‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 55 sur 127 · ET LA RELIGION DU POÈTE · texte numérisé non relu

ET LA RELIGION DU POÈTE

Les philistins jugeant les dénouements de Shakespeare. — Opinion sensée d'Addiwn sur la justice poétique. — Grande loi des contradictions dans l'art. ^- En quel sens le théâtre peut et doit être moral. — Profonde indifférence religieuse de Shakespeare. • *

Un manuel de philosophie, à l'usage des aspirants au baccalauréat, dit en excellents termes : « L'idée de justice fournie par la raison nous montre que la vertu a droit à une récompense el que le vice appelle un châtiment ; c'est là un principe, un axiome de morale que nous admettons forcément en vertu de la raison et non par déduction. Si Ton demande pourquoi la vertu appelle une récompense et le vice un châtiment, il n'y a rien à répondre, sinon que cela est ainsi. » Ce n'est pas seulement dans les livres destinés à instruire et à moraliser la jeunesse que celle grande vérité est proclamée ; dans un passage du De Augmentis, Bacon, opposant la poésie à l'histoire, reconnaît dans la première de ces deux muses quelque chose de moralement supérieur à l'autre, et la raison qu'il donne de sa préférence est celle-ci : « Comme il n'est pas possible à l'histoire vraie de nous montrer dans ses récits la vertu et le crime toujours payés selon leurs mérites, la poésie la corrige et feint des dénouements plus conf ormes aux lois de la justice, » Hegel pose ce principe, à la fois pour le théâtre ancien et pour le théâtre moderne : t Dans la marche et le dénouement de la tragédie doit se révéler clairement la domination d'une puissance supérieure, qui, soit comme providence, soit comme destin, dirige les événements de ce

monde, i^ Le poète Claudien se réjouit de la mort violente de Riifln, ministre sanguinaire de Théodose P' et d'Arcadius, et il dit, en un hémistiche éloquent, que par cette exécution d'un grand coupable les dieux furent acquittés :

Abstulit hune tandem Rufini pœna tumultum, Absolvitque deos.

A la fin de la tragédie du Roi Lear, Albany voit « un arrêt du ciel » dans la mort de sa femme et de sa belle-sœur, et il s'écrie en apprenant celle de Cornouailles : « Ceci prouve que vous êtes là-haut, vous, justiciers, qui savez si promptement venger nos crimes d'ici-bas ! y>

Le sentiment esthétique ne fait qu'un ici avec la conscience morale; si la face de l'éternelle justice est voilée, l'œuvre d'art ne peut satisfaire l'esprit. La lecture d'Emilia Galotti, tragédie de Lessing, qui se termine par l'impunité de deux grands coupables, nous laisse une impression pénible. Klinger, poète de la période de crise appelée Orage et Violence dans l'histoire de la littérature allemande, et créateur lui-même de cette expression, qu'il donna pour titre à l'un de ses drames, Klinger affectait de faire systématiquement triompher le crime dans ses dénouements tragiques ; c'était le paradoxe d'un amer pessimisme : les catastrophes de Klinger révoltent la nature humaine.

Dans l'étude que nous allons faire des catastrophes shakespeariennes, nous aurons à répondre à deux questions corrélatives, mais distinctes, qu'il ne faut point confondre, quoiqu'on ne puisse guère les séparer :

1° Shakespeare fait-il régner sur la terre une exacte justice distributive?

2* A défaut d'une satisfaction complète donnée dès cette vie aux exigences légitimes de notre cœur, le poète nous autorise-t-il i espérer qu'une réparation aura lieu dans une autre existence?

La règle du théâtre de Shakespeare, c'est que l'homme, créature libre et responsable, est l'ouvrier de sa propre fortune; en thèse générale, l'homme ne doit s'en prendre qu'à lui-même du mal ou du bien qui lui arrive. Partant de ce principe, des criti-

m SHAKESPEARE ET L*ANTIQUITÉ.

ques, bons logiciens, ont voulu trouver dans le caractère et dans la conduite des personnages l'explication suffisante de tous leurs malheurs. Ils ont posé en loi que, dans la vie des plus innocents en apparence, il devait y avoir eu un moment d'oubli où ces imprudents ont décidé de leur sort par une faute, et ils ont cherché à définir nettement la culpabilité ou la responsabilité de Roméo et de Juliette, de Desdémona, de Cordélia, d'Ophélia, et même de Duncan, de Banquo et de Macduff.

Je regarde Roméo et Juliette comme plus à plaindre qu'à blâmer; pourtant, je ne voudrais pas me compromettre dans leur défense. Il est incontestable qu'ils ont cédé à l'entraînement de l'amour avec une précipitation et une frénésie où il y avait absence totale de possession de soi et de raison dirigeante; ace degré d'excès dans la passion, on peut bien dire qu'un brusque trépas ne fait qu'abréger deux existences qui se consumaient rapidement elles-mêmes. Mais, quelles qu'aient été les erreurs ou les fautes des deux jeunes amants, la cause première de leur fin tragique reste une iniquité du sort : l'absurde haine de leurs familles, qui les acculait dans une impasse. — Le tort de Desdémona, d'après les critiques qui ont choisi la tâche ingrate d'instruire ces sortes de procès, est d'avoir quitté la maison paternelle pour suivre un mari étranger, un Maure, au mépris des convenances sociales et de la volonté d'un père ; elle-même se confesse naïvement en ces termes dans le conte italien qui a servi de modèle à Shakespeare : a J'ai grand'peur que je ne donne exemple aux jeunes filles de se marier contre la volonté de leurs parents, et que les femmes italiennes n'apprennent de moi de s'accompagner d'homme que la nature, le ciel et la manière de vivre rendent différent de nous. » Assurément; le tort est grave. Pourquoi craindre d'ajouter, avec le critique anglais Rymer, que la femme d'Othello est une ménagère sans ordre? Si elle n'avait pas perdu son mouchoir, lago le traître aurait manqué d'une pièce de conviction. N'omettez rien, juges sévères. L'histoire de Desdémona est un avis aux demoiselles non seulement d'obéir à leur papa et de s'abstenir des Africains, mais aussi de mieux veiller sur leur linge. — Ophélia, dit-on, n'avait pas le cœur pur. Pauvre Ophélia I Quelle stupide et grossière accusation ! Il est vrai que, dans sa folie, elle chante des chansons immodestes, et riea

