‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 51 sur 127 · Cité par M. Courdaveaux, Eschyley Xénophon et Virgile · texte numérisé non relu

Cité par M. Courdaveaux, Eschyley Xénophon et Virgile

rintérêt, par l'influence des talents et des vertus, des vices et de rignorance, par le génie divers des hommes, des temps et des lieux, ce qu'Hésiode avait trop poétiquement mêlé d'une divine obscurité. » Sophocle est à Eschyle ce que Thucydide est à Hérodote : il commence Y humanisation de la tragédie, comme Thucydide celle de l'histoire. Dans son Electre^ les dieux ne sont plus guère que pour la forme derrière les enfants d'Agamemnon, qui vengent sa mort bien moins par obéissance à Tordre du ciel que par l'impulsion de leur propre cœur. Après Sophocle vient Euripide, qui ne prend pas même soin de sauver les apparences et condamne les dieux formellement. € C'est Apollon que j'accuse I s'écrie dans son théâtre Oreste, lui qui m'a poussé à l'acte le plus impie, en m'abusant pai* des promesses qui ne se réalisent pas. i Plus loin, Oreste dit à Ménélas : « J'ai une excuse au fatal événement : Apollon, qui m'a ordonné de consommer le meurtre de ma mère. — Il ignore donc, demande Ménélas, ce qui est juste et honnête? — Nous obéissons aux dieux, quels que soient ces dieux. — Et Apollon ne te secourt point dans ton malheur?— 11 attend. Telle est la nature des dieux. » Enfin, quand Tyndare lui fait son procès, Oreste se défend ainsi : c Dites qu'Apollon est impie, mettez -le à mort; c'est lui qui est coupable, et non pas moi. d Et les Dioscures eux-mêmes. Castor et PoUux, trahissent leur vrai sentiment sur l'ordre du dieu par une réticence pire qu'un blâme catégorique: c Apollon... mais il est mon souverain, je me tais; c'est un dieu sage, et toutefois Toracle qu'il a rendu est peu sage ; mais il faut le respecter I »

A mesure que l'homme devient plus éclabé, il épure, il adoucit ses croyances religieuses, afin de les mettre en harmonie avec les exigences de sa conscience morale ; mais, en les adoucissant, il les affaiblit. La religion et la morale sont deux choses qui peuvent différer jusqu'à se contredire. Au progrès de la seconde correspond fréquemment un certain déclin de la première, et c'est ce qui est arrivé pour la Grèce. En devenant plus moral, le théâtre est devenu moins religieux. L'anthropomorphisme grossier qui attribuait à la Divinité les pires sentiments de la nature humaine devait embarrasser et bientôt révolter qui-

conque osait se permettre le libre usa^j^e de la réflexion. Eschyle avait essayé de réconcilier sa conscience avec sa foi : Euripide accepta franchement le divorce, et c'est au profit de la conscience qu'il prononça la séparation définitive. Quand ce poète disait : « Si les dieux commettent Tinjustice, ils ne sont plus les dieux t, il exprimait un sentiment personnel» une conviction philosophique ; mais une pareille hardiesse, loin de traduire la pensée religieuse du peuple, ruinait par la base tout l'édifice de la mythologie K

Les dieux grecs ( je parle des dieux authentiques de la reli-* gion populaire) né sont ni justes, ni bons, ni sages, ni moraux, ni honnêtes» Tout compte fait, ils valent moins que les hommes, parce qu'ils sont plus forts qu'eux et qu'ils abusent de cet avantage pour leur nuire. Hommes et dieux sont des enfants, ceuxci un peu plus grands, ceux-là un peu plus petits ; comme il arrive toujours en pareil cas, la différence d'âge et àd taille établit deux <ratégories : d'une part les victimes, de l'autre les bourreaux, et toute notre sympathie est pour les cadets rossés sans pitié par leurs aînés. 11 faut admettre dans toute sa simplicité cet anthropomorphisme complet, que nos idées moins franches en pareille matière compliquent et raffinent involontairement* La situation est d'une netteté admirable : les hommes ont peur des dieux parce que les dieux font du mal aux hommes. Des uns aux autres, il y a crainte ou haine, il peut y avoir aussi prière des faibles et protection des forts : il n'y a point d'amour ; comment y en aurait-il entre rivaux? Le sentiment seul de leur infériorité fait que les hommes ploient le genou devant les dieux ei se résignent à accepter leurs présents y c'est-à-dire leurs coups avec leurs caresses. Si, comme le géant Polyphème, ils se croyaient capables de lutter avec avantage contre la divinité, tous ils diraient comme Polyphème : « Nous ne nous soucions point de Jupiter ni des Immortels, car nous sommes beaucoup plus forts qu'eux. » — « Tu m'as joué, Apollon, Dieu malfaisant

i. Tournier, Sémésis et la jalousie des dieuJù,

entre tous ! s'écrie Achille dans V Iliade ; ah ! je me vengerais si j'en avais le pouvoir *. »

