‹ Shakespeare et l'antiquitéChapitre 56 sur 127 · Rflmelin, Shahêspeareitudien^ p · texte numérisé non relu

Rflmelin, Shahêspeareitudien^ p

poésie, quelque docte qu'il puisse être. — Une autre forme du philistinisme, moins savante et beaucoup plus commune, consiste à condamner ces sortes de sacrifices au nom de l'équité.

Le philistin Samuel Johnson regardait comme a un grand péché » dans le théâtre de Shakespeare la continuelle violation de ce qu'on appelait de son temps h justice poétique. Il ne pouvait supporter la lecture de la dernière scène du Roi Lear; il préférait au texte original l'édition retouchée et perfectionnée de Nahum Tate, où l'on voyait, à la fin de la tragédie, Edgar oifrir galamment son cœur à Cordélia, et celle-ci se retirer de la scène « heureuse et triomphante ». Un autre phihstin du xviii* siècle, John Dennis, a écrit : « Les méchants et les bons périssent indistinctement dans les meilleures pièces de Shakespeare ; quelle instruction peut-il y avoir là pour nous ? » John Dennis a pris la peine de nous dire dans quel esprit il faudrait refaire Corioian : « Non seulement Aufidius, mais les deux tribuns romains, Sicinius et Brutus, me semblent réclamer à grands cris la vengeance poétique; car ils sont coupables de deux fautes, dont aucune ne devrait rester impunie. » La pièce de Shakespeare qui, au point de vue d'une répartition équitable des biens et des maux, devait satisfaire le plus complètement John Dennis et Samuel Johnson, c'est sans doute le conte romanesque de Périclès^ avec son épilogue enfantin K

Il n'y a point de justice mathématique dans les grandes tragédies de Shakespeare, Othello, Lear, Macbeth, Hamlet, Roméo et Juliette : point de rapport exact entre le mérite et la rétribution; et cette coutume est généralement celle de tout son théâtre, quelque dérogation qu'il ait pu y faire dans la pièce inégale et controversée de Périclès, Pour les drames directement tirés de l'histoire, la remarque a moins d'importance ; car la réalité, trop connue, ne laissait pas le poète tout à fait libre de modifier à son gré le cours des événements. Bacon a beau dire : < La poésie corrige l'histoire, » cela n'est pas toujours possible. C'est ainsi, par exemple, que Racine, dans sa tragédie de Rritannicus, a dû accepter les faits de notoriété universelle relatés par Tacite. Il ne pouvait pas empêcher que le premier crime de

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Néron ne lui ait réussi ; il ne pouvait pas, pour la satisfaction de la justice, faire périr « le monstre naissant >. Plus tard, il est vrai, Tempereur a expié le meurtre de Britannicus et tous ses autres crimes ; si Shakespeare avait mis Néron sur la scène, il aurait pu nous montrer cette expiation, grâce à son système dramatique, qui n'était pas contraint dans les limites d'un temps déterminé et qui embrassait au besoin l'histoire de toute une vie. C'est ce qu'il a fait dans la première des trois tragédies tirées de Plutarque, Jules César. Le grand moraliste de Chéronée, que le poète suivait avec passion, n'était pas homme à laisser passer inaperçue la vengeance du sang criminellement versé, et si l'histoire lui avait refusé cette leçon morale, il aurait plutôt corrigé l'histoire. Est-ce un poète ou un historien qui a écrit: t Le génie puissant qui avait conduit César pendant sa vie le suivit encore après sa mort : vengeur acharné, il s'attacha sur les pas de ses meurtriers, et par terre et par mer, jusqu'à ce qu'il ne restât plus un seul de ceux qui avaient trempé les mains dans son sang*? i Cependant Shakespeare n'a pas jugé utile de châtier TuUus Aufidius, l'assassin de Coriolan, bien que Plutarque n'y ait pas manqué, et que la défaite et la mort du roi des Yolsques foroie la conclusion morale de son récit.

La plus remarquable iniquité que le poète ait cru devoir commettre, est l'exagération douloureuse de la catastrophe du Roi Lear. L'auteur de la tragédie a cruellement renchéri sur le chroniqueur, son modèle. « Telle est, a dit un critique français, la passion de Shakespeare pour le meurtre, que dans le dénouement, d'ailleurs si pathétique, du Roi Lear, il a mieux aimé braver à la fois les traditions historiques, la loi de la rétribution morale et l'attente du spectateur, que de manquer l'occasion d'étrangler la vertueuse Cordélia. » La remarque gagnerait à être faite sur un ton moins leste, et surtout il n'est ni convenable ni sérieux d'attribuer la mort de Cordélia à une passion de Shakespeare pouf le meurtre; mais le fait est certain et valait la peine d'être constaté : l'horreur de la catastrophe est toute de l'invention de Shakespeare. Le drame anonyme qui précéda sur la scène l'œuvre du maître donnait au Roi Lear une conclusion heureuse. Dans la

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