Havet, le Christianisme et ses origines, t. I, p
corps, dans l'art, par la déchéance de la forme. La morl acquit une gravité qu'elle ne pouvait avoir chez les anciens et prit, notamment dans les représentations, de la tragédie, une place, une importance hors de toute comparaison; car elle peut à elle seule compenser tous les maux soufferts, expier tous les maux commis, réparer enfin toutes les injustices de la vie. Nulle proportion entre ces deux termes : ici, la durée d'un jour et le rêve d'une ombre; là, les réalités éternelles. La mort, anéantissant ce qui n'était point, eut le sens et la force d'une double négation : délivrant l'esprit de son élément fini et mortel, elle lui ouvrit les portes de la vraie existence. Pour les bons, elle fnt la fin de l'exil et le retour dans la patrie céleste; pour les méchants, quelle terrible résurrection !
De l'enfer il ne sort Que réternelle soif de l'impossible mort !
Telles sont les croyances chrétiennes. — Mais, de même que dans l'antiquité l'éducation philosophique des poètes les mettait souvent en désaccord avec la foi nationale, ainsi dans notre âge moderne l'harmonie est loin de régner entre tous les esprits qui pensent. Depuis le grand mouvement de la Réforme et de la Renaissance, l'orthodoxie est allée en se divisant et se dissolvant de plus en plus. Le matérialisme et l'athéisme ont eu à toutes les époques leurs représentants plus ou moins convaincus et hardis, en face du spiritualisme chrétien. Le seizième siècle surtout, ivre de la belle antiquité et réagissant avec fougue contre Fascétisme du moyen âge, s'est montré ardemment païen chez plusieurs de ses poètes.
Quelles étaient les croyances religieuses de Shakespeare? grave question. Qui ne sent que les catastrophes de la tragédie moderne doivent faire sur l'esprit une impression bien différente, selon qu'on voit ou qu'on ne voit pas briller derrière le sang et les ténèbres l'aurore d'une réparation d'outre-tombe? Ce rayon du ciel éclaire-t-il l'horreur du drame shakespearien? C'est ce que nous allons examiner.