Aux yeux d'Eschyle lui-même, l'honnêteté n'est point un attribut nécessaire de la nature divine; car l'idée d'une divinité menteuse n'a rien qui scandalise sa piété, c L'heureuse nouvelle, dit le chœur A'Agamemnon^ s'est promptement répandue dans Argos. Qui sait si elle est assurée, si ce n'est pas un mensonge des dieux ? •

La haine des dieux contre les hommes n'avait pas pour cause le péché commis par les hommes. La conception d'un Dieu rémunérateur et vengeur est étrangère à l'esprit de la religion homérique, et j'ajoute, à l'esprit primitif de la tragédie grecque, qui en sentait pourtant la nécessité morale et qui s'évertuait à y faire droit. Rien n'est grand, dans l'histoire de la pensée humaine, comme les efforts héroïques d'Eschyle pour moraliser une religion à laquelle il croyait, mais qu'il eût désirée plus pure. La théorie de la haute tragédie, telle que je l'ai développée d'après Hegel, est une théorie idéale, dans laquelle on suppose que les profondes méditations des poètes antiques ont entièrement conquis la vérité dont ils étaient avides, et où l'on confond la mythologie passagère et l'éternelle loi morale au sein d'une métaphysique supérieure ; mais, en réalité, l'identité de la substance divine avec les principes de la morale publique et privée affirmés par la conscience humaine était loin d'être complètement sentie et reconnue, et la vieille antinomie de la morale et de la religion n'a jamais cessé d'exister. Le mal commis, le bien fait par les hommes, n'était point ce qui décidait les dieux à intervenir dans leur destinée : il suffisait, pour encourir la haine delà Divinité, d'être heureux, riche ou puissant; la prospérité paisible du juste l'exposait à la ruine, autant que les méchants leur insolent triomphe.

Nous touchons ici au dernier degré de l'anthropomorphisme grec : la jalousie. Les dieux étaient jaloux des hommes, oui.

1* Cité par M. Tournier.

jaloux, au sens le plus bas de ce mot et avec tous les caractères propres à celle passion. Si, un peu plus lard, on imagina de dire que les dieux punissaient, non le bonheur des hommes, mais l'orgueil que ce bonheur engendre, c'est par une suite de cette épuration, de cet adoucissement que le progrès de la conscience morale fait toujours subir aux croyances religieuses; mais, dans la première énergie du dogme, les dieux se vengeaient des hommes simplement parce que les hommes étaient heureux. c Si quelqu'un, dit une épigramme de VAnthologie, vient à goûter un peu de joie, il voit accourir la déesse des vicissitudes, Némésis. »

M. Tournier a écrit sur ce sujet une thèse pleine de science et de talent, Némésis et la jalousie des dieux. Aucun texte de quelque importance pour éclairer une doctrine étrange et curieuse entre toutes celles de la mythologie, n'est omis dans ce • livre capital, qui dispense d'étudier ailleurs la question.

« Némésis, avait dit Hegel, est la puissance qui a pour mission de rabaisser ce qui est élevé, de précipiter tout ce qui est parvenu au faîte du bonheur, et par là de rétablir l'égalité*. » M. Tournier pense que Némésis et la jalousie divine peuvent être distinguées en théorie, mais que cette distinction est négligeable, parce qu'en fait les deux choses se confondent. Il définit Némésis : « L'inexorable ministre de l'infaillible revanche des dieux... une déesse jalouse refoulant inévitablement dans sa condition l'homme qui a essayé d'en sortir, ou que la fortune en a tiré... un pouvoir surhumain toujours prêt à foudroyer tout ce qui s'élève trop ici-bas, à raccourcir tout ce qui dépasse le niveau commun. » C'était essentiellement une divinité funeste ; Hésiode l'appelle « le fléau des humains ». « La Divinité n'est que jalousie, dit Hérodote, et se plaît aux bouleversements. » — € Ne vois-tu pas, demande dans l'œuvre d'Hérodote Artaban à Xerxès, comme Dieu foudroie les animaux de haute taille et ne les laisse pas se rengorger, tandis que les petits ne le chagrinent point? Ne vois-tu pas comme c'est toujours sur les toits et les arbres les plus élevés qu'il décoche ses traits? Car la Divinité se plaît à raccourcir tout ce qui s'élève. De même, une armée nom-

\ . Efthétique, t. II, p. 272.

16S SHAKESPEARE ET L*ANTiQl]lTÊ.

breuse est exterminée par une petite lorsque Dieu, devenant jaloux, lance sur elle l'épouvante ou la foudre.»

