‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 49 sur 127 · Egger, Histoire de la critique che% les Grecs, p · texte numérisé non relu

Egger, Histoire de la critique che% les Grecs, p

l'harmonieuse collaboration des dieux et des hommes ; il est bien plus franchement humain et terrestre, j'allais dire païen, que celui d'Euripide. Les caractères des personnages et leurs libres actions sont ici les auteurs uniques du mal ou du bien qui leur arrive, les seuls artisans de leur destinée. Ils doivent à leur qualité d'Anglais et de protestants la fière indépendance avec laquelle ils s'appuient sur le ressort énergique de leur personnalité. Avec autant de force morale, avec plus de raison pratique que les héros de la haute tragédie, ils veulent ce qu'ils veulent, ils ont le courage de leur détermination et ils sont résolus à en subir toutes les conséquences. « Les hommes, cher Brutus, sont les maîtres de leur destinée; si nous ne sommes que des subalternes, la faute en est à nous et non à nos étoiles. »

Est-ce à dire que les personnages de Shakespeare n'aient jamais à se plaindre du sort, qu'aucune fatalité mystérieuse ne plane sur leur existence, qu'ils vivent dans un monde où tout soit clair, logique, raisonnable, où chacun soit payé selon ses mérites, où l'on sente enfin, à n'en pas douter, l'action d'une Providence donnant, comme disait Socrate, comme disait Euripide, le mouvement à la terre et gouvernant toutes choses selon la justice? Osons répondre non hardiment. Dans le grand théâtre de Shakespeare, fidèle image de la vie humaine, comment la fatalité ne régnerait-elle pas aussi, la fatalité, c'est-à-dire les ténèbres et l'horreur de l'inexpliqué? Des érudits se sont donné beaucoup de peine pour prouver que la fataUté n'existe pas dans la tragédie grecque, et pour substituer au rôle du Destin, puissance obscure et terrible, le gouvernement paternel d'une intelligence équitable. Il est étrange que ces ingénieux critiques n'aient pas vu la platitude d'une prétention si honnête d'ailleurs. Le bel avantage pour la poésie, lorsqu'à la place de l'épouvante sacrée qui remplit Eschyle d'un bout à l'autre, on aura le fonctionnement régulier d'un code pénal mesurant la peine des coupables au degré exact de leur culpabilité ! On a faille même travail pour Shakespeare, et l'on a cru rendre un grand service au poète en démontrant que Roméo et Juliette, Desdémone, Ophelia, Cordélie, toutes ces frêles créatures brisées par le souffle de Dieu, avaient mérité leur destinée. Non ! elles mêlent leur plainte à celle du monde, révolté des injustices de la Création. L'horreur

plane sur le théâtre de Shakespeare... l'horreur — ou du moins le mystère, que la foi adore, mais que la raison ne comprend pas. « Sans mystère, rien de profond, » a dit le docteur Strauss. Au nom de la poésie, je réclame pour la tragédie de Shakespeare, comme pour celle d*Eschyle, comme pour toute grande œuvre de la pensée, la part de l'incompréhensible.

Banalité de la religion en Grèce. — Méchanceté et jalousie des dieux. — Protestations des poètes contre la mythologie. — Progrès des doctrines sur l'âme. — Révolution opérée dans l'art par le sacrifice du Christ et par l'importance nouvelle que prit la mort.

La tragédie intéresse trop directement et trop profondément l'âme humaine, pour que les sentiments religieux des poètes tragiques puissent être quelque chose d'indifférent. Tout le théâtre de Calderon porte l'empreinte de son catholicisme; le plus bel ouvrage de Corneille, Polyeucte^ deux chefs-d'œuvre jîle Racine, Phèdre et Athalie, ont une corrélation intime avec la foi et la piété de ces grands hommes ; sur la scène, comme partout, Voltaire est un combattant et un apôtre ; le scepticisme religieux, la sérénité philosophique de Gœthe donnent à ses drames une physionomie sui generis.

Il y a dans le développement d'une tragédie une chose en particulier, qui emprunte une signification éloquente aux croyances affirmatives ou négatives des poètes sur Dieu et sur Tâme: c'est la fin, la catastrophe. J'estime qu'il ne sera pas hors de propos de faire dans nos études une place à ces croyances, de montrer l'espèce et le degré du sentiment religieux, d'une part chez les trois principaux représentants de l'art tragique dans l'antiquité, d'autre part chez le plus grand poète dramatique de la Renaissance.