n'est plus navrant, car rien ne pourrait mieux montrer à quel point elle a perdu toute conscience de ce qu'elle dit. Ces vers sont des fragments d'anciennes ballades qu'elle a entendues dans son enfance, sans comprendre alors ce qu'elles signifiaient; depuis, elles se sont évanouies de sa mémoire. Mais la folie peut avoir ce singulier effet, ainsi que l'approche de la mort, d'éveiller dans l'esprit des impressions, des souvenirs qu'on croyait abolis depuis de longues années, et c'est parce qu'elle est folle et qu'elle va mourir, que les choses vagues, perçues jadis par l'oreille de l'enfant, dansent devant l'imagination de la jeune fille. Pauvre Ophélia! Hamlet ne l'avait-il pas assez torturée? faut-il que sa candeur souff're encore des doutes insultants d'une critique inepte? — Gervinus a entrepris la justification de la mort de Cordélia dans un acte d'accusation détaillé, où l'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, la subtilité de l'analyse, ou l'étrange lourdeur du sentiment qui l'inspire. Ce grand commentateur, si instructif d'ailleurs et si grave, a cette déplorable idée fixe, que Shakespeare est un professeur de morale, voire même de politique, et il prétend ramener toutes les conceptions du poète à une perfsée didactique propre à l'éducation du monde. 11 remarque donc que Cordélia attaque l'Angleterre avec une armée française, et que toute la responsabilité de cette entreprise retombe sur elle seule ; car son mari n'y prend point de part. Elle néglige de donner au duc d'Albany cet avis nécessaire, qu'aucune ambition personnelle ne souille ses desseins, uniquement inspirés par l'amour filial le plus pur : ainsi, « sa dernière faute est semblable à celle qu'elle commet au début, lorsqu'elle perd par son mutisme l'afi'ection du roi son père : ce qui s'entend de soi, elle dédaigne de le dire; ce dont son cœur est le plus rempli, c'est ce qu'elle peut le moins exprimer ». Évidemment Cordélia n'a pas assez médité les deux vers de Boileau :

Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement Et les mois pour le dire arrivent aisément,

et voilà pourquoi elle doit mourir. — Gervinus justifie de la même manière la mort de Duncan, de Banque, et le malheur de Macduff. Duncan était sans courage et sans esprit; pauvre guerrier, pauvre connaisseur en hommes, le sceptre n'était point fai^

^ pour ses mains. Banquo manquait de prudence ; il soupçonnait Macbeth, et ne faisait rien pour prévenir un coup qu'il pressentait. Macduff, plus prévoyant, s'est sauvé; mais il a n^ligé d'emmener avec lui sa famille, dont le massacre punit son égoïste et incomplète sagesse. Gervinus a oublié de dire quelle faute ont commise la bonne dame Macduff et ses pauvres petits enfants, pour mériter de tomber sous le poignard des assassins aux gages de Macbeth.

Rien n'est plus vain que de pareilles explications. Sous prétexte de justice, elles anéantissent la justice même en supprimant toute proportion entre la peine et la faute. Comme le fameux code de Dracon, la législation de Gervinus et des critiques ses disciples, qui ont trop com plaisamment enregistré les arrêts du maître, n'admet qu'un châtiment pour tous les délits, même les plus véniels : la mort ^ On a d'autant plus lieu de s'étonner de cette aberration d'un bon esprit, que Gervinus lui-même, à lafin de son commentaire i'Othello^ fait une remarque excellente, qui aurait dû l'avertir du néant de toutes les considérations abstraites sur la culpabilité des victimes tragiques, k Shakespeare, dit-il avec une grande justesse, n'a pas prétendu condanmer, par la catastrophe d'Othello, toutes les unions inégales ni secrètes; car Tout est bien qui finit bien, Cymbeline et le Marchand de Venise nous offrent des exemples de mariages inégaux, ou secrets, ou même accomplis contre la volonté paternelle, qui ont eu une issue prospère. » De cette remarque le critique conclut très sensément que la destinée des personnages a ses racines profondes dans leur propre individualité, et que leur bonheur ou leur malheur résulte moins des grands faits généraux de leur conduite, que de leur nature intime et de leur caractère particulier. J'apprécie la nuance ; mais j'avoue que ni dans le caractère de Desdémona, ni dans celui d'Ophélia, ni dans celui de Cordélia, ni dans ceux de Duncan et de Banquo, je ne puis rien trouver qui justifie leur mort.

S'appliquer, dans le commentaire d'un grand poète tragique, à justifier le trépas des innocents, c'est une forme du phUisiPnisme; j'appelle ainsi tout jugement prosaïque en matière de

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