Ce sentiment terrible d'un bras toujours levé pour frapper la fortune ascendante, prosternait l'homme dans une humilité profonde. Hérodote se garde bien d'exalter la victoire de la Grèce sur l'Asie, de peur de faire ombrage aux dieux. Dans c ce triomphe éclatant et unique de la force morale sur la puissance du nombre, de la civilisation et de l'intelligence sur la bari)arie et la brutalité » , l'historien ne veut voir qu'une vengeance de la divinité jalouse et le châtiment surnaturel de J'orgueil. t C'est un dieu, dit aussi le courrier de Xerxès dans les Perses d'Eschyle, c'est une divinité vengeresse, c'est la jalousie des dieux qui a tout conduit, qui a causé l'irréparable désastre. » Et l'ombre de Darius confirme ces paroles en prophétisant d'autres malheurs : « Tout n'est pas fini... Des flots de sang couleront sous la lance dorienne et se figeront dans les champs de Platée. Des monceaux de cadavres, jusqu'à la troisième génération, diront aux yeux des hommes, dans leur muet langage, qu'il ne faut pas qu'un mortel conçoive de pensées trop hautes. »

Lorsque, dans une autre tragédie d'Eschyle, Agamemnon revenant de Troie entre en scène, c'est aux dieux seuls que, de concert avec le chœur, il attribue sa victoire sur les Troyens. Mais il a beau faire, sa prospérité est trop grande ; aucune protestation d'humilité ni de piété ne pourra le soustraire à la vengeance des dieux jaloux. A peine introduit, nous sentons que nous avons sous les yeux, selon la belle expression de M. Gourdaveaux, « une victime prédestinée ». Glytemnestre se réjouit au fond de son cœur d'orner la victime pour le sacrifice. Avec une perfidie profonde, dont Agamemnon n'est pas dupe, elle ordonne à ses esclaves d'étendre des tapis de pourpre sous les pas du vainqueur rentrant dans son palais. — On peut citer ici quelques vers de la traduction libre de M. Leconte de Lisle :

Vient donc, ô maltro» orgueil d'HcUas et de ma vie, Et foule flèrement d'ua pied victorieux Cette pourpre qui mène au palais des aïeux!

{Les femmes de Glytemnestre étendent des tapis de pourpre devûtU Agamemnmi,)

AGAMEMlfON.

Je te salue, Argos, de lumière fleurie !

Salut, temples, foyers, peuple de la patrie,

Et vous qui de l'opprobre et de l'iniquité

Avez gardé mon toit depuis longtemps quitté,

Zeusî Hermès! Apollon, pnnce aux flèches rapides!

Je vous salue, amis divins des Atréides,

Qui, dans l'épais filet patiemment tendu,

Avez amonôelé tout un peuple éperdu,

£t qui faites encore, au milieu des nuits sombres,

La tempête du feu gronder sur ses décombres !

Pour toi, femme, ta bouche a parlé sans raison :

J'entrerai simplement dans la haute maison ;

Je veux être honoré, non comme un dieu, non comme

Un roi barbare enflé d'orgueil, mais tel qu'un homme;

Si\chant trop que l'Envie aux regards irrités

Rôde dans l'ombre autour de nos félicités.

il convient d'être sage et maître de soi, femme!

CLTTEMNESTRE.

Chère tête, consens ! J*ai ce désir dans l'âme. Puisque les jours mauvais ne sont plus, il m'est doux D'honorer hautement, et le maître, et l'époux, £t le vengeur d'Hellas. Roi des hommes, sans doute Cette pourpre t'est due et plaît aux dieux.

AGAMEMNON

Écoute, Femme ! garde en ton cœur ma parole : obéis. L'âpre terre, le sol bien-aimé du pays M'est un chemin plus sûr, plus somptueux, plus large. J'ai, sans ployer le dos, porté la lourde charge Des jours et des travaux que les dieux m'ont commis^ Et n'attends au retour rien que des cœurs amis. Ni flatteuses clameurs, ni faces prosternées ' Honorons les dieux seuls. Les promptes destinées Sous les pas triomphants creusent un gouffre noir ; Et qui hausse la tête est déjà près de choir.

