avaient donnée. . . Tu as été ta divinité. .. Ta fausse vertu, qui a longtemps ébloui les hommes faciles à tromper, va être confondue. Les hommes, ne jugeant des vices et des vertus que par ce qui les choque ou les accommode, sont aveugles et sur le bien et sur le mal ; ici une lumière divine renverse tous leurs jugements superficiels; elle condamne souvent ce qu'ils admirent et justifie ce qu'ils condamnent. »
«Aces mots, ce philosophe, comme frappé d'un coup de foudre, ne pouvait se supporter soi-même. La complaisance qu'il avait eue autrefois à contempler sa modération, son courage et ses inclinations généreuses, se change en désespoir. La vue de son propre cœur devient son supplice... 11 se fait une révolution universelle de tout ce qui est au dedans de lui, comme si on bouleversait
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toutes ses entrailles... Les furies ne le tourmentent point, parce qu'il leur suffit de l'avoir livré à lui-même... Il cherche les lieux les plus sombres pour se cacher aux autres morts, ne pouvant se cachera lui-même; il cherche les ténèbres, et ne peut les trouver; une lumière importune le suit partout ; partout les rayons perçants de la vérité vont venger la vérité qu'il a négligé de suivre... Il dit en lui-même : 1 0 insensé, je n'ai donc connu ni les dieux, ni les hommes, ni moi-même ! Non, je n'ai rien connu, puisque je n'ai jamais aimé l'unique et véritable bien ; ma vertu n'était qu'un orgueil impie et aveugle : j'étais moi-même mon idole. > Il n'y a point de vérité dont on ne puisse faire une erreur en l'exagérant ou en la raffinant. La distinction si juste entre l'acte extérieur et l'intention morale cache un dangereux sophisme : on peut en abuser pour commettre le mal en dirigeant bien l'intention. « Autant qu'il est en notre pouvoir, disait à Pascal un révérend père jésuite, nous détournons les hommes des choses défendues; mais quand nous ne pouvons pas empêcher l'action, nous purifions au moins l'intention ; et ainsi nous corrigeons le vice du nloyen par la pureté de la fin. » Ou, comme dit Tartufe :
Selon divers besoins, il est une science D'étendre les liens de notre conscience, Et de rectifier le mal de l'action Avec la pureté de notre intention.
Les restrictions mentales appartiennent au même genre de sophisme et d'abus. « 0 mon fils, ne viole pas tes serments! > dit la nourrice d'Hippolyte dans Euripide, et Hippolyte répond : « Ma bouche a juré, mais non mon cœur. » Cevers,oùron voulut voir bien à tort une maxime approuvée du poète, scandalisa toute l'antiquité et faillit coûter la vie à son auteur.
Maïs ce côté de l'idée morale n'est pas celui dont le développement est le plus curieux à étudier dans le théâtre d'Euripide. La doctrine de la fatalité, au contraire, peu intéressante chez Sophocle, reprend de l'intérêt chez le troisième des grands tragiques de la Grèce, parce que c'est dans ses ouvrages qu'elle jette une dernière lueur sinistre et meurt de sa belle mort.