Un traducteur de Sophocle remarque que dans les sept tragédies qui nous restent de ce poète, le mot dieu (au singulier ou au pluriel) est répété à chaque page, et qu'il ne se rencontre pas moins souvent dans les fragments de tragédies perdues. En Grèce, nous l'avons vu, les représentations théâtrales faisaient partie du culte, et d'ailleurs, qu'est-ce qui ne faisait pas partie du culte? Les luttes gymnastiques, les courses, les régates*, les concours de musique, les récitations d'Homère, que dis-je? les combats de coqs et de cailles, étaient dans le programme des fêles religieuses. On ne mettait pas en perce un tonneau de vin nouveau sans faire un sacrifice aux dieux. Les pratiques et la dévotion du plus fervent catholique séculier de nos jours ne sont rien en comparaison de l'étroite alliance de toute la vie des Grecs avec la Divinité.

Cette pénétration intime de la religion dans les mœurs produisait deux effets contraires en apparence, mais qu'il est très facile d'expliquer l'un et l'autre et de concilier : intolérance farouche à l'égard des hardiesses de la libre pensée; indulgence excessive pour les familiarités et les licences de l'orthodoxie en ribote. Euripide jouait sa tête en faisant entendre sur la scène tragique un écho de l'enseignement d'Anaxagore et de Socratc; le pieux Eschyle lui-même, accusé d'avoir trahi le secret des mystères, se vit réduit un jour à embrasser comme un suppliant l'autel deBacchus : tandis que, sur la scène comique, aux éclats de rire et aux applaudissements de tout le peuple, Aristophane pouvait impunément railler ce dieu, le jour même de sa fête, faire tituber ses petites jambes sous le poids d'un gros ventre d'ivrogne elaffnbler d'une peau de lion ridicule ses épaules de poltron. C'est là une conduite parfaitement logique et naturelle aux époques de foi naïve; tant que la religion est solide, il n'y a aucun inconvénient à s'amuser et à se gaudir dans le cercle de l'orthodoxie; les joyeux enfants de la maison peuvent se permettre tout : mais malheur à l'homme grave et réfléchi que cette gaieté scandalise et qui met le pied hors du seuil! Au moyen âge, l'hérétique était supplicié, pendant que les auteurs de fabliaux et de mystères

1. Dans une viUe du Péloponèse, selon M. Boulmy, Philosophie de l'architec- '«J-e en Grèce, p. 157.

se moquaient librement de c saint Pierre le vilain » et de « dom Paul le chauve >, et osaient mettre sur la scène le Père éternel allant à la promenade avec son parapluie.

Quand on a quatre mille dieux qu'on traite de pair à compagnon, qu'on invoque atout bout de champ, sans l'assistance desquels rien ne se fait dans la vie quotidienne des hommes, on est extrêmement religieux^ au sens étymologique de ce mot : je veux dire que le Zi^n entre l'humanité et la divinité est aussi étroit que possible; mais cette religiosité extrême n'implique pas le sérieux de la pensée et des mœurs, et s'il y a jamais eu un pays ou la distinction entre le domaine de la religion et celui de la morale soit légitime et nécessaire, ce pays est la Grèce ancienne. Il paraît même que les Grecs d'aujourd'hui ressemblent en ce point à leurs aînés, et que la religion, quoique observée assez exactement par eux dans ses pratiques extérieures, n'a aucune influence réelle sur leur vie *. A ceux qui parlent de la gaielé et de l'insouciance naturelle aux Grecs, c'est donc ne rien répondre que d'opposer la place énorme de la religion dans la vie hellénique, l'origine sacrée de la tragédie, le rapport du théâtre avec le culte, les dieux enfin nommés à chaque page des poètes: car la religion en Grèce était gaie, et elle l'est encore. L'humeur des hommes dépend surtout du climat. Observons aussi que la multiplicité des pratiques, la piété rendue matérielle, le divin rendu sensible, les spectacles, les cérémonies, les fêtes, égayent et facilitent la religion en déchargeant l'homme du fardeau pénible de la réflexion personnelle. Il est plus aisé d'être bon catholique que bon protestant. M. Victor Gherbuliez a élégamment défini l'existence des Athéniens « une fête perpétuelle, dont une divinité couronnée de fleurs était la suprême ordonnatrice • . « Les dieux grecs, disait Apulée, aiment qu'on les honore par des chœurs de danse. » Partout le mouvement et la vie; la solennité même de la mort n'enlevait pas cette forme joyeuse h la piété. Achille, en deuil de Patrocle, rend les honneurs funèbres à son ami par des jeux qu'on célèbre avec animation sur sa tombe. Il y a dans le Voyage sentimental de Sterne un récit classique*,

Page 1