La jalousie des dieux avait un principe si peu moral, elle s'attachait si exclusivement à la prospérité matérielle de l'homme, qu'on pouvait, quand on était trop riche, faire la part du feu, jeter en pâture aux dieux ennemis une partie de sa fortune et sauver ainsi le reste. « L'homme prudent, dit Eschyle, qui sait à propos lancer loin de lui une partie de ses biens pour conserverie reste, sauve sa maison qui se serait écroulée sous un poids de malheur et préserve son esquif du naufrage. . • Être vanté pour sa richesse, c'est un malheur ; c'est alors qu'on voit tomber sur sa tête la foudre

de Jupiter. Je préfère un bonheur qui n'excite pas l'envie. >

Un des passages les plus remarquables d'Eschyle, au point de vue de ses convictions personnelles et des sublimes efforts de son intelligence pour concilier la morale et la foi, c'est le fragment suivant du chœur A'Agamemnon^ où la doctrine de Némésis est expressément niée :

« Il est une vieille parole, depuis bien longtemps répétée parmi les hommes : Quand l'opulence d'un mortel est à son comble, elle devient féconde, elle ne meurt pas sans enfants; et le rejeton de la fortune heureuse, c'est une irréparable misère. Moi seulj je pense autrement. Une action impie en met au monde bien d'autres, enfants dignes de leur race-; mais le bonheur, dans la maison des justes, a toujours le bonheur pour fils. »

Le noble poète exprime ici son propre sentiment par l'organe du chœur^j^ il repousse, au nom de sa conscience, le dogme absurde et atroce de la jalousie divine ; apôtre inspiré d'une vérité nouvelle, il déclare qu'il est faux que* la prospérité s'expie, et que le crime seul mérite et attire le courroux des dieux.

L'idée de Némésis dans la tragédie grecque explique et illustre certaines choses qui, aux yeux d'un lecteur non averti, paraissent d'insignifiants lieux communs, mais qui, vues à la sombre lumière de ce dogme religieux, prennent aussitôt un relief et un intérêt extraordinaires : par exemple, l'éloge de la médiocrité, qui revient perpétuellement dans les chants et les conseils du chœur, et qui est la paraphrase des maximes favorites de la sagesse antique : Rien de trop. — Observe la mesure, — La mesure est ce qu'il y a de meilleure A Némésis encore, à la terreur qu'elle inspirait, remonte l'origine de cette pensée de Solon, qu'on rencontre non moins souvent dans les tragédies grecques, et dont Sophocle a fait la conclusion d'Œdipe roi :

1. Shakespeare, dans Hamlet, a loué la médiocrité à la façon d'un sage de la Grèce. « Braves enfants, demande Hamlet à deux jeunes seigneurs de sa cour, comment vous trouvez-vous? — Comme la moyenne des enfants de la terre.... Jleureux en ce que nous ne sommes pas trop heureux. Nous ne sommes poinl l'aigrette du chapeau de la fortune. — Ni la semelle de son soulier? — Ni Tune ni rautre. Monseigneur. »

Jusqu'au jour qui termine la vie,

Ne regardons personne avec un œil d'envie. Peut-on jamais prévoir les derniers coups du sort? Ne proclamons heureux nul homme avant sa mort^.

M. Tournier rattache aussi, très ingénieusement à l'idée de Némésis et à son influence Tatticisme de la forme, la beauté mesurée et contenue, dans son contraste avec l'exubérance asiatique — ou shakespearienne. « Où trouverait-on, demande le docte écrivain, un plus beau témoignage en faveur dii précepte cher à la déesse Rien de trop, que les ouvrages mêmes de Sophocle, de ce génie naturellement réglé, soutenu constamment par un enthousiasme qui ne remporte jamais? i> Il explique par une raison du même ordre les proportions modestes du Parlhénon^: « Pour un peuple adorateur de Némésis, une grandeur qui eût surpassé l'homme, une durée qui eût paru braver les dieux, n'auraient été qu'un sujet d'effroi. »

Le vieux dogme de Némésis appartint sans retour au passé, quand la philosophie eut fait triompher la notion de la justice et de la bonté de Dieu. « La nature divine ne comporte pas la jalousie, » dit Aristote. Platon avait dit la même chose, et ceci de plus : « Dieu, étant bon, ne peut être principe d'aucun mal. » Il avait présenté dans le Gorgias, avec une étonnante profondeur, l'expiation du mal comme un bien pour celui qui a commis le mal, développant toute la doctrine que Bossuet devait résumer plus tard en ces termes : a Qu'on pèche, c'est un désordre; mais qu'on soit puni quand on pèche, c'est la règle. Nous rentrons donc par le châtiment dans l'ordre dont nous étions sortis par la faute; mais qu'on pèche impunément, ce serait le comble du désordre : ce serait le désordre, non de l'homme qui pèche, mais de Dieu qui ne punit pas. >

J'ai montré ce qui m'a paru le plus intéressant dans la théodicée grecque, au point de vue particulier de l'application de ces doctrines religieuses à la tragédie. — Il faut faire une revue semblable des idées antiques sur la nature et la destinée de l'âme.

L'ancienne Grèce représente dans l'histoire le moment bril-

Page 1