€ On pourrait signaler dans le théâtre d'Euripide, écrit M. Toumier, trois ou quatre passages dans lesquels l'autorité ou la volonté même des dieux est alléguée en faveur du crime, où la résistance aux passions est représentée comme une rébellion audacieuse contre leurs décrets; mais, évidemment, ces maximes ne sont pas celles du poète : car il prend soin ailleurs de les réfuter lui-même, »
Hélène dit à Ménélas dans les Troyennes : a Quel sentimen put me porter à abandonner ainsi ma patrie et ma famille, pour suivre un étranger? Prends-t-en à la déesse, et sois plus puissant que Jupiter; il est le maître des autres divinités, mais il est l'esclave de Vénus : j'ai donc droit à l'indulgence... J'embrasse tes genoux ; ne m'impute point des maux qui sont l'ouvrage des dieux. » Mais Hécube lui répond : « N'accuse pas les déesses de folie, pour parer tes vices... Tu as dit que Vénus accompagna mon fils dans la maison de Ménélas... Mon fils était d'une rare beauté, et à sa vue Ion cœur s'est personnifié en Vénus. Les passions impudiques des mortels sont en effet la Vénus qu'ils adorent. »
Voilà les dieux hors de cause, voilà l'homme rendu à la responsabilité morale qui fait sa dignité ; il n'y a plus d'autre fatalité que la fatalité de la passion, cette grande idée si supérieurement rendue par Racine dans sa tragédie de PhèdrCy où la colère de Vénus ne figure que pour mémoire. « Quand les anciens, écrit Bossuet se souvenant d'un vers de Virgile S se sentaient possédés de quelque mouvement extraordinaire, ils croyaient que ce mouvement venait d'un dieu, ou bien que ce violent désir était lui-même un dieu. »
Quel chemin la pensée humaine a parcouru d'Eschyle à Euripide ! En aucun temps, sur aucun lieu de la terre, il ne s'est fait une aussi fructueuse dépense d'activité intellectuelle et morale que chez les Athéniens du v' siècle, et la preuve la plus étonnante peut-être de cette activité, c'est la transformation rapide et profonde de la tragédie. — Eschyle avait présenté l'action d'Oreste comme terrible, mais comme nécessaire et comme sa-
1. Nisus ait: Dine hune ardorem mentibus addunt, Euryale? an siia cuique deus fit dira cupido?
^neid., IX, 184,
crée : Euripide la condamne sans hésitation ; le meurtre de Glytemnestre est à ses yeux une œuvre de vengeance démesurée, dont Oreste et Electre, sa sœur, se repentent amèrement dès qu'ils l'ont accomplie.
Dans une autre tragédie d'Euripide, Tyndare, père de Clytemnestre et d'Hélène, dit à Ménélas avec beaucoup de sens et de force :
« Si ce qui est bien et ce qui est mal est évident à tous les yeux, quel homme est plus dépourvu de sens qu'Oreste , qui n'a pas respecté la justice, et qui n'a pas observé la loi commune des Grecs? En effet, lorsque Agamemnon eut exhalé sa vie sous les coups que lui porta ma fille, action détestable et que je ne justifierai jamais, Oreste devait poursuivre le meurtre, et, par une vengeance légitime, chasser sa mère de la maison paternelle. Il aurait ainsi gardé la modération dans un tel malheur, il eût respecté la loi et les devoirs de la piété. Mais maintenant il est tombé dans la même fatalité que sa mère ; car, tout en ayant droit de la juger coupable, il s'est rendu lui-même plus coupable en immolant sa mère. Je te ferai seulement cette question, Ménélas: Que la femme qui partagera la couche d*Oreste le tue, qu'à son tour le fils tue sa mère, et qu'ensuite celui qui naîtra de lui venge le meurtre par le meurtre, où s'arrêtera la série de ces crimes? Nos pères établirent de sages lois à cet égard ; ils ne permirent pas à l'homme souillé de sang de paraître en public, ou de s'exposer à la rencontre des citoyens ; ils lui imposèrent l'exil pour expiation, et non mort pour mort ; autrement, il en resterait toujours un exposé au meurtre, pour avoir le dernier souillé ses mains dans le sang. Pour moi, je hais les femmes perfides, et ma fille la première, elle qui a égorgé son époux ; je ne justifierai jamais Hélène, ton épouse ; je ne lui adresserai pas même la parole, et je ne t'envie pas l'honneur d'avoir été à Troie chercher une femme infidèle; mais je défends la loi de tout mon pouvoir, et je combats ces mœurs sauvages et sanguinaires qui sont toujours la perte des villes et des États*. »
Ainsi Euripide repousse l'atroce loi du talion,* sur laquelle était fondé tout l'édifice de la haute tragédie. Mais au nom de quel