‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 52 sur 127 · Traduction de M. Lacroix · texte numérisé non relu

Traduction de M. Lacroix

lant et fugitif de l'union idéale de la matière avec T esprit, et c'est pour cela qu'elle est le pays de la beauté. L'harmonie qui éclate dans les œuvres de l'art régnait, au même degré, dans la vie hellénique, et il n'y avait pas plus d'opposition entre le corps et l'âme qu'entre la forme et la pensée. Tout respirait dans les ouvrages et dans les mœurs des Grecs une perfection facile et un bonheur prochain ; leur horizon était limité; en aucun genre d'activité ils ne connaissaient le besoin et le tourment de quelque chose d^du delà. La plénitude de l'être étant atteinte pour eux sur la terre et dans cette vie, ils ne pouvaient considérer la mort que comme une déchéance et une diminution.

Telle est en effet la mort dans les poèmes d'Homère, fidèle image des croyances populaires. L'existence réelle, véritable, est attachée au corps. M. Girard en a finement noté la preuve dans les premiers vers de VIliade : « Déesse, chante la colère d'Achille, fils de Pelée, colère funeste qui causa mille maux aux Grecs, précipita dans l'Hadès les âmes valeureuses de tant de héros et les livra eux-mêmes en proie aux oiseaux et aux chiens. » — « Eux-mêmes j écrit le savant commentateur, c'est leur corps avec leur sang, avec leurs nerfs, avec le principe et lés agents de leur force, il faut même dire de leurs passions et de leur intelligence. Car voyez quelle est la nature de ces âmes qui accourent à l'évocation d'Ulysse : avant d'avoir bu du sang des victimes, elles sont là sans connaissance et sans souvenir, images inconsistantes des êtres qui ont autrefois existé. » — c Grands dieux ! s'écrie Achille à qui l'ombre de Patrocle vient d'apparaître, il subsiste donc dans l'Hadès un fantômeet un simulacre de rhomme ; mais la réalité de la vie les a complètement abandonnés. »

Les âmes, après la mort, subsistent, mais ne sont que des ombres, regrettant la vie terrestre même avec ses misères. Lorsque Ulysse évoque les morts illustres dans VOdyssée^ il dit à Achille : <r Pour toi, Achille, il n'y eut jamais d'homme plus heureux dans le passé, il n'y en aura pas dans l'avenir; car, de ton vivant, nous autres Grecs nous t'honorions comme un Dieu; maintenant que tu habites ces lieux, tu commandes souverainement aux mânes; ne te plains donc pas d'être mort, Achille. > Mais Achille lui répond : « Ah ! ne cherche pas à me consoler de

ma mort, glorieux Ulysse; j'aimerais mieux être sur la terre le garçon de charrue d'un fermier sans domaine à lui et qui aurait à peine de quoi vivre, que de régner sur toutes les ombres de ceux qui ne sont plus. »

Tous les morts descendent-ils dans le ténébreux empire de Pluton? N'y en a-t-il point qui soient admis à la vie supérieure et. brillante de l'Olympe? Oui, certains hommes sont privilégiés; mais aucune justice ne préside à l'attribution de ce privilège : c'est un caprice arbitraire des dieux. Ceux qui montent au ciel ne sopt pas les plus méritants ; ce sont des favoris ou des parents de quelque divinité*.

Dans la tragédie grecque, plus philosophique que l'épopée d'Homère et reflet moins impersonnel des croyances religieuses du peuple, la doctrine de l'âme subit quelques modifications importantes. — Sophocle exprime en un passage d' Œdipe à Colone une aspiration mélancolique et digne du bouddhisme :

Heureux par-dessus tous qui n'a pas reçu l'être !

Mais, cette disgrâce échéant.

Heureux qui peut rentrer, sitôt qu'il vient de naître,

Dans les abîmes du néant K

Il est vrai que c'est une réminiscence de quelques vers de Théognis; mais, dans la même pièce, Sophocle parle encore une fois de l'éternel sommeil que procure la mort.

LaMacarie d'Euripide, personnage de la tragédie des HéraclideSy doute qu'il existe encore quelque sentiment sous la terre, et espère que son doute est fondé : « Ah! puisse-t-il ne rien exister! car, si là aussi les chagrins nous attendent après la mort, je ne sais plus où l'on pourra trouver un asile ; la mort en effet passe pour le remède souverain à tous les maux. » Dans les Troyennes du même poète, la négation d'une survivance de l'âme est formelle : « Privés de sentiment, les morts sont exempts de souffrances. » Mais Euripide ne se pique pas d'une grande unité de doctrines; le drame se prête d'ailleurs à l'expression des sentiments les plus contradictoires sans engager la responsabilité du poète, et nous trouvons déjà chez lui, à côté de la négation et du doute, les espé-

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